Santé, médicaments, entreprises,
« Pôle public »

Jean-Pierre Basset
militant du don de sang

« Pénurie de médicaments, des problèmes d’approvisionnement cet hiver » (France Info, le 7 novembre). « Bruxelles : plan de bataille contre la pénurie de médicaments » (Les Echos du 25 octobre). Un problème majeur apparaît au public après le constat du délabrement du système hospitalier et l’incapacité des multinationales françaises à produire un vaccin anti-COVID.

Le 21 juillet 1969, Armstrong et Aldrin découvraient la Lune en y posant les pieds. Aujourd’hui, élus, institutions, et citoyens « découvrent » la situation des médicaments : la pénurie. Mais elle n’est pas arrivée par hasard ou par malédiction. C’est un système qui a été pensé, débattu aux plus hauts niveaux, financé, mis en œuvre pour le Capital, c’est à dire ses actionnaires cupides. Cela en délocalisant l’industrie pharmaceutique dans des pays à bas coûts de production, dans les années 1980 et 1990, en Chine et Inde. Sur 350 « médicaments critiques » utilisés en Europe, un tiers n’a qu’un seul producteur du « principe actif », en Inde ou en Chine !

Le 13 juin 2023, dans une usine pharmaceutique d’Ardèche, Emmanuel Macron annonçait la création d’une liste de « 450 médicaments essentiels pour nos concitoyens ». Parmi ces 450, 50 devaient faire l’objet d’une relocalisation à court terme. Une annonce, c’est rapide. La réalisation d’un projet, l’usine à recycler ou à construire, les brevets à mettre en œuvre, les personnels à former… cela prend du temps, des années.

En 2017, pour muscler sa campagne électorale (qui n’a pas eu lieu) François Hollande avait posé la « première pierre » de l’usine LFB (Laboratoire du Fractionnement et des Biotechnologies) à Arras, destinée à produire les « Médicaments Dérivés du Sang » (MDS) dont 500 000 de nos concitoyens ont besoin (1). Dix-huit mois après, une panne à l’actuelle usine de Lille avait paralysé la production pendant des mois, asséchant la trésorerie de l’entreprise. La construction de l’usine d’Arras a alors été stoppée deux ans. Capable d’assurer l’autosuffisance nationale, elle sera, pour une partie des médicaments, opérationnelle fin 2024. Sept ans et demi ! Pour la totalité, pas avant fin 2025. Mais le mouvement des donneurs de sang avait dû se mobiliser afin que le ministre des Finances débloque le financement, 210 millions en 2021 puis 290 en 2022. C’est le plus gros chantier « pharma » de France.

Des mesures administratives et financières ont été prises pour que les industriels constituent des stocks. Avec la pénurie mondiale, au 18 octobre 2023 le stock d’amoxicilline ou de paracétamol était inférieur à 7 jours.

Un signe positif, cet automne. Le premier vaccin, de Sanofi, existant au monde contre la bronchiolite, le « Beyfortus » a commencé à être utilisé fin septembre. Et le stock a été rapidement épuisé. C’est un signe de lucidité des parents après la campagne obscurantiste antivax lors du COVID. Sanofi n’avait pas anticipé le niveau de lucidité des parents ! Et ce vaccin, des anticorps issus de culture cellulaire en bioréacteurs, est long à produire.

L’Établissement français du Sang (EFS) mis en difficultés

D’autres sujets inquiétants n’apparaissent pas au public. Par exemple, la situation alarmante de l’EFS (Établissement Français du Sang), service public. Son financement n’est pas au niveau des besoins, avec 40 millions de déficit en 2022. Les dons de sang ont baissé après la période COVID, les investissements humains et matériels n’ont pas été faits, par incompétence gouvernementale ou, pire, par l’idée de casser le système français éthique, c’est à dire hors commerce. Et l’EFS est incapable de fournir le plasma nécessaire à la production des MDS (Médicaments Dérivés du Sang) : 850 000 litres en 2022, le besoin se situant autour de 2 300 000 litres. Alors que l’usine d’Arras aura la capacité de 3 300 000 litres et pourrait répondre à l’autosuffisance nationale après 2025 (+ 10 % par an).

