Paul Boccara et la mise en mouvement du Capital de Marx

Catherine Mills
maîtresse de conférences honoraire à l’université de Paris I – Sorbonne

La reconnaissance du caractère inachevé du travail de Marx dans le domaine de l’économie, et du champ ouvert à de nouveaux développements, a été un trait majeur du renouveau des études marxistes depuis les années 1960. Dans le domaine politique, un aspect de ce renouveau a été l’analyse du capitalisme contemporain, de sa crise et de son issue, mené au sein du PCF sous l’impulsion de Paul Boccara.

Paul Boccara a mené ses propres recherches en pratiquant la méthode de Marx lui-même : se nourrir au maximum de tous les travaux disponibles dans le domaine, en en faisant la critique en lien avec les luttes sociales et politiques de son temps.

I. Premières élaborations théoriques néo-marxistes de Paul Boccara : s’affranchir des conceptions soviétiques et de la vulgate marxiste- léniniste.

Paul Boccara est marqué par le choc terrible des révélations du rapport Khrouchtchev en 1956,  par le succès du Général  de Gaulle et le reflux du PCF en 1958. Après la quasi-désagrégation de la section économique, il effectue un retour à Marx  et poursuit son élaboration scientifique inachevée, ainsi que d’autres travaux marxistes et non marxistes, avec des nouveautés de son époque. Dans ses premiers travaux de 1961 dans la revue Economie et Politique, repris dans Sur la mise en mouvement du Capital, (1978), Boccara part du mouvement inachevé brisé en plein essor par la mort de Marx. Le Capital est montré comme un moment réduit par Marx lui-même aux principes essentiels, en remettant à un autre livre jamais rédigé l’analyse de l’économie concrète. Il s’agit, contrairement aux conceptions dogmatiques, de poursuivre le mouvement historique, comme Marx lui-même et des travaux contemporains, en relation avec les luttes sociales. Boccara relève aussi comment Lénine  décrit les nouveautés du capitalisme, mais pas au plan technologique, et n’explique pas le passage de l’impérialisme au capitalisme monopoliste d’Etat. Lénine déforme certains apports de Marx, notamment sur la révolution pacifique. Boccara propose une explication théorique, partant de la théorie de Marx, à partir de ce que Marx n’a pu faire. Boccara développe de façon nouvelle la théorie de Marx sur la suraccumulation du capital au lieu de la dogmatisation de la baisse du taux de profit. Il explique théoriquement  le passage de l’impérialisme au capitalisme monopoliste d’Etat, à partir de la dévalorisation structurelle du capital. A la conférence internationale de Choisy en 1966(cf. Etudes sur le capitalisme monopoliste d’Etat, sa crise et son issue, 1973), il affiche son émancipation des élaborations soviétiques. Dès fin 1967, il annonce et théorise la crise structurelle du capitalisme monopoliste d’Etat, nommée ensuite crise systémique du capitalisme monopoliste d’Etat social. Paul Boccara élabore dès 1971, une théorie de la régulation du système capitaliste et de sa crise, pour une nouvelle régulation. Il travaille au développement de Marx, et aussi à l’analyse des théories de la suraccumulation et de la dévalorisation du capital parues avant et après Marx : classiques, keynésiens, néoclassiques, marxistes. Ses recherches, commencées dès le milieu des années 1960 et sans cesse enrichies, seront finalement publiées en 2013, 2015(Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital). Boccara débouche sur des propositions pour construire une nouvelle régulation systémique et commencer à dépasser le système, au croisement des luttes, aspirations nouvelles, politiques économiques. Les novations de Boccara rencontrent des approbations et des oppositions ou déformations graves. Le Traité marxiste d’Economie Politique : Le capitalisme monopoliste d’Etat (1971), dont Lucien Sève a écrit trop gentiment que c’était une « coulée de science pure », lui est souvent attribué, alors que pour lui, c’est un patchwork qui reprend certains textes et leur contraire. Il est exclu de la rédaction finale et de la liste des signataires.

