Lorenzo Battisti
Effets économiques du fascisme
Alors que la menace se fait de plus en plus pressante à l’approche des échéances électorales de 2027, revenir sur ce qu’a été le régime fasciste de Mussolini, il y a un siècle, est utile pour mieux connaître notre ennemi d’aujourd’hui et pour mieux le combattre.
La tendance de long terme vers la transition vers un monde multipolaire, avec le déclin de l’Occident, conduit à une renaissance des mouvements d’extrême droite dans tous les pays européens[1]. Cette augmentation est également due aux suffrages que ces partis parviennent à obtenir parmi les travailleurs. Une partie des travailleurs est en effet convaincue que le fascisme peut apporter plus que la démocratie en termes de droits sociaux, de salaire, de redistribution, quitte à le prendre aux travailleurs immigrés. Si l’on regarde le fascisme italien, le premier à apparaître historiquement, il est souvent décrit comme un régime bonapartiste qui, sous la direction charismatique de Mussolini, a soumis la bourgeoisie italienne, a contribué à la relance et au succès économique du pays et en a diffusé les bénéfices parmi l’ensemble de la population. Ces résultats sont d’autant plus exaltés que l’on compare avec les échecs politiques et économiques de la démocratie républicaine. Tout cela est-il vrai ? Est-il vrai que le fascisme a amélioré les conditions de l’ensemble de la population ? Ses résultats ont-ils été meilleurs que ceux de la démocratie républicaine ?
Le fascisme
Cherchons d’abord à décrire ce que fut historiquement le fascisme. Une analyse approfondie du fascisme fut faite par Palmiro Togliatti, secrétaire du Parti communiste italien pendant les années de la clandestinité et dans les premières années après la Libération, dans le célèbre Cours sur les adversaires (Corso sugli avversari)[2], tenu à Moscou en 1935 pour les camarades exilés[3] : cette analyse couvre toute l’évolution du mouvement fasciste, depuis ses origines jusqu’au seuil de la Seconde Guerre mondiale.
Togliatti part de la définition du fascisme donnée par l’Internationale communiste, selon laquelle « le fascisme est la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier »[4]. Cette dictature, pour Togliatti, est caractérisée par l’union de deux éléments : la dictature de la bourgeoisie et le mouvement des masses petite-bourgeoises. D’un côté en effet, le fascisme représente pour Togliatti le parti de la bourgeoisie :
« La bourgeoisie italienne trouve dans le Parti fasciste une organisation politique d’un type nouveau, adaptée à l’exercice de la dictature ouverte sur les classes laborieuses. Non seulement cela, mais à travers toute une série d’autres organismes et liens, le Parti fasciste devient l’organisation qui donne à la bourgeoisie italienne la possibilité d’exercer à tout moment une pression armée sur les masses laborieuses. »[5]
De l’autre côté, le fascisme développe cette lutte à travers la mobilisation de la petite-bourgeoisie :
« Le fascisme ne signifie pas seulement la lutte contre la démocratie bourgeoise ; nous ne pouvons pas employer cette expression uniquement lorsque nous sommes en présence de cette lutte. Nous devons l’employer seulement lorsque la lutte contre la classe ouvrière se développe sur une nouvelle base de masse, avec un caractère petit-bourgeois, comme nous le voyons en Allemagne, en Italie, en France, en Angleterre, partout où existe un fascisme typique. »[6]
L’idéologie fasciste reflète la composition du mouvement fasciste et sert les objectifs qu’il s’est fixés :
« En analysant cette idéologie, qu’y trouve-t-on ? De tout. C’est une idéologie éclectique. […] Elle sert à souder ensemble divers courants dans la lutte pour la dictature sur les masses laborieuses et à créer à cette fin un vaste mouvement de masse. L’idéologie fasciste est un instrument créé pour maintenir liés ces éléments. Une partie de l’idéologie, la partie nationaliste, sert directement la bourgeoisie, l’autre sert de lien. […] Comme ligne fondamentale demeure : nationalisme exacerbé et analogie avec la social-démocratie. »[7]
