Les BRICS :
ambivalences et potentialités

Denis Durand
membre du conseil national du PCF, codirecteur d'Économie&Politique

L’émergence de puissances géopolitiques regroupées sous la dénomination de BRICS est un trait marquant du monde contemporain. Cet article ne prétend pas renouveler l’analyse de ce phénomène : il se contente d’en rappeler quelques données qui pourraient être utiles pour appréhender une situation géopolitique en évolution très rapide sous l’effet de la crise systémique et, en particulier, du désordre répandu dans le monde par l’activisme des États-Unis.

Les agissements de Donald Trump, et la relative impuissance qu’elles révèlent, sont-ils de nouveaux symptômes d’un déclin irréversible de l’impérialisme américain ? Ouvrent-ils la voie à des solutions aux conflits qui déchirent le monde contemporain, et à la crise écologique, économique, politique, culturelle, morale qui provoquent ces conflits ? Une partie des réponses à ces questions dépend des BRICS – ce « club » de puissances économiques émergentes [1], au nombre de dix depuis 2023 – et du rôle qu’ils jouent dans la mondialisation contemporaine.

Les BRICS : de l’origine à l’élargissement

Après la chute de l’Union soviétique et dans une période de financiarisation de l’économie mondiale sous l’égide des États-Unis et du dollar, les économistes ont identifié un ensemble d’économies qu’ils ont qualifiées d « émergentes » parce que, sans faire partie des puissances dominantes autour desquelles se structure le système capitaliste mondial, elles jouaient au sein de ce système un rôle croissant du fait de la rapidité de leur développement et de leurs interactions commerciales et financières de plus en plus intenses avec les pays développés. L’acronyme BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) a été employé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neil, économiste chez Goldman Sachs, avec pour seul objet de désigner par un terme facile à retenir les économies émergentes les plus importantes.

Il est rapidement apparu que ce terme pouvait acquérir une signification politique, dès lors que les membres des BRIC trouvaient un intérêt commun à contester l’hégémonie économique et stratégique des États-Unis.

C’est ce qu’a fait apparaître la première réunion officielle des ministres des Affaires étrangères des BRIC en 2006, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU.

Le premier sommet des BRIC a eu lieu en 2009 à Iekaterinbourg, au moment où la grande crise de 2008 donne une impulsion nouvelle à ce processus politique. Elle a révélé la vulnérabilité du système financier occidental, contrastant avec la stabilité relative des grands pays émergents et avec le poids stratégique de leurs réserves financières.

Les BRIC sont devenus BRICS en 2011 avec l’adhésion de l’Afrique du Sud.

Les événements des années suivantes ont confirmé la durabilité et la relative cohésion du groupe, débouchant, au sommet de Johannesburg en 2023, sur un élargissement à quatre nouveaux membres, les Émirats arabes unis, l’Iran, l’Égypte et l’Éthiopie. Ces nouveaux membres représentent un potentiel économique moins grand que celui des membres fondateurs, mais donnent aux BRICS+ une place majeure dans le marché pétrolier mondial, encore renforcée par l’adhésion officielle de l’Indonésie, en janvier 2025.

Invitées à se joindre au groupe, l’Argentine et l’Arabie Séoudite n’ont pas confirmé leur adhésion mais elles font partie des « membres partenaires » ou « associés » dont le statut a été adopté au sommet de Kazan en 2024. Ces partenaires participent aux réunions et initiatives sans droits de vote complets, première étape vers la possibilité d’une adhésion pleine et entière. Parmi ces pays partenaires figurent l’Algérie, la Biélorussie, la Bolivie, Cuba, le Kazakhstan, la Malaisie, le Nigeria, la Thaïlande, la Turquie, l’Ouganda, l’Ouzbékistan et le Vietnam.

Le poids géopolitique des BRICS est devenu une manifestation majeure de la crise de l’hégémonie des États-Unis, relayant la montée d’un « Sud global ». Cela s’est manifesté dans la forme de cohésion que le groupe a réussi à afficher à travers les crises récentes, de la guerre en Ukraine au génocide palestinien et à l’agression des États-Unis contre le Venezuela.

