Élargissement des BRICS :
une OPEP sans dollar ?

Alain Tournebise

Au premier janvier 2024, les BRICS deviennent les BRICS+. Aux cinq pays initiaux, Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, viendront se joindre cinq nouveaux pays : Arabie Saoudite, Égypte, Émirats Arabes Unis, Éthiopie et Iran (l‘Argentine devait en faire partie mais son président ultralibéral nouvellement élu a annoncé le contraire). Qu’attendre de cet élargissement. ?

Si on peut s’interroger sur les critères qui ont conduit à intégrer l’Éthiopie ou l’Argentine, il est clair que les autres pays l’ont été parce qu’ils sont des pays clés dans le commerce international des énergies fossiles. En quoi ce choix d’élargissement conforte-t-il l’objectif initial des BRICS ? Commençons par rappeler ce que sont les BRICS et, surtout, ce qu’ils ne sont pas.

Ni organisation internationale, ni bloc idéologique, les BRICS se définissent eux-mêmes comme « une plateforme majeure de dialogue et de coopération [1] ». Ce qui n’a guère de signification juridique, pas plus que politique

On entend souvent dire que les BRICS constituent l’embryon d’un nouvel ordre mondial. Sans doute serait-il plus exact de voir dans leur apparition au premier plan de la scène internationale le signe qu’un ordre mondial radicalement nouveau se cherche. Ce qui ne peut pas continuer, c’est un monde organisé autour de l’impérialisme des États-Unis dans ses dimensions économiques, financières, politiques, militaires, culturelles, un monde structuré par les multinationales et soumis à l’« exorbitant privilège » du dollar, monnaie mondiale de fait [2]. Mais cette crise va-t-elle mener à une mondialisation de paix et de coopération, ou à de nouveaux affrontements dans un monde fracturé ? La montée en puissance des BRICS ouvre des possibles, tout en étant porteuse d’ambivalences [3].

D’abord parce que sur le plan du système politique, les différents États qui les composent n’ont pas grand-chose en commun. Un État qui se réclame du communisme, la Chine, côtoie quatre pays à système électoral de type démocratie représentative, dont deux encadrés par une législation plutôt répressive, l’Inde et la Russie. Avec l’élargissement viendront s’y adjoindre une monarchie absolue, L’Arabie Saoudite, une fédération d’émirats héréditaires, les Emirats Arabes Unis, une dictature militaire, l’Egypte et une république islamique, l’Iran ainsi que l’Éthiopie. Cette hétérogénéité constitue une faiblesse structurelle des BRICS, les alternances politiques dans les pays à démocratie représentative entraînant des progressions quelquefois chaotiques… Ainsi, l’élection de Bolsonaro a considérablement ralenti l’implication du Brésil dans les BRICS et il y a fort à parier que l’élection en Argentine de Javier Milei, qui veut, lui, adopter le dollar comme monnaie nationale et rompre avec le Chine, jettera un froid sur l’enthousiasme qui prévalait à Johannesburg.

Une alliance très libérale

Les BRICS ne sont aucunement porteurs d’un modèle économique progressiste. Leur credo reste le libéralisme, le marché et l’initiative privée.

« Nous soulignons la nécessité de progresser vers la mise en place d’un système de commerce agricole équitable et axé sur le marché »,

« Nous continuons à soutenir les travaux du groupe de travail sur les partenariats public-privé (PPP) … À cet égard, le groupe de travail a rassemblé des principes directeurs qui… promeuvent l’utilisation de PPP et d’autres solutions de financement mixte dans le développement et la fourniture d’infrastructures ».

« Nous soulignons que les mesures prises pour lutter contre le changement climatique et la perte de biodiversité doivent être compatibles avec les règles de l’OMC et ne doivent pas constituer un moyen de discrimination arbitraire ou injustifiable ou une restriction déguisée au commerce international ». On croirait lire un article du CETA ou du TAFTA ! En 2019 a même été créé un « Centre de droit et de politique de la concurrence » des BRICS à l’École supérieure d’économie de Moscou.

Évidemment, il s’agit aussi de prendre à leur propre jeu les pays occidentaux et notamment les États-Unis qui prônent le libre échange… pour les autres, mais introduisent sans vergogne des distorsions de concurrence déguisées telles l’Inflation Reduction Act ou les diverses taxes carbone aux frontières… Malheureusement, à ce petit jeu, tout le monde est perdant.

Il ne s’agit pas non plus d’un front anti-occidental. Si cette posture est bien présente chez certains membres comme la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine, les dirigeants de l’Inde, de l’Afrique du Sud et du Brésil ont d’excellentes relations avec les économies occidentales et proclament dans toutes les instances qu’ils souhaitent les conserver.