L’idéologie fasciste, outre son caractère éclectique, est en constante mutation, sous la poussée aussi bien de la lutte des classes que des contradictions issues de la double nature du mouvement (d’une part les objectifs de la bourgeoisie monopoliste, de l’autre ceux de la petite bourgeoisie). Togliatti observe en effet que le Parti fasciste évolue en suivant les différentes positions de la bourgeoisie :
« Que fait le Parti fasciste durant cette période ? Observez attentivement. Vous y verrez les mêmes déplacements que ceux de la bourgeoisie. »[8]
Ces mutations se heurtent aux programmes de la petite-bourgeoisie, qui donne au Parti fasciste son caractère de masse et qui lutte pour devenir elle-même la classe dirigeante et pour dominer de ce fait tant les travailleurs que la grande bourgeoisie :
« Brièvement, sur les crises du Parti fasciste. Elles ont notamment leur origine dans les contrastes au sein de la petite et moyenne bourgeoisie italienne, dans la résistance offerte par les cadres de la petite et moyenne bourgeoisie italienne, qui étaient à l’origine des encadrements de masse fascistes, contre l’instauration de la dictature ouverte des couches les plus réactionnaires de la bourgeoisie. »[9]
Enfin, le troisième élément qui conditionne les changements idéologiques du fascisme est constitué par l’action des masses :
« Il ne faut jamais considérer le fascisme comme quelque chose de définitivement caractérisé ; il faut le considérer dans son développement, jamais fixe, jamais comme un schéma, comme un modèle, mais comme la conséquence d’une série de rapports économiques et politiques réels, résultant de facteurs réels, de la situation économique, de la lutte des masses. »[10]
Le dernier élément qui reste indissolublement lié au fascisme et à son caractère de classe est l’impérialisme. Dans un passage d’une extrême lucidité, Togliatti montre le lien intime entre impérialisme, crise économique et fascisme :
« Pourquoi le fascisme, pourquoi la dictature ouverte de la bourgeoisie s’instaure-t-elle aujourd’hui, précisément à cette période ? La réponse, vous devez la trouver chez Lénine lui‑même ; vous devez la chercher dans ses travaux sur l’impérialisme. On ne peut savoir ce qu’est le fascisme si l’on ne connaît pas l’impérialisme. […] Sur leur base [les caractéristiques de l’impérialisme], il existe une tendance à une transformation réactionnaire de toutes les institutions politiques de la bourgeoisie. Cela aussi, vous le trouvez chez Lénine. Il existe une tendance à rendre ces institutions réactionnaires, et cette tendance se manifeste, sous ses formes les plus abouties, dans le fascisme. Pourquoi ? Parce que, compte tenu des rapports entre les classes et de la nécessité pour les capitalistes de garantir leurs profits, la bourgeoisie doit trouver des formes permettant d’exercer une forte pression sur les travailleurs. D’autre part, les monopoles, c’est‑à‑dire les forces dirigeantes de la bourgeoisie, se concentrent au plus haut degré, et les anciennes formes de gouvernement deviennent des entraves à leur développement. La bourgeoisie doit se retourner contre ce qu’elle a elle‑même créé, car ce qui fut autrefois pour elle un élément de développement est devenu aujourd’hui un obstacle à la préservation de la société capitaliste. Voilà pourquoi la bourgeoisie doit devenir réactionnaire et recourir au fascisme. »[11]
Fascisme et économie
La naissance et l’affirmation du fascisme semblent liées à la crise économique. Mais quelles furent les orientations économiques du fascisme ? Quel rôle ont-elles joué et au profit de qui sont-elles allées ?
L’allure éclectique de l’idéologie fasciste, due aux contradictions internes et externes, a provoqué une allure tout aussi éclectique en ce qui concerne les positions et les décisions économiques. On peut diviser la période des vingt années en deux parties : la première, qui va de l’accession au pouvoir jusqu’à la crise de 1929 ; la seconde, qui s’étend jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La première période est caractérisée par des manœuvres que nous qualifierions aujourd’hui de néo-libérales, c’est-à-dire tendant à réduire l’intervention directe de l’État dans l’économie et à diminuer les dépenses publiques sociales. La seconde, en revanche, en conséquence de la crise et en préparation de la guerre, voit un retour de l’intervention étatique.