La guerre de Trump en Iran a mis à l’épreuve cette cohésion mais les évolutions observées jusqu’à présent mettent davantage en évidence l’isolement des États-Unis et d’Israël face au reste du monde que les tensions et conflits internes au Sud global. Bien plus, comme on le verra plus loin, la guerre a donné un coup d’accélérateur à la mise en cause de l’hégémonie monétaire des États-Unis sur un terrain stratégique : le marché du pétrole.

Les BRICS : leur poids dans l’économie mondiale

Les BRICS+ représentent plus de 50 % de la population mondiale. Ils possèdent environ 72 % des réserves mondiales de terres rares, 43,6 % de la production mondiale de pétrole, 36 % de la production mondiale de gaz naturel, 78,2 % de la production mondiale de charbon.

Leur part dans le PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) est passée d’un peu plus de 26 % en 2014 à 40 % environ en 2025. Elle est passée de 32 % de la production industrielle mondiale (en dollars) en 2014 à plus de 41 % en 2024, soit autant que toutes les principales économies avancées réunies. La part des BRICS+ dans le commerce mondial augmente régulièrement, approchant de 24 % en 2024. Mais il faut noter que la part du commerce intra-BRICS n’est que de 5 % : l’importance économique des BRICS tient d’abord aux liens commerciaux et financiers intenses qu’ils entretiennent avec le « cœur » des puissances impérialistes.

Plus que ces données quantitatives, c’est le défi lancé par les BRICS à l’impérialisme américain qui en fait les acteurs d’un véritable basculement du monde.

La montée des BRICS, un aspect de la crise systémique du capitalisme et de l’impérialisme

Ce qui réunit les BRICS est leur ferme volonté de maîtriser leur propre développement sans dépendre de l’hégémonie américaine pour leurs choix politiques et économiques.

Cette hégémonie avec, comme arme de domination, le privilège du dollar qui impose ses règles à l’ensemble de l’économie mondiale, est minée par la crise systémique du capitalisme aux États-Unis mêmes.  

Cette crise est d’autant plus profonde que la révolution informationnelle en cours, tout autant que le besoin d’une révolution écologique, met radicalement en cause les logiques capitalistes.

Le capital basé à Wall Street et dans la Silicon Valley tente de surmonter ces contradictions en s’efforçant de maintenir et de faire entrer dans une nouvelle phase le monopole informationnel que lui ont procuré jusqu’à une période récente son avance technologique et sa domination écrasante dans le domaine financier.

Mais la perte de substance de l’industrie manufacturière et l’appauvrissement massif de la classe ouvrière et des couches moyennes aux États-Unis, le degré particulièrement destructeur atteint outre-Atlantique par la crise écologique, sanitaire, morale rendent cette domination fragile. L’exubérance irrationnelle de Wall Street fait planer sur l’économie mondiale le risque d’une perte de confiance dans le dollar qui toucherait au cœur l’impérialisme américain.

Les nouvelles exigences du Sud global et la montée des BRICS peuvent être considérées comme un symptôme de cette crise, au-delà même de la menace mortelle que la puissance industrielle et informationnelle de la Chine représente aux yeux de l’oligarchie financière des États-Unis.

Deux issues possibles à la crise de l’hégémonie des États-Unis

L’intensité des interdépendances technologiques, commerciales, monétaires, migratoires qui caractérisent le monde contemporain, tout autant que les capacités d’autodestruction militaire ou écologique acquises par l’humanité, rendent suicidaire toute solution militaire aux conflits internationaux. Elles exigent une mondialisation de paix et de coopération.

Qu’apporte de nouveau, dans ce tableau, l’affirmation des BRICS ? À coup sûr, un changement du rapport des forces, favorable à un dépassement de l’ordre fondé sur l’hégémonie des États-Unis et de ses relais dans le monde capitaliste développé. Mais un monde de paix et de coopération n’est pas le seul débouché possible de ce dépassement. Ce qui pourrait plutôt se dessiner serait un monde multipolaire où le choc des intérêts peut produire des conflits violents.

De ce point de vue, une certaine ambivalence caractérise, depuis le début, l’action des BRICS.

