Rapport sur la justice mondiale :
Thomas Piketty refait le monde

Denis Durand
membre du conseil national du PCF, codirecteur d'Économie&Politique

Le « rapport sur la justice mondiale [1] », élaboré par un groupe international d’experts autour du célèbre économiste Thomas Piketty, se propose de définir les conditions économiques et sociales d’une prospérité durable à l’horizon de la fin du siècle.

L’idée directrice du projet est que la réduction des inégalités est la condition du respect des contraintes écologiques et de la limitation du réchauffement climatique. L’intérêt des propositions présentées est de rechercher une cohérence entre ces objectifs sociaux et écologiques, les moyens financiers de les réaliser et l’organisation des pouvoirs à l’échelle mondiale qui permettrait de réaliser le projet. Il y a donc là matière à une confrontation éclairante avec la cohérence systémique du projet qui guide l’action des communistes.

Les objectifs : une justice définie par l’accès de tous à des biens fondamentaux

Une société juste est définie comme « une société qui permet à tous ses membres d’avoir accès le plus largement possible à des biens fondamentaux ». De façon assez caractéristique, l’accent est donc mis sur la consommation de biens matériels plus que sur le développement dans toutes leurs dimensions des capacités humaines, qui est le cœur du projet communiste, et que traduit, d’une autre façon, la notion de capabilities mise en avant par le « prix Nobel » d’économie Amartya Sen, originaire du Bengale.

Le rapport traduit cet objectif par une convergence des revenus par tête de tous les habitants de la planète vers un montant de 60 000 euros par an, 5 000 euros par mois, en 2100.

Cette estimation correspond à une croissance du revenu par tête dont le rythme volontairement modeste (entre 3 % et 4 % par an dans les pays pauvres, entre 0 et 0,5 % dans les pays riches), est justifié par la contrainte climatique, et par un objectif social : 44 % des gains de productivité seraient affectés, non à produire davantage, mais à réduire le temps de travail de 2 100 à 1 000 heures par personnes et par an d’ici à 2100.

Elle résulterait d’un triple mouvement :

  • un rattrapage des revenus dans les pays pauvres vers le niveau actuel des pays les plus riches ;
  • une stagnation, ou une faible progression, des revenus moyens dans les pays riches ;
  • une forte réduction des inégalités à l’intérieur de chaque pays, qui laisserait place à une progression des revenus de la majorité de leurs habitants. 6 % de la population européenne verrait tout de même décliner son revenu monétaire et 10 à 20 % de la population des pays riches – soit autour de 10 millions de personnes dans un pays comme la France – se trouverait à la limite entre les perspectives de gain et les risques de perte. Les auteurs espèrent que les avantages d’un développement socialement juste et écologiquement durable suffiraient à leur faire accepter la conversion de nos sociétés au principe de sobriété (sufficiency) qui inspire ces propositions.

Les moyens : taxer les riches, respecter les logiques de rentabilité

Le cœur du Rapport justice mondiale est une vaste mécanique visant à redistribuer les revenus d’une minorité de « riches » vers le reste de la population mondiale.

Un « Fonds mondial pour la Justice » aurait deux sources principales d’alimentation :

  • un impôt sur la fortune progressif qui toucherait 4 à 7 % de la population des pays riches, et dont le taux pourrait atteindre 20 % pour les tranches de fortune individuelle dépassant 550 millions d’euros (Gabriel Zucman fait partie des auteurs du rapport) ;
  • un impôt mondial fortement progressif sur le revenu, s’ajoutant aux différentes fiscalités nationales.

Une partie de ces ressources serait immédiatement distribuée à tous les États du monde, au prorata de leur population, pour un montant qui atteindrait un maximum de 1 900 euros par an et par personne entre 2030 et 2040, avec une stricte conditionnalité : ces fonds devraient être consacrés au climat, au développement du « capital humain » (éducation, santé) et à la réduction des inégalités. Le rapport souligne que ces montants, limités par souci de réalisme, ne permettraient pas encore, à la fin du siècle, de porter les systèmes de santé des pays pauvres à la hauteur des besoins.