Il est intéressant de noter comment le mythe de la droite « sociale », d’une droite qui défend les intérêts des travailleurs nationaux, a été construit sur le souvenir de cette seconde phase, en oubliant la première. Mais, comme nous le verrons, cette seconde phase, pourtant plus interventionniste, a également favorisé les classes aisées au détriment des couches populaires.
Mussolini lui-même, dans son premier discours à la Chambre des députés, indique clairement la politique économique du fascisme :
« D’autre part, pour sauver l’État, il faut procéder à une opération chirurgicale. Hier, le deputé Orano disait que l’État est semblable au géant Briarée, qui a cent bras. Je crois qu’il faut en amputer quatre‑vingt‑quinze ; c’est‑à‑dire qu’il faut réduire l’État à sa pure expression juridique et politique. Que l’État nous donne une police qui protège les honnêtes gens des coquins, une justice bien organisée, une armée prête en toutes circonstances, une politique étrangère adaptée aux nécessités nationales. Tout le reste, et je n’exclus pas même l’enseignement secondaire, doit revenir à l’activité privée de l’individu. Si vous voulez sauver l’État, vous devez abolir l’État collectiviste, tel qu’il nous a été transmis par la force des choses de la guerre, et revenir à l’État manchesterien. »[12]
Conformément à ce qu’il avait déclaré, le premier gouvernement Mussolini privatisa le monopole d’État sur les allumettes, supprima le monopole d’État sur les assurances-vie, privatisa les réseaux téléphoniques et les sociétés qui fournissaient le service, reprivatisa l’Ansaldo (sidérurgie, mécanique), accorda aux privés la perception des péages sur les autoroutes et supprima l’impôt sur les successions. Sur cette première période, Togliatti observe :
« Les premiers actes du fascisme au pouvoir furent des mesures économiques en faveur de la bourgeoisie. […] On n’attaqua pas immédiatement les salaires. […] On détruisit l’appareil de guerre qui liait les mains à l’industrie, on détruisit toutes les mesures de restriction prises dans la période précédente qui entravaient les mains, donnant plus de liberté au capital, favorisant l’initiative du capital, etc. […] La liberté de développement donnée au capital renforce le capitalisme financier, renforce la concentration et la centralisation de la production, ce qui conduit à la prédominance, dans la dictature fasciste, des couches décisives du capital financier. »[13]
Dans la deuxième moitié des années 1920, les politiques du fascisme s’en prennent directement aux salaires : bien que la crise économique commence en 1929 aux États-Unis pour se propager ensuite au reste du monde, les premiers signes étaient déjà présents dans les années précédentes.
« En 1926, le problème de la réduction des coûts de production se pose avec acuité, et l’offensive contre les salaires devient dès lors une nécessité. »[14]
Ainsi, le fascisme engage les premières manœuvres directes contre les travailleurs italiens :
« On assiste au début de l’offensive contre les travailleurs, à l’attaque contre les salaires, à une augmentation du chômage, à une hausse du coût de la vie ; et c’est particulièrement à ce moment que s’amorce, avec plus d’intensité, le processus de concentration de l’économie, de la production et de sa centralisation. »[15]
La politique économique fasciste change dans les années 1930, sous l’effet de la crise, qui provoque la faillite de nombreuses entreprises et les nouvelles nécessités qui en découlent pour la bourgeoisie italienne. L’une des conséquences est l’augmentation du chômage et l’appauvrissement des masses de travailleurs, une condition qui pourrait entraîner l’affaiblissement du régime. Pour ces raisons, les politiques du fascisme changent de cap : on passe du libéralisme poussé des années 1920 à un interventionnisme d’État, tant dans le domaine économique que social. Cette seconde période est souvent à l’origine du mythe de son caractère social, favorable aux travailleurs et aux couches populaires. La réalité est bien loin de cette image mythologique.