D’un côté, leurs membres réaffirment avec constance leur attachement aux principes du multilatéralisme et aux institutions internationales qui l’incarnent, et au sein desquelles ils revendiquent une place accrue pour le Sud global. D’un autre côté, ils constituent un groupe suffisamment hétérogène pour que les puissances qui le composent puissent tenter de jouer leur carte dans les compétitions d’un monde multipolaire.

Un aspect particulièrement important de l’action des BRICS peut être analysé sous l’angle de ces ambivalences. Il consiste à mettre en cause un pilier de l’impérialisme américain : l’« exorbitant privilège » du dollar.

Un défi majeur des BRICS : la mise en cause de l’hégémonie monétaire des États-Unis

Le cœur du privilège du dollar consiste en ceci que tous les agents économiques du monde reconnaissent comme porteurs d’une valeur réelle les signes monétaires émis par le système bancaire des États-Unis. Cette confiance est matérialisée et protégée par les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale. En particulier, avec 16 % des droits de vote au conseil d’administration du FMI, les États-Unis disposent jusqu’à présent d’un droit de veto sur toutes les décisions importantes, qui se prennent à la majorité qualifiée de 85 %. Tant que le dollar reste considéré comme une valeur sûre, l’économie étatsunienne peut donc bénéficier dans sa propre monnaie de toutes les avances monétaires nécessaires à son fonctionnement, alors que les autres pays ne peuvent créer de telles avances qu’à la condition que les signes monétaires créés par leur propre système bancaire soient internationalement reconnus comme « aussi bons que le dollar ». Cela les place dans la dépendance des États-Unis.

Cette dépendance du reste du monde envers les États-Unis a une contrepartie : la dépendance des États-Unis envers leurs créanciers. La position extérieure nette des États-Unis (la dette de tous les agents économiques du pays envers le reste du monde, nette de leurs créances sur le reste du monde) atteignait à la fin de l’année 2025 le montant record de 27 540 milliards de dollars, soit 94 % du PIB.

La part du dollar dans les réserves de change internationales officielles reste proche de 60 %, largement devant l’euro (20 %) et plus encore le renminbi (2 %). Mais elle s’inscrit en recul relatif par rapport aux 70 % atteints en 2000, du fait, pour une part, d’une stratégie de diversification de leurs avoirs menée par les grands pays émergents. Même si leur part dans la détention des titres émis par le Trésor des États-Unis (2 % pour la Chine, 0,5 % pour l’Inde) peut sembler modeste, elle peut suffire à influencer de façon décisive le cours de ces titres.

Or, on observe dans la période récente une méfiance croissante d’une partie du capital financier envers le dollar. Les ventes de bons du Trésor américains par les fonds danois et suédois ont joué un rôle décisif dans la crise du Groenland. Vincent Mortier, directeur des gestions d’Amundi, le leader européen de la gestion d’actifs, résumait récemment la situation en observant que « le dollar n’est plus une valeur refuge [2] ».

Système monétaire international multipolaire ou monnaie commune mondiale de coopération ?

La crise de l’hégémonie du dollar, aspect majeur de la crise économique contemporaine, a eu pour traduction une contestation montante, en Chine et de la part des BRICS, du statut du dollar comme monnaie mondiale de fait. Cependant, il peut y avoir plusieurs façons d’interpréter les positions des BRICS sur ce qui pourrait remplacer ce statut.

Une solution favorable à une mondialisation de paix et de coopération a été formulée, dès 1983, par l’économiste et historien marxiste Paul Boccara [3] : la transformation des droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international (DTS) en monnaie commune mondiale de coopération.

Le FMI, radicalement réformé pour faire toute sa place au Sud global, attribuerait alors des DTS à un très bas taux d’intérêt (nul, voire négatif) aux banques centrales, pour financer une expansion mondiale des services publics et refinancer le crédit bancaire aux entreprises pour les investissements matériels et de recherche en proportion des emplois, des formations, des progrès écologiques programmés. L’allocation de DTS à chaque pays se ferait en fonction des potentiels de population et des besoins de développement.

Le FMI deviendrait ainsi la banque centrale des banques centrales qui, dotée de pouvoirs, de missions, de critères spécifiques en matière de création monétaire, contribuerait à édifier progressivement un système de sécurité commune d’emploi ou de formation à l’échelle de la planète.