Les BRICS ne sont pas plus une alliance homogène, ni même convergente en termes de positionnement international vis-à-vis des conflits en cours dans le monde. D’ailleurs, deux de leurs membres ou futurs membres, la Russie et l’Arabie Saoudite, mènent actuellement des conflits armés avec leurs voisins et d’autres sont en conflit frontalier larvé entre eux, tels la Chine et l’Inde. Si la déclaration finale de Johannesburg affirme « Nous sommes préoccupés par les conflits en cours dans de nombreuses régions du monde… et nous soutenons tous les efforts propices au règlement pacifique des crises », cette déclaration (que Serguei Lavrov a dû signer sans rire) reste une pétition de principe. Car si les BRICS ont une position à peu près commune vis-à-vis du conflit israélo-palestinien, il n’en est pas de même vis-à-vis des autres foyers de violences dans le monde, Sahel, Libye, ou encore Syrie. Dès lors que ces conflits impliquent un des membres, par exemple la Russie, alors on se contente d’exprimer sa « préoccupation », voire moins, en se bornant à un laconique :

« Nous rappelons nos positions nationales concernant le conflit en Ukraine et autour de l’Ukraine, telles qu’elles ont été exprimées dans les enceintes appropriées ».

En fait, donner une définition univoque des BRICS est presque mission impossible tant la construction est pragmatique et idéologiquement contradictoire. Mais quelques principes forts se dégagent d’un décryptage de la longue litanie de lieux communs dont les BRICS ne sont pas avares tels que démocratie, droits humains, libertés, paix, etc. : un « partenariat stratégique » fondé entre autres sur « l’égalité souveraine » et « le consensus » pour « renforcer… la coopération mutuellement bénéfique ». Les BRICS constituent donc plutôt une forme nouvelle, « post guerre froide » de relations internationales entre pays émergents, dégagée de tout a priori idéologique, de toute velléité d’ingérence, et centrée presque exclusivement sur leurs intérêts nationaux. Et, à l’évidence, c’est une forme de relations qui suscite un réel engouement, puisqu’une vingtaine de pays ont déclaré plus ou moins officiellement leur souhait de rejoindre l’alliance.

Pour être plus juste, il ne s’agit pas vraiment d’une alliance si nouvelle que cela, puisqu’elle est venue s’ajouter aux nombreuses organisations de coopération ou de libre-échange régionales, telles que l’Organisation de Coopération de Shangaï, l’ASEAN, l’Union Africaine ou encore le Mercosur. Ce qui est nouveau, et qui inquiète les dirigeants occidentaux, c’est que cette alliance n’est plus seulement régionale mais mondiale, incluant trois des dix pays les plus riches du globe. Et qu’elle met en cause la domination américaine à travers ses deux leviers : la gouvernance des institutions internationales et l’hégémonie du dollar et l’arme d’ingérence qu’il représente.

Multilatéralisme inclusif et dédollarisation

La création d’une Banque des BRICS et d’un fonds de coopération monétaire, relancée de façon spectaculaire avec la nomination de Dilma Roussef à la tête de la Nouvelle Banque de Développement lors de la visite de Lula à Shanghai en mars dernier, lance, de fait, un défi au dollar et à sa domination, telle qu’elle s’exerce, en particulier, à travers les institutions monétaires internationales – FMI et Banque mondiale.

En revanche, les BRICS ne remettent pas en cause les institutions internationales telles qu’elles ont été mises en place après la Seconde guerre mondiale. Ils souhaitent seulement en changer la gouvernance, pour y trouver une place plus importante pour eux, et, accessoirement, pour les pays du « sud global » et notamment africains. Une gouvernance plus « inclusive » selon le terme désormais consacré. La déclaration finale de Johannesburg est très claire de ce point de vue. Ainsi peut-on y lire

« Nous réitérons… le rôle central de l’ONU dans un système international dans lequel les États souverains coopèrent pour maintenir la paix et la sécurité… Nous sommes favorables à une réforme globale des Nations unies, y compris de son Conseil de sécurité, en vue de le rendre plus démocratique, plus représentatif… » ;

« Nous réaffirmons notre soutien au système commercial multilatéral ouvert, transparent, juste, prévisible, inclusif, équitable, non discriminatoire et fondé sur des règles, au cœur duquel se trouve l’Organisation mondiale du commerce (OMC) » ;

« Nous sommes favorables à un filet de sécurité financier mondial solide, avec en son centre un Fonds monétaire international (FMI) fondé sur les quotes-parts et doté de ressources suffisantes. Nous appelons à la conclusion de la 16e révision générale des quotes-parts du Fonds monétaire international (FMI) ».