Les deux phases du fascisme ne sont en effet pas contradictoires, mais répondent toutes deux à la nature de classe qui a été décrite plus haut par Togliatti. Le fascisme de la première période avait en effet pour objectif de restaurer une économie pleinement de marché après la fin de la guerre, et de briser les résistances des travailleurs pour le plein emploi et l’amélioration des conditions de vie. Comme l’écrit l’économiste Kalecki :
« Nous avons déjà envisagé les raisons politiques de l’opposition [des capitalistes] à la politique de création d’emplois par les dépenses publiques. Mais même si cette position était vaincue, ce qui peut effectivement se produire sous la pression des masses, le maintien du plein emploi [16] entraînerait des transformations politiques et sociales qui donneraient une nouvelle vigueur à l’opposition des « capitaines d’industrie ». En effet, dans un régime de plein emploi continu, le licenciement cesserait d’agir comme mesure disciplinaire. La position sociale du « patron » serait ébranlée, la confiance en soi et la conscience de classe des travailleurs s’accroîtraient. Les grèves pour de meilleurs salaires et l’amélioration des conditions de travail seraient des sources de tension politique. […] L’instinct de classe leur dit qu’un plein emploi continu n’est pas « sain » de leur point de vue, car le chômage est un élément intégral d’un système capitaliste normal. L’une des fonctions importantes du fascisme, comme on peut le voir dans le cas de l’hitlérisme, fut l’élimination des motifs de l’aversion des capitalistes pour le plein emploi. L’aversion pour les dépenses publiques en tant que telles est surmontée par le fascisme du fait que l’appareil d’État est placé sous le contrôle direct d’une association du grand capital avec le sommet fasciste. Le mythe des « finances saines », nécessaire pour empêcher le gouvernement d’agir contre une « crise de confiance » par les dépenses publiques, est désormais superflu. Dans l’État démocratique, on ne sait pas avec certitude quel sera le gouvernement suivant, alors que dans l’État fasciste, il n’y a pas de gouvernement suivant. L’aversion pour les dépenses d’État destinées aux investissements publics et à la subvention de la consommation de masse est surmontée par la concentration des dépenses d’État dans l’armement. Enfin, « la discipline dans les usines » et la « stabilité politique » avec le plein emploi sont assurées par le « nouvel ordre », dont les moyens vont de la dissolution des syndicats aux camps de concentration. La pression politique se substitue ici à la pression économique du chômage. »[17]
La crise économique a exacerbé le caractère impérialiste du fascisme qui, avec son frère allemand, a planifié une guerre de conquête comme issue à la crise économique. Kalecki poursuit :
« Le fait que les armements constituent le nerf de la politique fasciste de plein emploi a une influence profonde sur le caractère économique de celle‑ci. Le réarmement à grande échelle s’accompagne de l’expansion des forces armées et de plans de conquête. De cette manière, l’objectif principal de l’expansion des dépenses publiques se déplace progressivement du plein emploi vers la réalisation de l’effet maximum du réarmement. Cela conduit à une limitation de la consommation en dessous du niveau qui pourrait être atteint en situation de plein emploi. Le système fasciste commence par vaincre le chômage, puis se développe en « économie de guerre » qui tend inévitablement vers la guerre. »[18]
Les statistiques de la période fasciste
Les statistiques macroéconomiques telles que nous les connaissons aujourd’hui sont nées après la Seconde Guerre mondiale et grâce à l’affirmation de la pensée keynésienne [19]. C’est pourquoi il n’existe pas de séries historiques qui confirment ou infirment les positions exprimées sur le fascisme par Togliatti ou par Kalecki. Pour pallier cette lacune, les historiens et les économistes ont travaillé à la reconstitution de nombreuses données sociales et économiques, afin de pouvoir décrire avec une bonne approximation également la période historique antérieure à 1945. Je ferai notamment référence aux travaux de Giovanni Vecchi, intitulés In ricchezza e in povertà (Dans la richesse et la pauvreté), dans lesquels sont présentées les séries historiques, de l’Unité italienne à nos jours.
Le premier graphique qui apparaît intéressant pour notre propos est celui sur la richesse par habitant en Italie.

La richesse produite durant la période fasciste ne s’écarte pas significativement de celle produite durant la période libérale. Cela vaut aussi bien pour la première phase (les années 1920) que pour la seconde (les années 1930). Le choix d’entrer en guerre fait par Mussolini, loin d’apporter la richesse au pays, a produit un appauvrissement généralisé, qui a fait chuter en quelques années la richesse du pays à des niveaux antérieurs à l’Unité. Ainsi, à la fin de la période fasciste, la richesse du pays était bien inférieure à celle d’avant 1921. Ce désastre économique apparaît encore plus grave si on le compare à la phase républicaine, où l’on observe une croissance constante du revenu par habitant presque ininterrompue, qui ne décline qu’à partir des années 2000.