On comprend pourquoi, depuis la création des DTS en 1969, les États-Unis n’ont cessé de combattre tout ce qui tend à renforcer le rôle de cet instrument dans le système monétaire international. Ils n’ont toutefois pas réussi à empêcher la plus forte émission de DTS, décidée en 2009 et finalement acceptée par le Sénat en 2021 après une longue résistance.

C’est que le débat avait rebondi en 2009, au plus fort de la crise financière et économique, avec la parution d’une note du gouverneur de la Banque Populaire de Chine (PBOC) [4] proposant la création d’un nouvel instrument de réserve international créé à partir des droits de tirage spéciaux du FMI. Zhou Xiaochuan y voyait le moyen de mettre fin à un régime où une monnaie nationale possède « les attributs d’un bien public mondial » en tant que « monnaie dominante internationale » (MDI). En 2009, elle a été reprise par les autres membres des BRICS, puis elle semblait être passée au second plan.

Elle est de nouveau évoquée dans une conférence récente du successeur de Zhou Xiaochuan à la tête de la PBOC, Pan Gongshen [5]. Pour le gouverneur de la banque centrale chinoise, les DTS auraient alors « les caractéristiques d’une monnaie internationale supranationale ». Dans ce cas il serait essentiel de « promouvoir activement la participation du secteur privé et de diverses entités de marché (…) en utilisant largement les DTS dans des activités de commerce et d’investissement internationaux, en émettant des obligations libellées en DTS ». Mais il ne dénonce pas les « programmes d’ajustement structurel » dont les « conditionnalités » sont si ravageuses au plan social et écologique. Il ne critique pas les critères d’attribution des prêts accordés par le FMI. Ce serait pourtant le point clé pour mettre fin aux causes qui rendent intenable le système fondé sur l’hégémonie du dollar : la dictature de la rentabilité financière, au détriment de l’efficacité économique et écologique, et des exigences du développement

Pan Gongsheng souligne qu’en tout état de cause, pour mettre en œuvre une telle solution, « les pays membres doivent parvenir à un consensus politique, ce qui n’est pas facile dans l’environnement international actuel ».

Aussi évoque-t-il une autre perspective : le passage progressif à un « système multipolaire, fondé sur la coexistence, la concurrence et des contrôles mutuels entre quelques monnaies souveraines » (dollar, euro, RMB en pratique). Leurs émetteurs devraient alors « assumer les responsabilités correspondantes, renforcer la discipline budgétaire et la réglementation financière nationales, et promouvoir des réformes économiques structurelles ».

Mais qui peut dire que les émetteurs de ces monnaies accorderaient la priorité à leur fourniture comme « bien collectif mondial » si leurs dirigeants respectifs estiment que les intérêts nationaux dont ils ont la charge en seraient menacés ? La concurrence entre MDI, toute « règlementée » qu’on prétend qu’elle serait, n’accentuerait-elle pas la rivalité entre pays émetteurs pour attirer les capitaux, envenimant l’obsession de rentabilité et la dictature mondiale des marchés monétaires et financiers ?

En tout état de cause, la création, souvent évoquée, d’une monnaie commune aux BRICS+, rivale du dollar, dans un système multipolaire, avec l’euro et le yen, pose un problème redoutable : si elle est fondée sur un panier de devises de ses membres en fonction de leur poids économique, elle donnerait un poids décisif au yuan chinois, conférant ainsi à la Chine un avantage sur les BRICS presque aussi exorbitant que celui que le dollar confère aux Etats Unis sur le monde entier.

Au demeurant, les devises des BRICS ne sont pas librement convertibles, elles manquent de marchés liquides profonds. Si la monnaie chinoise entre pour environ 7 % dans les transactions mondiales de change selon l’enquête triennale 2022 de la Banque des Règlements internationaux (à comparer aux 88 % du dollar), la part du renminbi dans les paiements internationaux réels via SWIFT a fluctué entre 2 % et 4 % au cours de l’année écoulée – atteignant un pic supérieur à 4 % fin 2024 avant de chuter fortement à environ 3 % à la mi-2025 [6].

