Le cas Casino augure-t-il d’une nouvelle saignée de l’emploi en France ?

Jean-Marc DURAND
membre du conseil national - PCF

Mis sur la place publique quelques jours avant Noël, la situation du groupe Casino renvoie à une problématique d’ensemble dans laquelle se retrouve aujourd’hui plongé tout le secteur de la grande distribution dans notre pays. Plus globalement, ce coup dur est révélateur de la nouvelle crise de l’emploi dans laquelle s’enfonce la société de l’après-crise sanitaire.

Casino, chronique d’une catastrophe annoncée.

Bien sûr qu’il y a une crise du modèle « grande surface » et de la grande distribution, notamment d’un point de vue écologique (hyper concentration, aménagement du territoire et aménagement urbain dévoreur d’espace, obligation de déplacements, pratiques tarifaires…). Depuis quelques temps déjà les patrons des grandes enseignes de la distribution alimentaire ont fait de cette question un de leurs arguments massue pour lancer de vastes opérations de restructuration. Mais peut-on raisonnablement croire en leur soudaine conversion à l’écologie, particulièrement pour justifier les opérations en cours, par exemple dans le groupe Carrefour ? Ou n’est-ce pas plutôt l’utilisation d’un prétexte pour restructurer un secteur en mal de rentabilité, c’est-à-dire en recherche d’un taux de profit toujours plus élevé alors qu’il a tendance à stagner ? Plusieurs barrières se dressent en effet sur le chemin du profit dans ce secteur. D’une part la clientèle fait montre d’une plus grande exigence en matière de qualité des produits, même si dernièrement l’inflation a largement rebattu les cartes en ce domaine, une inflation dont le résultat est une baisse générale du pouvoir d’achat pesant largement sur le niveau des ventes. Il est également vrai que le nombre de consommateurs n’est pas extensible, la croissance de la population n’étant pas au beau fixe, difficile donc de dénicher une nouvelle clientèle sauf à prendre celle du voisin mais comme il se trouve que le voisin peut parfois avoir le même propriétaire, c’est un peu le serpent qui se mord la queue… Enfin, il est également juste de dire que les producteurs ont de moins en moins tendance à se laisser plumer, revendiquant le juste prix de leur travail, ce qui limite la marge de manœuvre des groupes de la grande distribution alimentaire ou de leur centrale d’achat dans leur quête d’accroissement de leurs marges commerciales.

Toutes ces questions, le groupe Casino les vit, y est confronté comme l’ensemble de ses compères et concurrents. Cependant, si les difficultés qu’il rencontre étaient uniquement circonscrites à ce type de problème, Casino se retrouverait dans la même situation que les autres mais certainement pas à la veille d’une totale catastrophe.

Quels sont donc les éléments aggravants, poussant aujourd’hui Casino vers l’abîme ? La cause est claire, elle se nomme Jean-Charles Naouri. Cet artisan de la libération de la finance se voulant précurseur du commerce de demain, qui a été au passage directeur de cabinet du ministre Beregovoy, et qui était considéré comme doté d’une intelligence supérieure en affaires, a pourtant conduit la groupe Casino à sa perte. Acculé par les dettes, une ingénierie financière poussée à ses limites et des modèles mathématiques qui se sont fracassés sur la réalité, plus de mauvaises affaires au Brésil suite à un retournement de conjoncture, ont conduit le super-financier à mettre Casino dans le rouge pour un montant de 10 milliards d’euros. Une situation qui le contraint aujourd’hui à abandonner le navire.