Si l’on observe la distribution des revenus, cette maigre croissance se révèle être distribuée de manière absolument inégale. Les années de l’Italie libérale sont caractérisées non seulement par une croissance moyenne du PIB par habitant supérieure (indiquée par la ligne horizontale comprise entre 2 % et 2,5 %), mais aussi par une croissance générale des revenus, qui n’a pénalisé que les revenus très bas, qui n’ont presque pas augmenté (représentés par les valeurs situées à gauche). Les dix premières années de l’Italie fasciste sont caractérisées par une croissance presque nulle et par une distribution de cette croissance au seul bénéfice des 50 % les plus riches de la population. L’autre moitié ne s’est pas seulement appauvrie en termes relatifs, mais en termes absolus : au cours de ces dix années, comme on le voit, le revenu par habitant de la moitié la plus pauvre des Italiens a diminué chaque année ; et plus les couches étaient pauvres, plus leur revenu a diminué. Comme la croissance du revenu était presque nulle, tout ce qui a été perdu par les couches populaires est allé au bénéfice de la partie la plus aisée de l’Italie. En substance, le fascisme a opéré comme un Robin des bois à l’envers, qui a volé les pauvres pour donner aux riches. Cela semble confirmer les analyses sur la nature de classe du fascisme faites par Togliatti et par Kalecki.
La répartition des revenus a également été très inégale sur le plan territorial.

Dans ce graphique, on peut observer l’évolution du PIB par habitant dans les différentes régions d’Italie. Comme on le voit, la répartition des revenus profite au Nord-Ouest industrialisé (en rappelant toujours qu’elle profite également aux couches les plus riches), au détriment du Sud et des Îles, qui ont connu un appauvrissement constant depuis l’Unité jusqu’en 1951 (date à laquelle la situation s’inverse grâce aux investissements publics). Là encore, face à une croissance nulle, des parts de richesse ont donc été transférées du Sud vers le Nord. Comme précédemment, le fascisme a agi à l’inverse de ce qu’il aurait dû faire, mais surtout à l’inverse de ce qu’on lui attribue aujourd’hui : il a désindustrialisé et appauvri le Sud, tout en enrichissant les industriels du Nord (tout en appauvrissant parallèlement les ouvriers qui y travaillaient). Pour le dire dans une terminologie contemporaine, il a favorisé les 1 % au détriment des 99 % restants.
Le graphique suivant confirme tout cela : une augmentation très forte des inégalités entre le Nord et le Sud, et en même temps une augmentation des inégalités à l’intérieur des deux régions au détriment des couches populaires.
Ce graphique montre comment l’augmentation vertigineuse de l’inégalité générale est le fruit d’une augmentation tout aussi forte de l’inégalité entre le Nord et le Sud (avec l’augmentation de la pauvreté dans le Sud au profit d’une concentration de la richesse dans le Nord) et d’une concentration de la richesse à l’intérieur des deux zones du pays.

Les salaires pendant le Ventennio [20]
Il est possible d’observer l’effet des politiques fascistes en examinant l’évolution des salaires. Comme on le perçoit parfaitement dans l’analyse de Togliatti, le fascisme est un régime farouchement de classe, qui a parmi ses objectifs principaux celui de contenir la dynamique salariale au profit du capital national.
L’étude de Zamagni sur les salaires durant le Ventennio nous permet de comprendre quelles ont été les dynamiques.