Une autre partie des ressources du « Fonds mondial pour la justice » serait allouée à un « Fonds souverain mondial » chargé d’investir dans des actifs « soutenables » jusqu’à un montant équivalant à 10 % du stock de capital mondial. Les revenus tirés des ces placements, rémunérés selon la rentabilité moyenne du capital privé, contribueraient pour une part croissante au financement du « Fonds mondial pour la justice ». Parallèlement, le « Fonds souverain mondial » bénéficierait, comme c’est le cas aujourd’hui d’une institution comme la Banque européenne d’Investissement, d’un traitement favorable de la part des marchés financiers pour ses émissions de titres de dette qui représenteraient, à terme, 30 % du PIB mondial.

Le trait majeur de ce dispositif est en effet qu’il n’oppose aucune contestation aux logiques capitalistes de rentabilité qui régissent tous les aspects de l’économie contemporaine. En particulier, le plan laisse intact le fonctionnement des entreprises, et donc de l’économie capitaliste dans son ensemble, même s’il programme une extension de la part de propriété publique jusqu’à rejoindre le niveau des années 1970. Les détenteurs du capital sont visés en tant que « riches », et non en tant qu’ils exercent un pouvoir sur l’utilisation de l’argent qu’ils contrôlent, et sur les êtres humains qui créent les richesses accumulées entre leurs mains. Le projet mobilise de vastes outils fiscaux en espérant qu’ils suffiront à corriger les inégalités sociales mais il ne vise aucunement à remédier à l’exploitation du travail salarié qui en est la cause. En somme, il s’agit de répartir autrement le « gâteau » en évitant de le faire grossir pour épargner le climat, et en se gardant surtout d’en contester la recette – les objectifs, les critères qui régissent la production.

Cette absence de prise en compte des entreprises et des rapports capitalistes qui s’y nouent est caractéristique du courant de pensée réformiste, adepte du paradigme néoclassique ou libéral, auquel se rattachent Thomas Piketty et son école. Le Rapport mondial pour la justice prend les gains de productivité apparente du travail comme une donnée mais ne s’intéresse pas du tout à la façon dont ces gains sont obtenus (alors même que nous vivons une révolution informationnelle qui porte à l’extrême la contradiction entre forces productives et rapports de production), ni à ce qui résulte, en termes d’efficacité économique et écologique, des critères de gestion des entreprises. L’emploi, le chômage de masse coexistant avec une pénurie mondiale de main-d’œuvre qualifiée face aux exigences de la révolution informationnelle, ne figurent dans les préoccupations des auteurs, ni du point de vue des objectifs sociaux (la sécurisation des emplois), ni du point de vue des moyens de les réaliser (l’emploi efficace comme moyen de créer les richesses).

En somme, Thomas Piketty, auteur d’un ouvrage intitulé Le capital au XXIe siècle, étudie une économie où le capital n’existe pas !

Les pouvoirs : où est passé celui du capital ?

« Participation » et « délibérations » sont présentées à la fois comme un but et comme un moyen de la réalisation du projet. Le Rapport sur la justice mondiale comporte néanmoins assez peu de préconisations en matière de pouvoirs des salariés dans l’entreprise. Il évoque surtout la participation de salariés aux conseils d’administration des entreprises, sur le modèle de la social-démocratie allemande d’après-guerre.

À l’échelle internationale, les propositions visant à instaurer « un changement complet de paradigme, avec un passage immédiat à des règles démocratiques mondiales » se présentent comme beaucoup plus ambitieuses.

Elles visent à l’instauration rapide d’un principe « une personne, une voix » dans les décisions des enceintes internationales, avec un système de double majorité : 55 % des pays, 60 % des voix.

Une Banque centrale des Nations-Unies remplacerait le Fonds monétaire international. Elle hébergerait une « Union de compensation internationale » sur le modèle du plan Keynes de 1943. L’objectif serait de ramener à zéro, d’ici à la fin du siècle, tous les déséquilibres de balances des paiements. Les pays y seraient incités par un système de pénalités progressives sur les déséquilibres, s’appliquant aux pays excédentaires comme à ceux dont les paiements sont en déficit. Ces derniers seraient appelés à « ajuster graduellement leur niveau de consommation » (une sorte d’« ajustement structurel » soft pour des pays pourtant en train de rattraper leur retard en matière de niveau de vie ?) et à dévaluer leur monnaie.