Ses travaux sur de nouveaux critères de gestion d’efficacité sociale dans les entreprises (Intervenir dans les gestions avec de nouveaux critères, 1985), rencontrent un écho profond et durable dans le mouvement syndical mais ils se heurtent au silence ou au manque de travail pour les développer. Dans le PCF, on reprend des formulations, sans les enrichir théoriquement, ni pratiquement, sauf dans de petits groupes. Il y a une récupération réformiste, avec les travaux, en 1999, du Commissariat du plan sur les critères de performance. L’apport de la Sécurité d’emploi et de formation(SEF) inspire fortement les élaborations syndicales sur la « sécurité des parcours professionnels », avec en particulier la « sécurité sociale professionnelle » de la CGT.

 II. Crise radicale de notre civilisation, aspirations et besoins d’une autre société

La crise structurelle, annoncée par Boccara fin 1967, concerne la montée du chômage massif et de la précarité. Les novations technologiques sont récupérées en exacerbant les maux de la crise. L’individualisme destructeur de solidarités voisine avec la salarisation et l’industrialisation dans le monde entier, ainsi que de nouvelles conditions pour l’émancipation des personnes. La mise en cause des protections étatiques nationales cohabite avec une ouverture à la solidarité. Les risques d’interventions militaires, d’armes de destruction massive, du terrorisme, montent, mais aussi les exigences de paix, de désarmement, de sécurité. Les dominations supranationales voisinent avec de nouvelles coopérations mondiales. La marchandisation et l’hyper-délégation de pouvoirs se combinent avec les exigences d’un dépassement pour un monde de coopération. Les rivalités exacerbées coexistent avec des partages pour une nouvelle civilisation de l’humanité. (Pour une nouvelle civilisation, 2016).

III. Echecs de la construction soviétique et de la social- démocratie.

L’effondrement de l’URSS a un grand impact, cette tentative de construction d’une autre société ne parvient pas à un réel dépassement du capitalisme et du libéralisme. Boccara relève l’immaturation de la société et du développement du capitalisme, liés à l’arriération de l’empire russe, à l’insuffisant développement du marxisme. Cela conduit à une construction étatiste, autoritaire, héritière du despotisme russe. C’est une négation nihiliste du marché et du libéralisme. Des dogmatismes demeurent, malgré la phrase révolutionnaire, chez ceux qui se réclament de Marx.

L’échec des expériences social-démocrates contemporaines dans les pays capitalistes s’explique par des mesures limitées, malgré quelques droits sociaux nouveaux. On passe de l’affirmation du besoin d’une autre société, à la conciliation avec le marché et le libéralisme, aux dérives du social- libéralisme, au renoncement à l’idéal de construction d’une autre société. Cela participe à la crise, à l’échec de Hollande, l’élection de Macron. Les économistes universitaires dominants rejettent le marxisme, même si certains reprennent le terme suraccumulation. Ils régressent par rapport à Keynes, qui prônait un soutien public de l’investissement émancipé de la rentabilité.