Les États-Unis n’ont pas attendu pour relever le défi lancé à leur privilège monétaire. La prise de position la plus brutale a été, sans surprise, celle de Donald Trump qui, dès son élection en 2024, avait exigé des BRICS qu’ils s’engagent à ne pas créer de nouvelle monnaie concurrente du dollar, et à ne pas soutenir d’alternative à « notre puissant dollar ». En janvier 2025, il a assorti cette exigence d’une menace : des droits de douane à 100 % pour les pays qui chercheraient à remplacer le dollar.

Depuis ce coup de semonce, les BRICS ont cessé de mettre en avant une stratégie de dédollarisation dans leurs expressions publiques. Par exemple, Vladimir Poutine, pour des raisons évidemment liées au revirement de la politique des États-Unis en Ukraine, a déclaré en novembre 2024 que la Russie n’avait pas l’intention d’abandonner l’usage du dollar. La mention d’un soutien à l’usage des monnaies locales dans les relations commerciales et financières entre les BRICS et leurs partenaires économiques, qui figurait encore en bonne place dans la déclaration du sommet de Kazan en octobre 2024, est absente de celle de Rio, en juillet dernier. Cette déclaration ne fait aucune mention d’une monnaie commune ni d’une stratégie coordonnée de dédollarisation.

Cela ne signifie pas que l’enjeu de la dédollarisation a disparu des préoccupations des BRICS, ni des actions concrètes dans lesquelles ils sont engagés. D’une part, ils insistent constamment sur la nécessité de revoir les règles de fonctionnement du FMI. Ils réclament une mise en œuvre prochaine de la 17ème révision des quotas du FMI pour donner plus de place au Sud global.

Mais surtout, la guerre en Iran a donné un coup d’accélérateur à la mise en cause du dollar sur un terrain stratégique de son hégémonie : le paiement du pétrole. L’Iran a imposé à certains navires de régler leurs cargaisons en yuan. Pour la première fois depuis 1973, le pétrole du Golfe — et non plus seulement le pétrole russe ou iranien sous sanctions — est partiellement facturé hors dollar. Si les États-Unis ne peuvent pas garantir la sécurité des routes énergétiques, les monarchies du Golfe n’ont plus de raison de facturer leur pétrole en dollars pour les satisfaire.

Parallèlement, ils poursuivent des actions pratiques pour occuper des terrains dégagés par la contestation du dollar. Ces terrains sont au nombre de trois : la dédollarisation du commerce international, le développement d’infrastructures de paiement internationales alternatives, et l’action de la Nouvelle Banque de Développement qu’ils ont créée en 2014.

La dédollarisation du commerce international

Le sommet de Johannesburg en 2023 avait souligné « l’importance d’encourager l’utilisation des monnaies locales dans le commerce international et les transactions financières entre les BRICS ainsi que leurs partenaires commerciaux » et encouragé « le renforcement des réseaux bancaires correspondants entre les BRICS et la facilitation des règlements dans les monnaies locales », c’est-à-dire les monnaies des pays échangeant entre eux, plutôt que le dollar, dont la part dans les paiements mondiaux, aujourd’hui proche de 50 %, ne régresse pas et connaît plutôt une tendance à la hausse [7].

Sur le terrain, les pratiques de dédollarisation, amorcées sur le marché du pétrole dès les années 2000 [8], ont continué de s’étendre, stimulées par les sanctions occidentales contre l’Iran, puis contre la Russie. Par exemple, la Russie et la Chine réalisent désormais la majeure partie de leurs échanges bilatéraux en yuans et en roubles, contournant ainsi le dollar. En 2023, l’Inde a effectué son premier achat de pétrole brut auprès des Émirats arabes unis en roupies, tandis que le Brésil et la Chine ont exclu le dollar de leurs échanges bilatéraux grâce à un accord de règlement en yuans et en réaux.

Il convient cependant de rappeler que la portée mondiale de ces expériences a pour limite le développement encore modeste des échanges intra-BRICS, qui ne représentent qu’environ 5 % du commerce international.

Le deuxième domaine, étroitement lié au précédent, est celui des infrastructures techniques de paiement.