Le rôle de la « Banque centrale des Nations Unies » serait dès lors de permettre aux pays de maîtriser les chocs commerciaux de court terme en émettant une monnaie mondiale développée à partir des droits de tirage spéciaux du FMI. Thomas Piketty et ses collègues estiment que cette création monétaire pourrait atteindre 0,5 % du PIB mondial par an, sous forme d’achat d’obligations émises par les États ou par les banques régionales de développement pour financer la lutte contre le réchauffement climatique.

Ils se montrent beaucoup plus réticents quant à l’idée, fortement exprimée l’année dernière à l’occasion de la COP30 [2], d’étendre davantage ce financement monétaire sous forme d’avances pour des dépenses contribuant au développement des capacités humaines. Ils insistent au contraire pour que les ressources fiscales et les revenus des placements du « Fonds souverain mondial » restent la principale source de financement du projet.

Ces dispositions suffiraient à mettre fin à l’« exorbitant privilège » du dollar dès 2030 ! La confiance des auteurs dans cette perspective miraculeuse réside dans la conviction qu’un « monde multipolaire » est en train de s’imposer, sans qu’ils s’attachent à démontrer pourquoi un tel monde pourrait être si différent des mondes que nous avons connus au XIXe et au XXe siècles, et sans s’inquiéter du potentiel de rivalités et de conflits qu’il serait de nature à engendrer.

De façon significative de la méthode des auteurs et de la nature de leur projet, le rapport s’essaye à prouver que la convergence des droits de vote au sein du FMI vers le principe « une personne, une voix » est un processus inéluctable. Graphique à l’appui, ils montrent que la part des États-Unis est passée de plus de 30 % en 1946 à un peu plus de 15 % aujourd’hui… sans faire remarquer que ce recul a cessé depuis vingt ans, précisément parce que ce seuil de 15 % est celui qui garantit à la puissance hégémonique un droit de veto sur toutes les décisions importantes du conseil d’administration du Fonds. Toute mise en cause du privilège du dollar, y compris sous forme d’émission de droits de tirage spéciaux, ne peut donc être qu’un objet de conflit intense avec l’impérialisme américain. 

Tous ces développements, aussi convergents soient-ils, dans leurs objectifs, avec ce qui monte dans la contestation du désordre économique mondial, ont une caractéristique frappante : les firmes multinationales, leur pouvoir sur les flux de marchandises et de capitaux, sur la nature et la localisation des activités productives, sur les décisions des États ne sont citées à aucun moment. Les nouvelles institutions financières internationales s’inscrivent sans broncher dans le jeu des marchés financiers. En somme, tout ce qui fait le pouvoir du capital est respecté.


En résumé, on doit saluer l’ambition du projet, l’ampleur des objectifs qu’il se fixe, et le souci de cohérence globale qui l’inspire : il est bon qu’un débat puisse s’ouvrir sur ce terrain. En revanche, il est pour le moins difficile de mettre beaucoup d’espoir dans la réédition, à l’échelle internationale, de la « révolution social-démocrate européenne du XXe siècle » à laquelle les auteurs se réfèrent à plusieurs reprises, même s’ils s’en remettent, dans la même tradition social-démocrate, à l’invocation d’« immenses mobilisations sociales ».

Un des faits les plus frappants des cinquante dernières années n’est-il pas, en effet, que les réussites les plus remarquables de cette social-démocratie ont volé en éclats sous l’effet de la crise de civilisation, en même temps que s’effondrait, à l’Est, l’autre espérance socialiste du XXe siècle, laissant le champ libre aux plus abominables forces réactionnaires et autoritaires, en Europe et ailleurs dans le monde ?

C’est là que le projet communiste, dans toute sa dimension novatrice qui le distingue des différentes variantes de socialisme réformiste et étatiste, peut apporter aux mouvements d’émancipation ce qui manque au « projet de justice mondiale » : la conquête de pouvoirs directs des citoyens, des salariés dans l’entreprise, contre le pouvoir du capital et ce qui en fait le cœur, le pouvoir de décider de l’utilisation de l’argent public, de l’argent des entreprises et de l’argent des banques et des banques centrales.


[1] Chancel, L., Mohren, C., Moshrif, R., Odersky, M., Piketty, T., Somanchi, A., et al. (2026), The Global Justice Report: A Plan for Equality & Prosperity Within Planetary Boundaries, World Inequality Lab (gjp.wid.world). Within Planetary Boundaries.

[2] Voir notre dossier « Climat, révolutionner les financements » Économie&Politique, Numéro 856-857, novembre-décembre 2025.