IV. La révolution informationnelle et le dépassement de la société capitaliste et libérale.

Paul Boccara analyse d’abord l’automation dans les années 1960, puis développe sa théorie de la révolution informationnelle, dans les années 1980. Avancée aussi par des non marxistes,  elle part de l’analyse de Marx de la révolution industrielle et introduit des éléments nouveaux. Le remplacement de la main par la machine- outil, caractérisant la révolution industrielle chez Marx, entraîne un autre rôle des travailleurs. Puis, c’est le remplacement de certaines fonctions du cerveau, comme avec l’ordinateur, le remplacement complet de la main dans l’automatisation généralisée, la prédominance des activités informationnelles. Montent aussi les exigences de partage généralisé, de dépassement du capitalisme et du libéralisme. Une machine-outil ou un produit industriel  est ici ou là, fondement de la propriété privée privative. Mais une information, comme le résultat d’une recherche, peut être partagée indéfiniment, jusqu’à chacun-e. C’est le partage des résultats, des coûts, y compris de recherche, des opérations. Cependant il ne s’agit que d’une possibilité de partage de la révolution informationnelle dans notre société capitaliste. Celle-ci pousse aussi à accaparer les marchés, les groupes privés multinationaux développent beaucoup plus la révolution informationnelle. Ce sont aussi les rivalités destructrices entre entreprises, avec la mise en concurrence des salariés du monde entier. C’est l’expansion formidable des marchés financiers pour la prise de contrôle multinational mondialisé des entreprises. Tandis que les poussées de productivité relancent le chômage massif et la précarisation. C’est la progression d’institutions plurinationales mondialisées, de constructions zonales comme l’Union européenne(UE), le Mercosur. Il y a à la fois exacerbation de la marchandisation et progression de potentiels de coopération, de dépassement des marchés ainsi que des libertés et égalités en droit. Monte l’exigence de partages généralisés non antagonistes pour un autre monde, avec les travailleurs, les peuples, sans les rejets sociaux et les dominations. Pour Boccara, on ne peut construire un monde d’égalité, de justice, de liberté, de fraternité, respectueux de la nature et des êtres humains, sans mettre en cause les accaparements et inégalités de moyens matériels et culturels. D’autres révolutions du système concernent la révolution écologique, la révolution démographique avec la réduction de la natalité et la révolution de la longévité, la révolution parentale : dissolution des couples, parentés recomposées, émancipation des femmes.

Paul Boccara reprend le concept de dépassement, issu de Hegel,  c’est la suppression réussie d’une réalité,  des maux et souffrances. Le dépassement, c’est aller au-delà des points forts du système, au lieu de le diaboliser et de régresser par rapport à eux. Il s’agit, en conservant le problème auquel cette réalité sociale répondrait, d’un autre type de réponse avec un progrès radical sur les points forts. Cela renvoie,  non seulement à une poursuite des conquêtes mais à un renversement révolutionnaire. Les travaux de Boccara sur Une Sécurité d’emploi ou de formation. Pour un dépassement révolutionnaire de lutte contre le chômage, 2002, soulignent que  le chômage est un mal social terrible, un gâchis économique, moral, mais  aussi une force considérable du capitalisme. Les suppressions d’emplois, à travers souffrances et gaspillages, poussent à des changements d’activités et de techniques. Le dépassement du marché du travail,  par une sécurité mobile d’emploi ou de formation,  tendrait à l’éradication réussie du chômage et de ses maux,  en conservant le mouvement, dans la sécurité, pour la promotion de chacun.e. Le passage de l’emploi à la formation choisie, avec une continuité de revenu, permettrait de revenir à un meilleur emploi. On assurerait  à chacun.e, soit un emploi, soit une formation avec des rotations d’activité. Cela impliquerait  un renversement des principes dominants, tel  le contrat de travail sur le marché du travail. Celui-ci  par principe est  précaire comme pour tout marché, l’employeur achète ou non la force de travail, le contrat peut être rompu. Avec la crise systémique mondialisée, la  précarisation est exaspérée, mais aussi peuvent monter des exigences révolutionnaires de sécurisation.  Cela s’oppose à la fois aux capitulations sociales libérales, au nom des libertés devant le marché, et aux garanties étatistes autoritaires d’emploi dans les pays qui se réclamaient dusocialisme, comme l’URSS. Dans un pays capitaliste en crise  comme la France, la sécurisation, en lien avec la formation continue, tendrait au dépassement du salariat lui-même. Car le salariat, c’est l’échange marchand précaire du salaire contre le travail de la force de travail. Ici, il y aurait  non seulement sécurité, mais de bons revenus pour se former dans une alternance emploi-formation, se développer soi-même, et non pour travailler pour l’employeur. Ce n’est plus du salaire : Boccara s’oppose à la conception conservatrice et fausse du salaire indirect. La mobilité et le choix du salarié doivent être conservés, sans les rejets sociaux. Ce serait  la promotion de chacun.e, un autre travail créatif,  avec la formation,  non seulement dans le travail, mais pour toute sa vie. Ce serait un partage des informations, des activités créatrices et non une culture d’exécution. Cela nécessite l’expansion  des ressources financières et des pouvoirs. Ce serait un  renversement, on partirait des fins, d’un partage des moyens,  du développement des hommes et des femmes, et non des moyens  fétichisés. La révolution informationnelle entraîne des économies de moyens matériels et de travail vivant, mais aussi la relance du chômage massif et de la précarité. En même temps, elle suscite un besoin de formation continue de chacun.e. Son développement permettrait un nouveau type de productivité,  des débouchés liés aux dépenses de formation, aux activités hors emploi, à leur créativité possible. Le dépassement, c’est un mouvement réel de transformations radicales, liées aux aspirations, luttes, idées nouvelles. Boccara  critique le recours à des formules, laissant les propositions concrètes aux forces dominantes réactionnaires ou sociales libérales, qui les récupèrent et les dénaturent.