Même si le mot « dollar » n’est pas prononcé dans la déclaration finale, il est omniprésent entre les lignes qui font référence au « système monétaire et financier international ».

Pour des raisons économiques d’abord. Le passage quasi obligé par le dollar dans les échanges internationaux coûte cher aux économies en développement. Depuis l’invention du terme BRIC, le real brésilien a perdu 46 % par rapport au dollar, le rouble 68 % et la roupie indienne 42 %. Le yuan a en revanche progressé de 13 %. Sur la même période, l’euro avait gagné 22 % face au dollar [4]. (2)

Pour des raisons politiques ensuite. En marge de Johannesburg, le président sud-africain s’était déclaré « préoccupé par le fait que les systèmes financiers et de paiement mondiaux sont de plus en plus utilisés comme instruments de contestation géopolitique [5]. » (3) Préoccupation partagée par beaucoup de pays en développement et exacerbée par les sanctions prises contre la Russie qui ont vu l’Occident bloquer la moitié des réserves de changes russes.

Cet enjeu majeur de dédollarisation figurait déjà dans la déclaration de Sanya en 2011 : « Reconnaissant que la crise financière internationale a mis en évidence les insuffisances et les déficiences du système monétaire et financier international existant, nous soutenons la réforme et l’amélioration du système monétaire international… ».

On ne peut toutefois que constater que l’ambition initiale a été revue à la baisse, car la déclaration de Sanya mentionnait « …avec un système de monnaie de réserve internationale à large assise assurant stabilité et certitude. Nous saluons le débat actuel sur le rôle du DTS dans le système monétaire international existant, y compris la composition du panier de monnaies du DTS ».

À Johannesburg, il n’est plus question de monnaie mondiale ni de référence aux DTS, mais seulement : « nous soulignons qu’il est important d’encourager l’utilisation des monnaies locales dans les transactions commerciales et financières internationales entre les BRICS et leurs partenaires commerciaux »

En intégrant six nouveaux pays, notamment exportateurs d’hydrocarbures, les BRICS+ renforcent leur poids démographique, économique et leur part dans le commerce international. Pour autant, renforcent-ils leur action vers une dédollarisation croissante ? Oui, si l’on raisonne en termes de monnaie de règlement. Sans doute pas, en tout cas à moyen terme, si l’on considère le rôle de monnaie de réserve du dollar.

Fin des pétrodollars ?

Pourquoi ce choix du secteur énergétique ? Certains y voient une tentative de domination de l’approvisionnement mondial en énergie. C’est sans doute une arrière-pensée qui n’est pas absente chez certains membres, bien que l’OPEP joue déjà ce rôle. Certains craignent également un « encerclement » du canal de Suez et de la Mer Rouge avec l’arrivée de l’Egypte, de l’Éthiopie et de l’Arabie Saoudite

Peut-être, mais, plus probablement, parce que le secteur énergétique constitue une opportunité de « dédollarisation accélérée ». Le commerce des hydrocarbures et du charbon représente environ 20 % du commerce mondial et se concentre sur un nombre restreint de pays producteurs. Désormais, donc, les BRICS + constituent un « club commercial » regroupant quatre des plus gros exportateurs d’hydrocarbures et importateurs de produits finis, et deux des plus gros importateurs d’hydrocarbures et exportateurs de produits finis. Ces complémentarités favorisent donc les accords bilatéraux de règlements des échanges commerciaux en monnaie locale, hors de portée du dollar et de ses menaces politiques.

D’ailleurs, au cours des derniers mois, ont été signés des accords de règlement en roupies entre les Emirats Arabe Unis et l’Inde, en yuan entre l’Arabie saoudite et la Chine. Quant à la Russie, après les sanctions occidentales tous ses contrats avec la Chine sont désormais libellés en yuan et elle vend son pétrole à l’Inde en roupies. Elle a même fait du yuan une importante monnaie de réserve dans son fonds destiné à sécuriser les ressources pour les dépenses sociales et de santé

Mais les paiements pour les importations de pétrole ou de gaz dans certaines devises sont loin d’une internationalisation complète – par exemple, l’utilisation du yuan par des tiers pour les transactions entre autres pays. On est encore loin des « Pétroyuan »

Si, à Johannesburg, il n’a plus été fait explicitement référence à la création d’une monnaie commune mondiale, il n’est pas non plus fait mention d’autres arrangements auxquels on pourrait penser. La création d’une monnaie commune aux BRICS+, rivale du dollar, améliorerait sans doute la liquidité des échanges intra-BRICS mais sa construction pose un problème redoutable : si elle est fondée sur un panier de devises de ses membres en fonction de leur poids économique, elle donnerait un poids décisif au yuan chinois, conférant ainsi à la Chine un avantage sur les BRICS presque aussi exorbitant que le dollar confère aux Etats Unis sur le monde entier. Il n’est pas sûr que tous les partenaires de la Chine acceptent une telle domination. Mais, inversement, un système de parités fixes entre monnaies n’aurait guère de sens non plus. La question a donc été renvoyée à un prochain sommet.