Précisons que le système comporte deux branches distinctes : 

  • l’EFS, service public de l’État qui collecte le sang et « cède » les produits « labiles » (concentrés de globules rouges, plaquettes et « plasma thérapeutique » ) aux hôpitaux, est sous tutelle du ministère de la Santé.
  • le LFB (Laboratoire du Fractionnement et des Biotechnologies), établissement public de l’État, produit les Médicaments Dérivé du Plasma qui représente 55 % du volume de sang (2). C’est une industrie, précisément placée sous la tutelle du ministère de l’Industrie. La mise en œuvre de l’usine d’Arras nécessite la création d’au moins 300 emplois dont une partie est déjà recrutée. Il faut avoir pour objectif l’autosuffisance nationale pour sortir de la dépendance aux multinationales qui pillent la Sécurité Sociale et construisent leur puissance essentiellement sur l’exploitation des miséreux aux USA (3).

Les difficultés de l’EFS ont conduit son conseil d’administration à réduire les emplois de 150 le 21 juillet 2023 et à suspendre des recherches sur les MTI (Médicaments de Thérapies Innovantes) dans ses quatre plateformes. Parmi ces recherches, la production de « cellules souches amplifiées » pour « réparer » le myocarde (cœur) après infarctus (80 000 par an en France) par les EFS de St Herblain et Besançon ; la production de « cellules endothéliales » issues de cristallin humain pour fabriquer des cornées, EFS de Saint-Ismier (Isère) ; l’EFS de Toulouse explore un traitement du « myélome multiple » en visant l’environnement de la cellule tumorale ; EFS de Besançon et CHU de Barcelone soignent la « leucémie lymphoblastique de type B » avec un « CAR-T-Cell » (lymphocyte T modifié génétiquement) ; projet très avancé, 60 malades bénéficiant d’un « essai clinique » dans quatre pays de l’Union Européenne. Parmi ces recherches, lesquelles sont suspendues ? on l’ignore. C’est humainement inacceptable.

Lors de son audition par la Commission des Affaires Sociales du Sénat le 7 novembre 2023, le candidat à la présidence de l’EFS faisait observer que 95 % des « MTI » utilisés en France sont importés, achetés aux multinationales. Ne pas donner les moyens financiers aux organismes de recherches et aux services publics disposant d’un domaine de recherche comme l’EFS est une imbécilité et un gouffre pour la « Sécu ». L’académie des sciences, dans son rapport du 7 novembre 2023, cite l’exemple d’un « CAR-T Cell » produit par une coopération, à Barcelone, à 89 270 euros contre 320 000 par Novartis, soit 3,5 fois moins.

Libérer la recherche et la production des médicaments des critères capitalistes

Le 24 novembre 2020, le CCNE (Comité Consultatif National d’Éthique) publiait l’« avis 135 » intitulé L’accès aux innovations thérapeutiques, enjeux éthiques, implacable démonstration des pratiques des firmes « pharma ». Cet avis note « le désintérêt des laboratoires pharmaceutiques » pour les médicaments classiques pas assez rentables financièrement avec la priorité mise sur les « médicaments innovants » qui se vendent très cher, de 200 000 à 2 millions d’euros l’injection. Le CCNE proposait la création d’un « pôle public du médicament à but non lucratif ». C’est aussi la proposition de la Commission Santé du PCF qui, le 10 juin 2021, tenait des « Assises du médicament », au siège du PCF, visant à promouvoir un tel « pôle public du médicament ». Cette réunion avait intéressé des centaines de personnes, dont du monde médical non communiste : sans suite. Il ne suffit pas de crier « nationalisation de Sanofi » ! Cela a déjà été fait, avec un échec retentissant. Encore faut-il avoir une vision de la mission qui incomberait à une entreprise nationalisée au sein d’un pôle public, c’est-à-dire – dans une perspective communiste – d’agir pour faire prévaloir, dans toute une filière industrielle, des critères d’efficacité sociale, économique et écologique contre la rentabilité capitaliste.