V. Analyse systémique.  Analyse du système anthroponomique poursuivant et dépassant la théorie de Marx.

Analyse structuraliste et analyse systémique. Boccara critique le structuralisme dès ses premiers écrits de 1961 dans Economie et Politique. Il définit un système non seulement par des structures, mais aussi par des opérations de transformation, des régulations. Il caractérise  les conceptions structuralistes par la tendance à confondre système et structure.  Le structuralisme a exercé une influence dominante dans les sciences humaines, notamment en France, dans les années cinquante et soixante. Il  a  ensuite décliné. On parle de pensée « systémique», mais d’une manière encore marquée par la pensée structuraliste. (cf. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon (1958), 2012).  Boccara élabore une critique  des    définitions structuralistes réductrices des systèmes. Ainsi, Maurice  Godelier[1],  dans « Objets et méthodes de l’anthropologie économique »,  définit  la structure comme« ensemble d’objets liés entre eux par certaines règles ». Il définit le système comme «ensemble de structures liées entre elles par certaines règles. Il reste dans une vision structuraliste du système avec des  structures et  des  sous-structures, en  négligeant l’opération d’ensemble et réduisant la régulation à la cohérence entre les éléments.

Marx, pour sa part, définissait les systèmes économiques comme la transformation de la nature extérieure en produits, pour répondre aux besoins humains dans des conditions historiques. Dans Le Capital, il montre qu’en transformant la nature extérieure les hommes transforment leur propre nature. Dans divers travaux, il considère le système de transformations de la nature humaine, ce que Boccara appelle le système anthroponomique. Celui-ci se différencie du système de reproduction matérielle et sociale, par la re-génération sociétale des êtres humains. Engels, dès le début de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, relevait, d’une part, la production des moyens d’existence et, d’autre part, la production des hommes eux-mêmes, la prorogation de l’espèce. La civilisation a une double entrée combinant économie et anthroponomie, avec leurs caractères communs, leurs interdépendances, leurs contradictions, comme Boccara le montre dans l’ouvrage Pour une nouvelle civilisation. Pour lui, notre société comprend le système capitaliste et le système du libéralisme, qu’il rattache à l’anthroponomie. Un système comprend des sous-systèmes interdépendants en crise, exigeant des dépassements, tel le dépassement du marché du travail, avec des chantiers concrets, impliquant moyens financiers et pouvoirs.

VI.  Marché et capitalisme, le dépassement des quatre marchés fondamentaux.

Boccara analyse les marchés capitalistes et les délégations de pouvoir, avec des inégalités en droit, moyens et rôle. Commencer à construire une autre civilisation de partage jusqu’à chacun.e, exige de distinguer économie et anthroponomie, tout en considérant leur conditionnement des transformations.