La bataille des infrastructures technique de paiement international

Ce domaine est sujet à de très grandes évolution. Il est possible, en particulier, que le développement très rapide des systèmes de paiement fondés sur la technique de la blockchain, cryptomonnaies et surtout stablecoins, viennent rendre plus fragile le contrôle des États-Unis sur ces techniques, ou, au contraire, leur donne des moyens pour renforcer leur prééminence, comme veulent le faire Donald Trump et son administration. En attendant que ces évolutions récentes produisent tous leurs effets, l’attention se porte sur la recherche d’alternatives à SWIFT.

Créé en 1974 pour remplacer l’usage du télex, le réseau SWIFT assure de façon sécurisée la transmission des ordres de paiement internationaux entre 11 000 institutions financières SWIFT est l’une des bases techniques d’un système monétaire international construit sur l’hégémonie du dollar.

De 2012 à 2015, puis après 2018, les États-Unis ont contraint SWIFT à suspendre l’accès à son réseau d’une partie des banques iraniennes, contre l’avis des autorités européennes. De même les banques russes ont-elles été exclues après l’invasion de l’Ukraine en 2022.

Les BRICS, de leur côté, se sont attachés à mettre en place d’autres systèmes potentiellement concurrents de Swift. Le projet de système BRICS Pay, qui fait l’objet de développements informatiques en Russie, n’a pas vocation à devenir opérationnel à court terme. En revanche, deux systèmes jouent un rôle croissant : le système SPFS développé par l’État russe, qui réunit un nombre limité de membres, et le système chinois CIPS, dont le développement est limité, pour l’instant, par la part encore faible du renminbi dans les transactions internationales.

À terme, ces systèmes et les réseaux de paiement nationaux indiens ou brésiliens pourraient devenir interconnectés via des protocoles standardisés ou des corridors de règlement, permettant le commerce transfrontalier et la communication financière en monnaies locales.

Le troisième domaine dans lequel les BRICS ont pris des initiatives et, de loin, le plus porteur de potentialités à moyen terme, est la création de nouvelles institutions financières et monétaires internationales.

La Nouvelle Banque de Développement

En créant, en 2014, un Fonds de Réserve contingent (CRA) instaurant une réserve de change commune dotée de 100 milliards de dollars, dont 41 versés par la Chine, 18 milliards par l’Inde, le Brésil et la Russie et 5 milliards par l’Afrique du Sud, les BRICS ont montré leur capacité à se coordonner pour lancer un défi concret au FMI. Cependant, comme on l’a vu, ils ne disposent pas aujourd’hui d’un projet commun pour remplacer l’ordre monétaire actuel.

Simultanément, les BRICS ont créé une Nouvelle Banque de Développement disposant d’un capital initial de 100 milliards de dollars. Les droits de vote ont été initialement répartis à près de 19 % pour chacun des pays fondateurs. Le reste des droits est réparti entre les nouveaux arrivants selon leur contribution au capital. Le Bangladesh et les EAU en sont devenus membres en 2021, l’Egypte en 2023 et l’Algérie en 2024.

La banque, dont le siège est situé à Shanghai, avec divers sièges régionaux dans les pays membres, est actuellement présidée par Dilma Roussef, ancienne présidente du Brésil.

La « Banque des BRICS » est un préteur multilatéral dont le cœur de cible est le « développement durable ». Elle réserve ses financements à des projets devant démontrer un impact développemental clair, une viabilité économique et un alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD), sans exiger, comme le fait le FMI, des réformes structurelles et une ingérence politique insoutenable.

Cette « Banque des BRICS » a n’est pas en elle-même une nouveauté, puisqu’elle est venue s’ajouter à une liste déjà conséquente de banques multilatérales de développement. Mais elle est censée rompre avec les règles de gouvernance et de conditionnalité imposées par le système financier international. Il faut noter que de son côté la Chine a lancé en 2015 une Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII ou AIIB) dotée de 100 milliards de dollars de capital (dont 19,2 milliards versés), dont elle est le principal bailleur de fonds.

Là encore, la question la plus décisive concerne l’ambivalence entre deux lignes de développement possibles des opérations de la NDB [9].