| ANNÉES | Salaires réels journaliers en lires de 1938 | Indice 1913=100 | Variation % annuelle | Salaires réels horaires en lires de 1938 | Indice 1913=100 | Indice d’emploi 1929=100 | Heures travaillées |
| 1911 | 11,30 | 88 | 1,13 | 88 | 10 | ||
| 1912 | 12,02 | 93 | 6,37 | 1,20 | 93 | 10 | |
| 1913 | 12,87 | 100 | 7,07 | 1,29 | 100 | 10 | |
| 1914 | 14,00 | 109 | 8,78 | 1,40 | 109 | 10 | |
| 1915 | 14,42 | 112 | 3,00 | 1,44 | 112 | 10 | |
| 1916 | 12,60 | 98 | -12,63 | 1,15 | 89 | 11 | |
| 1917 | 12,07 | 94 | -4,21 | 1,10 | 85 | 11 | |
| 1918 | 11,60 | 90 | -3,90 | 1,05 | 81 | 11 | |
| 1919 | 15,14 | 118 | 30,51 | 1,89 | 147 | 8 | |
| 1920 | 16,69 | 130 | 10,23 | 2,09 | 162 | 93 | 8 |
| 1921 | 17,34 | 135 | 3,89 | 2,31 | 192 | 81 | 7,5 |
| 1922 | 16,45 | 128 | -5,14 | 2,11 | 160 | 83 | 7,8 |
| 1923 | 17,12 | 133 | 4,07 | 2,09 | 162 | 84 | 8,2 |
| 1924 | 17,02 | 132 | -0,59 | 2,00 | 155 | 92 | 8,5 |
| 1925 | 16,25 | 126 | -4,53 | 1,91 | 148 | 100 | 8,5 |
| 1926 | 15,84 | 123 | -2,53 | 1,84 | 143 | 102 | 8,6 |
| 1927 | 16,08 | 125 | 1,51 | 2,09 | 162 | 94 | 7,7 |
| 1928 | 14,93 | 116 | -7,16 | 2,08 | 161 | 98 | 7,2 |
| 1929 | 14,72 | 114 | -1,41 | 2,02 | 157 | 100 | 7,3 |
| 1930 | 14,62 | 114 | -0,68 | 2,09 | 162 | 97,8 | 7 |
| 1931 | 14,74 | 114 | 0,82 | 2,17 | 168 | 88,8 | 6,8 |
| 1932 | 14,80 | 115 | 0,40 | 2,20 | 170 | 78,5 | 6,7 |
| 1933 | 15,76 | 122 | 6,48 | 2,27 | 176 | 79,4 | 7 |
| 1934 | 15,92 | 123 | 1,01 | 2,31 | 179 | 82,9 | 6,9 |
| 1935 | 14,35 | 111 | -9,87 | 2,26 | 175 | 93,9 | 6,4 |
| 1936 | 13,98 | 109 | -2,58 | 2,23 | 173 | 94,9 | 6,3 |
| 1937 | 14,81 | 115 | 5,93 | 2,27 | 176 | 104,5 | 6,5 |
| 1938 | 14,28 | 111 | -3,58 | 2,26 | 175 | 110,7 | 6,3 |
| 1939 | 15,51 | 121 | 8,61 | 2,37 | 184 | 114,2 | 6,6 |
| 1940 | 18,71 | 145 | 20,63 | 2,35 | 182 | 8 | |
| 1941 | 17,08 | 133 | -8,72 | 2,13 | 165 | 8 | |
| 1942 | 15,95 | 124 | -6,62 | 1,99 | 154 | 8 | |
| 1943 | 13,91 | 108 | -12,79 | 1,65 | 128 | 8 | |
| 1944 | 5,16 | 40 | -62,91 | 0,64 | 50 | 8 | |
| 1945 | 8,47 | 60 | 64,14 | 1,06 | 82 | 8 | |
| 1946 | 11,27 | 88 | 33,05 | 1,41 | 109 | 8 |
Si l’on observe la période pré‑fasciste, on peut distinguer trois mouvements : avant la Première Guerre mondiale, lorsque les salaires sont en hausse ; pendant la période de guerre, ceux‑ci subissent une forte diminution (de 1,44 lire par heure à 1,05) ; au cours du « biennio rosso » (1919‑1921), on observe une forte augmentation. En outre, après la guerre, le temps de travail est réduit à huit heures par jour. Dans cette dernière période, les salaires doublent en termes horaires (passant de 1,05 à 2,31) et augmentent d’environ 30 % au niveau journalier (de 11,60 à 17,34) en termes réels.