Dans son livre  Le Capital de Marx, son apport, son dépassement. Au- delà de l’économie,  ilprésente quatre marchés.

1. Le marché du travail.  Boccara introduit le système de sécurité d’emploi et de formation (Une sécurité d’emploi ou de formation. Pour un dépassement révolutionnaire  de dépassement contre le chômage, 2002).

2. Le marché de la production.  Boccara travaille à des critères de gestion d’efficacité sociale, alternatifs aux critères de rentabilité financière. Cela exige des pouvoirs de gestion des travailleurs, l’avancée d’un nouveau type d’entreprises publiques et mixtes, à prédominance publique et sociale, coopérant entre elles jusqu’au plan international. L’importance cruciale de nouveaux critères de gestion tend à dépasser la force des critères de rentabilité capitaliste. Des buts sociaux sont opposés à la domination des capitaux, des moyens de production,  des machines, de la monnaie. On viserait le partage des résultats, des pouvoirs et des moyens, à l’opposé du fétichisme des moyens et de la propriété privée du système capitaliste. Il s’agirait de faire avancer une propriété partagée des travailleurs « associés »,comme disait Marx, non pas une propriété privative de l’entreprise, ou étatique, mais avec des coopérations nationales, zonales, mondiales. Marx montre dans Le Capital que « l’argent pond de l’argent », en lien avec les machines-outils remplaçant les mains des travailleurs salariés. Boccara propose le dépassement des critères de rentabilité, du taux de profit,  une nouvelle  création monétaire du système monétaire et de crédit. Il vise le dépassement du salariat régulé par le chômage Tandis que les nationalisations en France, simples propriétés publiques, restent dominées par la rentabilité financière, le marché financier, l’exploitation du salariat.

3. Le marché de  la monnaie et du crédit. Les ressources de la création monétaire, une très grande force négligée, seraient partagées. Un autre crédit sélectif à taux d‘intérêt très abaissé avec des réductions du remboursement favoriserait l’emploi, les critères de gestion d’efficacité sociale. La création monétaire permettrait des emprunts publics favorisant l’expansion des services publics et sociaux de développement de chacun.e. Cela nécessite une tout autre utilisation de l’argent et concerne des monnaies zonales comme l’euro avec la BCE, une refonte complète du FMI profondément démocratisé, la création d’une monnaie commune mondiale, pour s’extirper du dollar et des marchés financiers, pour un co-développement des peuples.

4. Le marché international et mondial broche sur les autres marchés, avec sa spécificité. Il nécessite de nouvelles règles et institutions de maîtrise et d’émancipation des concurrences, à l’opposé de l’OMC actuel. Le développement des groupes multinationaux exigerait une maîtrise des marchés, des partages, des coopérations, l’accès aux services et aux produits, y compris pour la diversité culturelle.

L’institution de biens communs de l’humanité, communs comme on dit communisme, renvoie à une novation montante dans le monde, y compris chez des non marxistes. Mais le système les récupère, il met le marché dans ces biens communs mondiaux. Ceux-ci doivent s’émanciper de la domination des groupes privés et du marché (alimentation, énergie, santé, eau, écologie, recherche, monnaie).

VII. Des transformations anthroponomiques, à l’opposé des conceptions réductrices économicistes

Elles iraient des pouvoirs de participation de chacun-e, à tous les moments de la vie sociale, au partage, au lieu des seules délégations représentatives. Cela concerne quatre moments de l’anthroponomie de la regénération des êtres humains. (Neuf leçons sur l’anthroponomie systémique 2017).

Le moment parental comprend les services publics et sociaux de développement de chaque personne, enfant, personne âgée, de nouveaux droits et pouvoirs, la coopération créatrice des personnels et des usagers, l’émancipation des dominations des femmes. Cela concerne le développement de l’école, de la santé, du logement social, de la recherche, de la culture, avec des critères de gestion d’efficience sociétale.