Dès le début, « un débat à fleuret moucheté a semblé avoir lieu à propos de la sélection des projets éligibles aux financements de la NDB [10]. D’un côté, en effet, son tout premier président, K.V. Kamath, ancien directeur général de la plus grande banque privée indienne, avait déclaré que, pour être sélectionnés, les projets devront être « bankable » [11] autrement dit financièrement rentables. D’un autre côté, le Chinois Zhu Xian, vice-président, déclarait que la NDB entend « financer des projets qui sont créatifs et qui apportent des avantages à la population locale »[12]. Bref, le premier mettait l’accent sur un critère capitaliste décisif, tandis que le second mettait en avant un objectif généreux mais vague ».

Il est vrai que la NDB tire ses ressources prêtables d’émissions d’obligations sur les marchés financiers, chinois notamment. On sait combien ces marchés peuvent exercer une pression incitant à ne retenir que des projets « bankable ».

Douze ans plus tard, l’ambivalence de l’objectif final continue de caractériser les perspectives ouvertes par la création de cette institution, alors même que les réalisations actuelles ne donnent de ces perspectives qu’un aperçu encore relativement modeste en comparaison de la Banque mondiale. Les actifs totaux de la NDB s’élevaient à environ 33,5 milliards de dollars au 1er trimestre 2025 et les prêts bruts à une vingtaine de milliards. La Banque Mondiale affiche des actifs totaux de plus de 400 milliards de dollars en juin 2025, avec des prêts nets en cours de 280 milliards.

Les BRICS vus du Sud global… et vus d’Europe

Comment, en définitive, caractériser ce que représentent les BRICS ? Ni alliance autour d’une ou plusieurs puissances hégémoniques, ni force de contestation de la domination du capital dans le monde, on doit cependant les considérer, face à l’impérialisme américain, comme un facteur déterminant du rapport de forces en un moment où celui-ci peut basculer.

Si le problème principal des relations internationales est leur organisation hiérarchisée sous l’hégémonie des États-Unis, alors la crise manifeste de cette hégémonie fait de ce rapport de forces une question clé. Il se trouve qu’un autre facteur clé est la subordination structurelle, depuis quatre-vingts ans, des sous-impérialismes britannique, allemand, français et, généralement, européens à l’impérialisme américain. Malgré tous les motifs qui appelleraient à une alliance stratégique entre l’Union européenne et le Sud global, et plus spécifiquement les BRICS, c’est au contraire une révoltante soumission que les leaders du Vieux continent ont affichée devant les actes de guerre économique que Trump ne cesse de multiplier. Il a fallu la menace d’invasion du territoire d’un pays membre de l’UE et de l’OTAN, le Groenland, pour que certains dirigeants européens fassent entendre un langage plus.

Une alliance de l’Europe avec le Sud global n’ouvrirait pas seulement des potentialités nouvelles pour contraindre l’impérialisme américain à céder pacifiquement les attributs de sa domination – notamment le privilège du dollar – mais elle pourrait stimuler un nouvel élan des mobilisations populaires en faveur d’une mondialisation de paix et de coopération, dans le Sud global comme dans l’Europe.

Dans un monde qui bascule, le besoin d’une mobilisation des peuples

Un tel élan est nécessaire pour surmonter les faiblesses de ces mobilisations, qui contraste avec les diagnostics, si bien étayés soient-ils, d’un déclin inéluctable de l’impérialisme occidental. En effet, là où, au XXe siècle, l’affrontement de classes entre forces du capital et du conservatisme, d’une part, et, d’autre part, l’élan émancipateur héritier des Lumières et du mouvement ouvrier donnait leur sens aux affrontements politiques, ce sont surtout des régressions nationalistes, ou des fondamentalismes religieux profondément obscurantistes, qui sont en position de force, au Sud comme dans les pays capitalistes les plus riches.

Que cet état de fait résulte pour une part importante des efforts de toute nature, y compris les plus violents, déployés par l’impérialisme depuis la chute de l’Union Soviétique, comme le montrent des auteurs comme Vijay Prashad [13], laisse entière la tâche qui reste à accomplir pour permettre aux peuples de reprendre l’offensive contre les forces réactionnaires.

L’émergence des BRICS fait partie des faits qui peuvent contribuer à construire des revendications politiques et des luttes communes au niveau mondial, en résonance avec une nouvelle culture de paix, d’humanité, pour le bien commun de tous et de toutes, avec tous et toutes [14].

Bibliographie indicative

Acharya, A. (2014). The End of American World Order. Cambridge : Polity Press.