« Nous demandons à nos ministres des Finances et/ou aux gouverneurs des banques centrales, selon le cas, d’examiner la question des monnaies, des instruments de paiement et des plateformes locales et de nous faire rapport d’ici le prochain sommet » se contente la déclaration finale de Johannesburg.

Pour l’instant donc, il semble bien que l’élargissement des BRICS aux principaux pays producteurs de pétrole reste dans une logique de « dédollarisation » du commerce des hydrocarbures sans véritable intention de pression géopolitique.

Et, en tout cas, sans la moindre amorce de politique énergétique commune. Là aussi, la déclaration finale de Johannesburg est révélatrice. Si les pays membres s’accordent sur « l’importance de la mise en œuvre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et de son accord de Paris », les moyens d’y parvenir sont laissés à la responsabilité de chacun.

« Nous partageons un point de vue commun, compte tenu des priorités et des situations nationales, sur l’utilisation efficace de toutes les sources d’énergie, à savoir : les énergies renouvelables, y compris les biocarburants, l’hydroélectricité, les combustibles fossiles, l’énergie nucléaire et l’hydrogène produit sur la base de technologies et de processus à émissions nulles ou faibles, qui sont essentiels pour une transition juste… ».

Renforcer ou affaiblir l’ONU ?

Voilà qui tranche singulièrement avec les politiques européennes qui visent à aligner les politiques nationales sur une conception uniforme de la transition énergétique fondée sur le fétichisme des énergies renouvelables et le rationnement par les prix, rebaptisé sobriété.

L’approche des BRICS en matière énergétique, elle, est fondée non pas sur une uniformisation des mix énergétiques nationaux, mais sur de la recherche commune et de la coopération technique (dans le cadre de la plateforme de coopération en matière de recherche énergétique des BRICS) ainsi que sur le développement des flux financiers visant à assister chaque pays dans le développement ses propres solutions : le charbon propre en l’Afrique du Sud, la captation du carbone dans les pays du Golfe, le solaire au Brésil, etc.

Cette conception « multipolaire » présage-t-elle le futur des relations internationales ? Au vu de l’engouement que suscitent les BRICS (23 pays sont candidats selon des sources officieuses), on peut le penser. Elle est toutefois contradictoire. Car si les BRICS soulignent leur « attachement au multilatéralisme et au rôle central des Nations unies », il n’en reste pas moins que cette coopération se développe en dehors des institutions internationales et notamment en dehors de l’ONU et donc reste dans une logique de bloc et de fragmentation. Une logique renforcée par la posture anti-occidentale de certains membres, anciens ou nouveaux.

Certes, l’hégémonie américaine ne laisse pas beaucoup de marges de manœuvre au sein des organisations internationales pour en améliorer la représentativité et la démocratie. Mais faut-il pour autant emprunter des voies qui elles aussi, contribuent à vider l’ONU d’une partie de sa substance ?

C’est d’ailleurs ce qu’est venu plaider, avec des mots saisissants, le Secrétaire général de l’ONU, invité à Johannesburg :

« Nous nous dirigeons vers un monde multipolaire, et c’est une bonne chose. Mais la multipolarité en elle-même n’est pas suffisante pour garantir une communauté mondiale pacifique ou juste. Pour être un facteur de paix, d’équité et de justice dans les relations internationales, la multipolarité doit être soutenue par des institutions multilatérales fortes et efficaces. Il suffit de regarder la situation en Europe à l’aube du siècle dernier. L’Europe était multipolaire, mais elle manquait de mécanismes multilatéraux forts. Le résultat fut la première guerre mondiale. »

Voilà qui donne aujourd’hui à l’Europe, précisément, une responsabilité peut-être décisive, selon que ses dirigeants continueront dans un soutien suicidaire à un impérialisme étatsunien d’autant plus agressif qu’il est ébranlé dans sa domination, ou que l’intervention de ses peuples parviendra à favoriser, dans l’instabilité créée par le changement rapide des rapports de forces, une convergence en faveur d’un monde de paix et de coopération [6].