Sur cette période, Zamagni observe :
« Si l’on ajoute aux effets de l’augmentation des coûts du travail et de la crise économique ceux (ne serait-ce que redoutés) de la taxation des superprofits de guerre, on dispose d’indices éloquents pour mesurer à quel point la situation paraissait grave entre 1920 et 1922 aux yeux du monde patronal, en particulier de celui de l’industrie lourde, qui fut d’ailleurs le plus large pourvoyeur d’aides à Mussolini. »[21]
À la suite de la restructuration de l’industrie pour sa reconversion du militaire au civil, il y eut une croissance économique du pays, dont les ouvriers ne bénéficièrent pourtant pas. Comme on le voit dans le tableau, le salaire journalier diminue constamment à partir du pic de 1921 jusqu’en 1927. Parallèlement, on observe une augmentation du temps de travail. Pour confirmer ce qui a été observé précédemment, la première phase du fascisme fut caractérisée par un programme économique ultralibéral, dans lequel les privatisations et le démantèlement du rôle de l’État dans l’économie s’accompagnent d’une redistribution de la richesse des ouvriers vers les industriels, avec une compression des salaires et une augmentation du temps de travail. La croissance, grâce aux politiques fascistes, profita exclusivement aux classes possédantes.
Le résultat, en termes salariaux, fut que
« Alors que les patrons profitaient de l’inflation pour alléger considérablement leurs coûts horaires, les salaires n’en étaient pas pour autant réduits en proportion, en raison de l’augmentation de la disponibilité de main‑d’œuvre. »[22]
Après l’inflation de l’après-guerre, qui a entraîné une dévaluation de la lire par rapport aux autres monnaies, le régime décida une réévaluation de la monnaie nationale : dans un célèbre discours à Pesaro, Mussolini fixa l’objectif de 90 lires pour une livre sterling. Cet objectif fut atteint en 1927, ce qui permit également de maîtriser l’inflation.[23]. Sans variation nominale des salaires, grâce à la baisse de l’inflation, ceux-ci auraient pu augmenter en termes réels. Le régime intervint donc à deux reprises en coupant les salaires d’abord de 10 %, puis de 20 %.
Zamagni décrit ainsi les choix politiques de Mussolini :
« La baisse des prix qui suivit la réévaluation de la lire présenta au régime désormais consolidé la nécessité d’intervenir pour procéder à une décote des salaires monétaires, car il ne voulait pas s’aliéner le soutien de la classe patronale en lui faisant supporter le poids de la stabilisation monétaire conçue par Mussolini dans une fonction essentiellement politique. Nul ne pouvait alors prévoir que ces réductions ne resteraient pas du tout isolées. On inaugure ainsi une période de stagnation substantielle des salaires réels qui, malgré d’inévitables fluctuations, dure jusqu’en 1939. Cette stagnation est le fruit d’une politique délibérée d’intervention du régime chaque fois que les salaires réels montraient une tendance à s’écarter trop d’un certain niveau minimum considéré comme « acquis » – de subsistance – que l’on peut situer autour des 15 lires de 1938 ».
De nouvelles coupes salariales furent effectuées dans les années 1930. Pendant toute cette décennie, ceux-ci stagnèrent, sous l’effet de la crise économique et des politiques du régime. Malgré les mesures sociales (qui entraînèrent cependant également une augmentation des cotisations), il n’y eut pas d’amélioration dans la répartition des revenus.
“La désagrégation des consommations dans leurs principales composantes révèle cependant que le malaise des classes les plus pauvres dut être bien plus grand, puisque dès 1924 les produits alimentaires d’origine végétale entamèrent leur forte baisse, qui ne s’arrêta qu’en 1937 ; la crise de 1927 fut également enregistrée par les consommations d’origine animale et par les matières grasses, tandis que les articles d’habillement ne déclinèrent qu’à partir de 1930 (les dépenses de logement, qui augmentent violemment de 1926 à 1935, loin de révéler une amélioration du niveau de vie, sont l’indice du fait qu’une certaine libéralisation des loyers, d’une part, et leur rigidité monétaire, d’autre part, finirent par faire peser davantage ce chapitre de dépenses sur le budget domestique, à prestations égales, voire en se détériorant).”[24]
Les salaires ne reprirent qu’à partir de 1939, grâce à la préparation de l’effort de guerre, et dans le but de s’assurer le soutien des travailleurs à la guerre. Peu après, ils furent cependant décimés par les effets de la participation à la guerre. Le bilan du Ventennio tient en une donnée : le niveau salarial de 1946 était à peu près égal à celui de 1911. Vingt ans de fascisme ont ramené les travailleurs en arrière de plus de trente ans.