Le 7 novembre 2023, l’Académie de médecine a publié un rapport soulignant, par exemple, que la prise en charge du mélanome métastatique avait été multipliée par 165 depuis 2004 par la survenue des MTI, et listant 7 « CAR-T-Cells » payés, par l’APHP, de 304 000 à 368 000 euros l’injection en 2022. Recommandation de l’Académie : « il faut créer une structure à but non lucratif pour produire et acquérir des médicaments anticancéreux… »

Il faudrait relancer le « pôle public du médicament » en s’appuyant sur les compétences des établissements publics, des services de recherche existants, des financements publics (BPI) contractualisés de start-up, de PME, des façonniers (il en existe dans plusieurs départements dont à Livron dans la Drôme). Il faut répondre à trois buts : assurer la production des médicaments nécessaires, développer la recherche fondamentale, contribuer à la réindustrialisation du pays. Cela nécessite que l’État crée un EPIC (Établissement Public Industriel et Commercial) type EDF en 1946, qui serait l’opérateur de service public organisant la coopération entre tous les acteurs. C’est une bataille de longue haleine dont les débats des PLFSS 2025 ou 2026 pourraient être des étapes. En rappelant que le financement de la santé est exclusivement public, par les cotisations et la CSG.

Il faudrait égalementen débattre, avec les citoyens, les professionnels, harceler les parlementaires. Car l’action paye. Au pire moment du LFB, début 2019, quand le gouvernement et sa direction ont décidé « d’ouvrir le capital » (c’est-à-dire, privatiser), il a suffi d’une lettre de Fabien Roussel à la ministre Agnès Buzyn pour stopper le processus. La vente d’un établissement public éthique n’était pas présentable au public !

En 2014, Marisol Touraine avait inscrit la « commercialisation des produits sanguins labiles et des médicaments dérivés du sang » à l’article 42 de sa « Loi de santé ». Une bataille associative, en direction des parlementaires, régions par régions, l’a mise en échec. 14 mois d’interventions ont fait « caner » la ministre. À l’article 42, le texte associatif a remplacé celui de la ministre : les députés l’ont imposé, y compris les « siens ». Le système transfusionnel est resté « éthique ». La bataille avait duré 14 mois et 10 jours, sans répit.

1) Les MDS traitent les déficits immunitaires (par les « immunoglobulines »), les troubles de coagulation (hémophilie), différentes maladies rares ou auto-immunes, ils ont utilisé en soins intensifs (Albumine par ex). Le LFB est par le seul établissement au monde produisant le « Facteur XI » qui traite une forme très rare de l’hémophilie. Il doit y avoir entre 33 et 35 cas en France.

2) Le plasma dit « thérapeutique » est utilisé quotidiennement dans les soins hospitaliers (environ 330 000 poches/an). Le plasma destiné aux « Médicaments Dérivés » est issu d’une part du « sang total » c’est à dire le don banal et d’autre part du don par « aphérèse » c’est à dire par centrifugation, les globules rouges et plaquettes étant restituées au donneur.

3) 70 % du besoin mondial de plasma provient de la collectecommercialeaux USA, prélevé par 4 multinationales qui paient de 25 à 30 dollars la poche auprès des plus miséreux, des étudiant pauvres. Mais l’industrie produisant les « Médicaments Dérivés » est en Europe où le plasma arrive congelé. La première usine de « fractionnement » du continent américain en construction à Montréal, par la multinationale espagnole Griffols, devrait être opérationnelle en 2026.

Encadré

Thérapies innovantes : grandes manœuvres

Le 3 avril, la presse économique soulignait le phénomène cité en titre. La société allemande Sertorius venait de mettre 2,4 milliards d’euros pour acheter deux entreprises françaises, basées à Strasbourg et Aubagne, qui travaillent les vecteurs viraux nécessaire au transfert des gènes au cœur des cellules.

A Roussillon (Isère), Seqens se lance dans les biothérapies. D’une part cette entreprise participe à la relocalisation du principe actif du paracétamol pour approvisionner les usines UPSA et Sanofi, d’oû l’achat de deux anciennes usines de Rhodia. D’autre part, Seqens rachète l’usine CellForCure» des Ulis (Essonne) à Novartis (Suisse). L’usine des Ulis, spécialisée dans les thérapies cellulaires, avait été, en 2013, le premier plateau technique, en Europe, capable de produire industriellement ces thérapies. Filiale du LFB, le gouvernement l’avait bradée en 2019 à Novartis qui avait parié sur un médicament, le « Kymriah ». Vendu 297 666 euros en 2000, 304  000 en 2022, il avait un débouché étroit, pas rentable !

C’est un cas d’école, la Cour des Comptes, dans son rapport de 2019, page 280, indique que les investissements en biotechnologies du LFB (CellForCure) ont été financés « sur la marge du fractionnement du plasma ». C’est à dire par les donneurs de sang bénévoles : 700 millions d’euros !