Et pour couronner le tout, le gouvernement, par l’intermédiaire du ministre des Finances, Bruno Le Maire, au lieu de chercher une solution pour sortir le groupe Casino de cette grave impasse, a accompagné les vautours qui se sont jetés sur une opération d’achat à la découpe de l’ensemble du groupe. Ainsi, Il a finalement été décidé que la vente des 320 hypermarchés et supermarchés du groupe Casino échoirait au consortium formé par Auchan et Intermarché, certains magasins pouvant d’ailleurs fermer définitivement. Une manière comme une autre pour ces deux enseignes de se débarrasser d’un concurrent et d’engager une vaste opération de restructuration. Il n’est en effet pas rare que sur une même commune, dans une même zone commerciale, les enseignes Intermarché ou Auchan côtoient une enseigne Casino. Autant dire que dans ces cas il y en aura au moins une qui disparaîtra avec en jeu des centaines, voire des milliers d’emplois sur le territoire national. Quant aux magasins Monoprix et Franprix, ils sont eux cédés à la nouvelle coqueluche financière nationale, le Tchèque Daniel Kretinsky. Pour combien de temps ? L’histoire ne nous le dit pas car le monsieur s’est déjà fait une réputation dans le milieu, n’hésitant pas à se débarrasser de ce qu’il estime le déranger ou faire obstacle à sa quête d’intégration du gotha des plus grandes fortunes mondiales.

Pour toute réponse : le démantèlement

 Pour l’heure toutes les pièces d’une disparition pure et simple de l’enseigne Casino sont donc réunies, et le tout avec l’aval du ministre des Finances qui valide ainsi une vente à la découpe de ce groupe emblématique qui a marqué profondément l’histoire du développement du commerce de produits alimentaires dans notre pays. Un ministre qui, on le remarquera, n’en n’est pas à son coup d’essai lorsqu’il s’agit d’entériner la disparition d’une activité économique, qu’elle soit industrielle ou commerciale sur le territoire national. Alors qu’il devrait tout faire pour soutenir l’activité et son développement dans l’Hexagone, son action n’est guidée que par un seul objectif : permettre au capital de se restructurer à sa guise afin d’assurer sa rentabilité et bien sûr pour cela c’est open bar à tous les plus grands affairistes de la planète. Un tel comportement relève de la double qualification d’abus de bien social et d’abus de droit. C’est de la spoliation du pays et des fruits du travail de millions de salariés !

Et voilà pourquoi la position des pouvoirs publics, donc en particulier du ministre de l’Économie, est d’acter la disparition du groupe Casino, et d’accompagner la liquidation. En attestent les points marquants qui ressortent de la rencontre du jeudi 14 décembre 2023 entre Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, et l’intersyndicale du groupe Casino. Pour lui les choses sont réglées. Il s’agit juste de faire passer la pilule auprès des salariés en les assurant de son entière compréhension et de tout son soutien… Pour autant son discours ne fait pas de doute sur l’issue qu’il envisage. En effet, le Ministre prend acte :

  • de la vente de tous les magasins Casino. Il affirme qu’il faudra veiller à ce que les salariés concernés par un changement d’enseigne ne soient pas pénalisés, que les salariés affectés par la fermeture de leur magasin bénéficient d’un plan de sauvegarde de l’emploi ;
  • de la vente des entrepôts logistique à des concurrents. Il affirme qu’il sera vigilant sur l’emploi dans les centres logistiques, que ce soit ceux rachetés par un concurrent ou ceux concernés par le repreneur du groupe. En guise de précision, Bruno Le Maire annonçait le 21 décembre que plusieurs des 12 entrepôts du groupe ne seraient probablement pas repris. En tant que garantie du maintien des emplois, on est fixé !
  • d’une promesse du consortium conduit par le milliardaire tchèque Kretinsky de ne pas fermer le siège social du groupe, sachant qu’il acte d’ores et déjà une réduction de sa voilure du fait qu’actuellement 1 200 des 1 800 employés du siège sont affectés aux hypermarchés et supermarchés. Comme Kretinsky ne reprend que les Monoprix et Franprix…des centaines d’emplois vont sauter.

Bruno Le Maire acte rien que tout cela à la fois ! Pour un Ministre qui se dit du côté des salariés c’est tout un symbole ! Qu’en serait-il s’il se déclarait en opposition ? Être aux côtés des salariés et de la défense de l’économie nationale, c’est sans doute pour lui organiser en douceur la liquidation de nos entreprises, en excellent chantre de la financiarisation de l’économie qu’il est ! Il représente un vrai danger pour le pays !