Le moment du travail. Avec la transformation de la nature, c’est la transformation des êtres humains eux-mêmes, l’articulation formation – créativité, des pouvoirs de partage, les interventions des travailleurs.es dans les gestions, la participation à la recherche, la créativité de chaque travailleur.euse.

Le moment politique. C’est l’avancée de droits et interventions décentralisées, de démocratie participative partagée depuis chacun.e,  au plan local, zonal, régional, national, international.  Ce serait le dépassement des délégations représentatives, le partage des biens communs, le désarmement et la paix.

Le moment culturel, les institutions culturelles devraient favoriser la créativité de chacun.e, de chaque peuple, aire culturelle, pour une culture diverse et commune à toute l’humanité. Ce serait un nouvel œcuménisme entre les religions, les laïcs, de tolérance et de rapprochement, à l’opposé des intégrismes. Un humanisme de paix, d’ouverture et d’apports réciproques, d’interactivité des êtres humains, contre l’hégémonie de l’hyperlibéralisme américain. On avancerait vers une nouvelle civilisation, pour chacun.e.  Marx et Engels proposaient dans Le Manifeste du parti communiste de 1848, de faire du libre développement de chacun.e, la condition du libre développement de tous.

Les forces sociales de la transformation concernent d’abord l’ensemble des salariés, à l’opposé des divisions que les forces dominantes cherchent à réactiver, sans reculer sur l’importance de la classe ouvrière et du prolétariat industriel. Un bouleversement touche les services, les employés, les salariés moins qualifiés et les plus qualifiés, ingénieurs, cadres, techniciens. Il y a un  rapprochement par le bas, par le chômage et la précarisation. Mais aussi, le besoin de sécurisation par le haut, avec l’exigence de la formation et de la créativité. Cela comprend ensuite les catégories de genre et de génération, depuis les femmes, le féminisme, l’émancipation des dominations, des dominations de genre. Cela concerne les luttes émancipatrices contre les monopoles de pouvoirs et de rôles. Cela vise aussi les personnes âgées, les enfants et les jeunes pour l’accès de chacun.e à l’activité créatrice. Enfin, cela concerne  les divers peuples, nations, civilisations, les immigrés et métissés,  pour l’émancipation de toutes les dominations culturelles, les discriminations racistes, religieuses. Des passages entre ces ensembles, leurs croisements avec le syndicalisme, le féminisme, l’altermondialisme, tendraient à construire une civilisation de toute l’humanité, avec un partage des informations, pouvoirs, rôles et créativité.

 Une culture diverse et commune de l’humanité, de dépassement des oppositions entre  individualisme et liberté,  opposés à l’égalité en Occident, et au contraire la communauté et la fusion en Orient et au Sud. Ce serait la mise en avant du développement de chacun.e, pour une civilisation de toute l’humanité. Un rapprochement est nécessaire entre l’UE et  les pays en développement ou émergents,  pour une autre construction mondiale face à l’hégémonie des États-Unis. Monteraient une nouvelle culture, des valeurs de partage, une créativité nouvelle.

Nouvelle civilisation et communisme de liberté pour chacun-e. Cette expression de Paul Boccaravise le dépassement du capitalisme et du libéralisme, avec le partage, les biens communs de l’humanité, une démocratie participative. Cela s‘oppose aux précédentes expériences qui se réclamaient du communisme. La référence nouvelle à ce communisme de liberté se rattache à une tradition de radicalité transformatrice, à l’opposé des capitulations sociales-libérales. L’idéal communiste est une aspiration ancienne, mais Marx oppose au « communisme grossier », le libre développement de chacun.e. Ce dépassement est marqué par une mixité radicale, conflictuelle et évolutive, des éléments nouveaux de partage, d’inventivité sociale, des conquêtes de civilisation.


[1] Maurice Godelier, « Objets et méthodes de l’anthropologie économique » in L’économique et les sciences humaines, Guy Palmade (dir.), Dunod 1965.