Zamagni résume cette tendance de long terme :
« La compression salariale comme condition de la voie italienne à l’accumulation fut rétablie par la force, si bien qu’elle dura pratiquement sans être perturbée pendant encore 25 ans, puis nécessita quinze années supplémentaires pour être progressivement liquidée, non sans laisser des séquelles considérables [25] ».
Conclusions
Il apparaît clairement, tant du point de vue empirique que de celui de l’analyse théorique, qu’il n’y a pas de fondement pour soutenir que le fascisme ait œuvré au bénéfice du peuple italien dans son ensemble, ou même qu’il ait mis en œuvre des politiques en faveur des classes populaires. Il est en revanche évident que, derrière la rhétorique nationaliste, se dissimulaient des politiques ouvertement de classe, destinées à favoriser une redistribution du revenu et de la richesse vers le haut et à rétablir des conditions économiques permettant de relancer l’accumulation et de faire face à la concurrence des autres capitaux nationaux. En substance, le fascisme, en brisant les organisations ouvrières et en réprimant les luttes, a permis de réduire le coût du travail jusqu’à des niveaux de subsistance, créant ainsi les conditions les plus favorables pour les entrepreneurs italiens, après le cauchemar (pour eux) du biennio rosso qui faisait suite aux échos de la Révolution d’Octobre.
Il n’a pas été tenu compte des effets découlant des aventures impérialistes en Afrique, qui, comme le souligne Togliatti, représentent un trait caractéristique du fascisme. Mais compte tenu de la dynamique générale, il apparaît clairement que ces aventures elles‑mêmes, sous le voile nationaliste, ont servi à créer de nouvelles occasions de profit pour le capitalisme italien et à trouver une nouvelle main‑d’œuvre asservie.
Sources
Togliatti, P., 2010, Corso sugli avversari. Le lezioni sul fascismo, Einaudi
Mussolini, B., Discorso alla Camera dei Deputati, 21 Giugno 1921
Kalecki, M., Aspetti politici del pieno impiego, https ://keynesblog.com/2012/05/01/perche-eliminare-la-disoccupazione-non-conviene-a-tutti/
Vecchi, G., 2011, In ricchezza e in povertà. Storia del benessere degli italiani dall’Unità ad oggi, il Mulino,
Zamagni, V., “La dinamica dei salari nel settore industriale 1921-1939”, Rivista Quaderni Storici (Maggio-Dicembre 1975), n.29-30
[1] Sur ce sujet, j’ai écrit plus amplement dans ma contribution à la Conférence nationale du PCF de 2024: Le retour de l’extrême droite comme réaction au monde multipolaire
[2] Malheureusement, le texte n’a jamais été traduit en français.
[3] Pour le lecteur français, il peut être intéressant de lireA l’ombre des deux T 40 ans avec Togliatti et Thorez de Giulio Ceretti, Juillard, 1973.
[4] Togliatti, p.4
[5] Togliatti, p.53
[6] Togliatti, p.8
[7] Togliatti, p.12-3
[8] Togliatti, p.25
[9] Togliatti, p.47
[10] Togliatti, p. 35
[11] Togliatti, p.6-7
[12] Mussolini, B
[13] Togliatti, p. 29-30-32
[14] Togliatti, p.34
[15] Togliatti, p.31
[16] La notion de plein-emploi joue un rôle clé dans l’œuvre de Michał Kalecki, inspirée à la fois par Keynes et par le marxisme : voir dans notre numéro 852-853 de juillet-août 2025 l’article de Catherine Mills « Michał Kalecki, un économiste hétérodoxe » (NDLR).
[17] Kalecki
[18] Kalecki
[19] Et avec une influence marxiste importante dans le contexte idéologique de l’après-guerre, particulièrement en France (NDLR).
[20] Les vingt ans du régime fasciste, de la marche sur Rome à la chute de Mussolini (NDLR).
[21] Zamagni, p. 534-5
[22] Zamagni, p. 536
[23] De la politique déflationniste du régime, ce sont principalement les grandes entreprises qui ont bénéficié, tandis que les entreprises de consommation et les PME ont été touchées. Ici encore, les observations de Togliatti sur la nature du fascisme se trouvent confirmées.
[24] Zamagni, p. 547
[25] Zamagni, p. 535