Un seul enjeu : assurer la viabilité du groupe Casino

Bien que dans la situation actuelle tout concoure à une solution de disparition du groupe, de l’enseigne et du siège social de Casino, il y a certainement d’autres hypothèses à envisager. Le groupe Casino est un groupe qui emploie 50 000 personnes en France, dont 4 000 dans le département de la Loire. Le siège social du groupe est situé à Saint-Étienne et compte un peu moins de  2000 salariés. La présence de ce siège est source de nombreuses externalités, en particulier en termes économiques et de formation. Par conséquent, le groupe Casino représente un acteur majeur pour la région stéphanoise. Or, avec la vente de tous les magasins Casino – 119 petites surfaces l’ont déjà été – et la disparition de l’enseigne, il est difficile de trouver des raisons au maintien du siège social de Saint-Étienne. Ce serait donc la disparition pure et simple de Casino dans le département de la Loire. Le Ministre acte en fait la fin d’un acteur économique emblématique pour une toute une région et plus largement, c’est toute la France qui voit disparaître à nouveau un de ses fleurons nationaux. Il faut dire que Bruno Le Maire est coutumier du fait. Il s’était comporté exactement de la même manière lors de la restructuration récente du chausseur Clergerie à Romans-sur Isère (1). On peut dire de ce point de vue, qu’il fait preuve d’une certaine suite dans les idées !

Toujours est-il que pour la Loire et la ville de Saint-Etienne la fin de Casino serait un nouveau coup très dur de porté, après avoir subi dans les années quatre-vingt la fermeture de Manufrance et après avoir été durement touchées par la casse industrielle de la plupart de ses activités métallurgiques. Une autre démarche est possible pour sortir Casino de l’impasse. Il s’agit de considérer :

  • l’importance du groupe Casino pour toute une région ! Aujourd’hui, toute solution rationnelle consiste à s’opposer à la liquidation du groupe et à la disparition de l’enseigne Casino. D’une part, il en va de l’intérêt des salariés qui sont les premiers concernés et seront forcément les premières victimes des futures vagues de licenciements quoi qu’en dise le ministre Le Maire. De l’autre, c’est toute la région stéphanoise qui va subir les contrecoups de la casse de cet acteur économique majeur alors qu’elle s’est à peine remise des précédentes restructurations qui l’avaient frappé en plein cœur ;
  • qu’une viabilité du groupe Casino existe ! Quoi que ses liquidateurs en disent, il existe une vraie viabilité économique des activités du groupe Casino. Résultant en grande partie d’une stratégie économique et financière hasardeuse de son PDG, les difficultés du groupe Casino ont ainsi conduit aux problèmes actuels et à une extrême vulnérabilité de l’ensemble de cette entreprise. Cependant, les actifs économiques du groupe sur le territoire national présentent toujours un intérêt économique évident. Les offres déjà réalisées par les concurrents privés témoignent de cet intérêt. Pour illustration, Intermarché et Auchan ont proposé plus de 1 milliard d’euros pour racheter les grandes surfaces Casino (2). Quant au repreneur du consortium conduit par le milliardaire tchèque D. Kretinsky, l’accord avec le groupe Casino prévoyait 1,2 milliard d’argent frais et la réduction de près de cinq milliards de la dette du groupe. Ce consortium a un intérêt évident pour les enseignes Monoprix et Franprix ;
  • Les propositions pour une alternative crédible. Elles passent tout d’abord, comme le réclame le PCF Loire, par une révision totale de la stratégie des pouvoirs publics et en premier lieu du ministre Le Maire qui n’a d’autre but que d’accompagner la liquidation du groupe Casino. La responsabilité du ministre est de tout mettre en œuvre pour le maintien et la relance de l’ensemble des entités du groupe Casino. Assurer la viabilité du groupe Casino passe par le maintien de l’ensemble de ses activités et de ses emplois tout en s’engageant dans une perspective nouvelle de développement ; par exemple par l’installation de magasins de proximité.

Des moyens existent pour cela. Mais il faut d’abord sortir des logiques mortifères qui ont conduit à la situation actuelle. C’est la gestion de M. Naouri et ses opérations financières hasardeuses qui ont poussé casino dans l’abîme. Il doit être jugé et condamné pour cela, notamment en mettant à contribution ses biens propres. L’irresponsabilité à un tel niveau n’existe pas.