Amin, S. (2011). Le capitalisme sénile. Paris : PUF.

Arrighi, G. (2007). Adam Smith à Pékin. Paris : Max Milo.

Harvey, D. (2003). The New Imperialism. Oxford : Oxford University Press.

Hurrell, A. (2006). “Hegemony, liberalism and global order : what space for would-be great powers ?”. International Affairs, 82(1), 1–19.

O’Neill, J. (2001). Building Better Global Economic BRICs. Goldman Sachs Global Economics Paper.

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Stuenkel, O. (2015). The BRICS and the Future of Global Order. Lanham : Lexington Books.

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Tricontinental Institute for Social Research (2024).  The Churning of the Global Order. Dossier no 72. January 2024

Vercueil, J. (2010). Les pays émergents. Brésil-Russie-Inde-Chine : mutations économiques et nouveaux défis, Paris : Bréal

Wallerstein, I. (2004). World-Systems Analysis. Durham : Duke University Press.

Woods, N. (2010). “Global Governance after the Financial Crisis”. Global Policy, 1(1), 51–63.


[1] « LES BRICS ne sont pas un « contre-Occident » mais un club non-aligné sur l’Occident » – entretien avec Jean-Claude Trichet. Posted on 17 janvier 2025 by Julien Chevalier, Le Vent se lève, https://lvsl.fr/les-brics-ne-sont-pas-un-contre-occident-mais-un-club-non-aligne-sur-loccident-entretien-avec-jean-claude-trichet/

[2] « Le dollar n’est plus une valeur refuge : l’avertissement d’Amundi aux investisseurs », interview, Les Echos, 9 janvier 2026.

[3] Boccara, Paul « End to dollar’s rule urged » Patriot, New-Delhi, 14 août 1983.

[4] Zhou Xiaochuan : « Reform the international monetary system », 23/03/2009, consultable sur Bis Review 41/2009 (www.bis.org).

[5] Pan Gongsheng’s keynote speech at the 2025 Lujiazui Forum : « Some Thoughts on Global Financial Governance », 18/06/2025 (www.chaincatcher.com).

[6] Holmes, Victoria, “Hot Topics in International Trade – December 2025 – BRICS and the Drive Towards De-

Dollarization: Has It Stalled? », Baumiller Group PLLC , 15 décembre 2025.

[7] Bertaut, Carol, Bastian von Beschwitz, et Stephanie Curcuru (2025). « The International Role of the U.S. Dollar – 2025 Edition », FEDS Notes. Washington: Board of Governors of the Federal Reserve System, July 18, 2025, https://doi.org/10.17016/2380-7172.3856.

[8] Pereira Fernandes, Marcelo « Le Moyen-Orient sur le chemin de la « dédollarisation » ? », Économie&Politique, janvier-février 2024, n° 834-835.

Boccara, Paul : Transformation et crise du capitalisme mondialisé quelle alternative ? 2ème édition, Le Temps des Cerises, août 2009, 366 p.

[9] Boccara, Paul, “Les perspectives ambivalentes d’une Banque et d’un Fonds des BRICS pour une autre construction de la mondialisation », Économie&Politique, Numéro 720-721, juillet-août 2014.

[10] Dimicoli, Yves, Internationalisation du Renminbi et dédollarisation – Économie et politique,  2025, https://www.economie-et-politique.org/2025/01/05/9-internationalisation-du-renminbi-et-dedollarisation/

[11] “BRICS set to create new financial architecture”, 22/11/2015 (www.rbth.com).

[12]« BRICS New Development Bank aims to offer 2,5 billion USD of loans in 2017”, People’s Daily online, 28/11/2016.

[13] Prashad, Vijay, Washington Bullets. A History of the CIA, Coups, and Assassinations, New York: Monthly Review Press, 2020.

[14] Voir dans ce sens la déclaration adoptée à la veille de la COP30, lors d’une rencontre internationale d’économistes et d’écologistes à Belém en novembre 2025, « Pour une révolution des financements internationaux pour le climat », https://www.economie-et-politique.org/2025/11/10/appel-deconomistes-et-decologistesbrpour-une-revolution-des-financements-internationaux-pour-le-climat/