Par ailleurs, l’État ne peut se désintéresser d’un tel sujet ou simplement se contenter d’accompagner l’entreprise de dépeçage des repreneurs. Il doit jouer un rôle actif d’incitation et de protection des salariés comme de l’économie nationale. Il ne peut ignorer l’impact qu’aura régionalement et nationalement la disparition d’une telle enseigne ainsi que la suppression de milliers d’emplois alors qu’en ce domaine en France comme en Europe, la conjoncture se retourne déjà gravement. L’État n’est pas dépourvu de moyens pour agir. Il dispose de la capacité d’inciter les banques à apporter les fonds nécessaires à l’assainissement de la situation financière de Casino. Il dispose aussi du levier de la BPI. Son intervention et celle des banques doit s’accompagner d’un droit de regard et d’intervention sur la gestion à venir. Une intervention qui doit être doublée de celles des salariés afin qu’à partir de critères sociaux et environnementaux, chacun puisse s’assurer de l’efficacité des fonds apportées pour que Casino redevienne une entreprise florissante au service de la population.

Casino représente un enjeu majeur pour des milliers de salariés et pour la région stéphanoise. Impossible de laisser des acteurs privés, guidés par des intérêts financiers, profiter des difficultés du groupe pour se partager ses activités rentables et le démanteler. Le sort de Casino ne peut être laissé entre les mains de quelques capitalistes milliardaires, comme le financier Kretinsky ou la famille Mulliez du groupe Auchan, à la recherche d’intérêts personnels et obnubilés par l’accroissement de leur pouvoir et de leur fortune personnelle. C’est pourquoi, comme le souligne le PCF Loire, il s’agit immédiatement de s’opposer fermement à la vente des grandes surfaces, soit 291 supermarchés et 52 hypermarchés, ainsi que des entrepôts du groupe Casino.

Les pouvoirs publics ont le devoir et le pouvoir d’agir à commencer par imposer au milliardaire D. Kretinsky et à ses associés, ou le cas échéant à un autre repreneur crédible, de maintenir le groupe Casino dans son périmètre actuel. Il s’agit notamment de faciliter une restructuration de la dette du groupe afin d’assurer sa viabilité et son développement.

La période de sauvegarde du groupe a été prolongée jusqu’au 25 février. Il reste donc du temps pour sauver le groupe. Pour cela il faut, plutôt que de vouloir les manipuler, associer étroitement les personnels et leurs organisations représentatives à l’élaboration de solutions pérennes ce qui exige de les informer pleinement des projets et décisions en cours plutôt qu’ils ne l’apprennent par voie de presse. Les représentants.es politiques locaux (parlementaires, mairie de Saint-Etienne, Saint-Etienne Métropole – SEM) doivent aussi clairement jouer le jeu aux côtés de salariés et de leur population. Tout le monde doit tenir pleinement sa place au service de l’intérêt général.

En termes de gestion immédiate de la situation, il s’agit d’imposer un moratoire afin de permettre de relancer une vraie discussion autour de l’avenir du groupe Casino et de mettre en place une structure de défaisance pour accueillir les actifs pourris issus de la gestion calamiteuse précédente.

Une des clés de l’avenir de ce dossier repose très certainement sur la mobilisation la plus large de la population et de leurs représentants politiques locaux en lien avec les salariés de Casino et leurs organisations syndicales. Il s’agit, tous ensemble, de faire pression sur les pouvoirs publics nationaux afin qu’ils se décident à assumer pleinement leurs responsabilités, comme cela doit se faire dans le cas de restructurations majeures mettant en jeu des milliers d’emplois. A cet égard, le cas Casino coche toutes les cases.

  1. Voir Jean-Marc Durand, « Romans sur Isère, Clergerie : Un nième épisode de la casse de l’industrie de la chaussure ! »  Economie& Politique, n° 826-827 (mai-juin 2023).
  2. Source LSA, 30/11/2023.