Encadré 1

Les BRICS, combien de divisions ?

Élargis à 11 membres, les BRICS+ représentent 46,5 % de la population mondiale et près de 35 % des terres émergées du globe. Selon les données du FMI pour 2022, ils représenteront 30,8 billions de dollars, soit un montant comparable – légèrement supérieur – à celui du G7, sur un PIB mondial de 100 billions de dollars. Ils restent toutefois très loin derrière le G7 en termes de PIB par habitant. Mais ces chiffres traduisent mal l’extraordinaire hétérogénéité des BRICS. Plus de la moitié de leur PIB est celui de la Chine et plus de la moitié du reste est celui de l’Inde

Avant l’élargissement, les BRICS représentaient déjà 70 % de la production mondiale de charbon. Avec l’ajout de l’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis et de l’Iran, ce groupe élargi comprendra trois des plus grands exportateurs de pétrole du monde et constituerait 42 % de l’approvisionnement mondial en pétrole ainsi que 36 % de sa consommation mondiale. Ils comprendront quatre des dix principaux producteurs de gaz naturel.

Cet élargissement ne concerne pas que l’énergie, mais aussi les matières premières agricoles ou minérales, traditionnelles ou non.

Selon diverses évaluations, les pays membres des BRICS représentaient déjà près de la moitié de l’offre et de la consommation mondiales des matières premières, fournissant notamment la moitié ou plus de l’aluminium, du cuivre, du minerai de fer et de l’acier, ainsi que plus de 40 % du blé, du sucre et du café, et environ un tiers du maïs. À cela il faudra ajouter le grand producteur de café et d’or qu’est Éthiopie, le grand exportateur de blé et de maïs qu’est l’Argentine, Argentine qui renforcera aussi l’approvisionnement en lithium du bloc. Ce pays d’Amérique du Sud possède les troisièmes plus grandes réserves de lithium au monde.

Encadré 2

Les institutions des BRICS

Les BRICS se sont dotés d’un nombre impressionnant d’institutions formelles – le plus souvent plateformes ou groupes de réflexion – visant à développer la coopération entre ses membres dans à peu près tous les domaines. D’abord dans le secteur économique et financier : Forum des affaires, Forum des start-up, Alliance des femmes d’affaire, mais aussi lutte contre la corruption, la cybercriminalité, la gestion des catastrophes, développement des PME, RH, éducation, culture, santé, sport, jeunesse, espace, jusqu’à une coopération dans le domaine des médecines traditionnelles.

Mais l’institution phare, créée en 2014, est la Nouvelle Banque de Développement (NDB), dite « Banque des BRICS » voulue comme une banque de développement durable, censée rompre avec les règles de gouvernance et de conditionnalité imposées par le système financier international. En réalité, la création de la NBD n’est pas en elle-même une nouveauté, puisqu’elle est venue s’ajouter à une liste déjà conséquente de banques multilatérales de développement (MDB).

En plus des cinq membres des BRICS, la NBD compte aussi parmi ses membres le Bangladesh, les Emirats Arabes Unis (depuis 2021) et l’Égypte qui a rejoint la banque en 2023. L’Uruguay attend un accord pour rejoindre les organes de gouvernance de la banque. La NBD dispose d’un capital initial de 100 milliards de dollars, divisé en un million d’actions d’une valeur nominale de cent mille dollars chacune. Jusqu’à présent les membres fondateurs ont libéré près de 10 milliards de dollars. Les droits de vote sont répartis à près de 19 % pour chacun des pays fondateurs. Le reste des droits est réparti entre les nouveaux arrivants selon leur contribution au capital

La banque, dont le siège est situé à Shanghai, avec divers sièges régionaux dans les pays membres, est actuellement présidée par Dilma Roussef. Elle a déjà accordé un montant approuvé de financements de l’ordre de 32,8 milliards de dollars pour 96 projets. Son portefeuille se répartit essentiellement entre les infrastructures liées au transport (31 %), les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique (9 %), l’eau et assainissement (8 %). Une aide d’urgence Covid a été accordée pour 9 milliards de dollars, soit 27 % des montants débloqués depuis la création de la banque. (source : NDB)

Parallèlement à la NDB, a été mis en place l’Accord de Réserve Contingente (CRA), une sorte de mini FMI, doté lui aussi de 100 milliards de dollars, visant à fournir aux pays demandeurs des liquidités en cas de crise de leur balance des paiements. Là encore, il ne s’agit pas d’une initiative sans précédent, puisque d’autres fonds alternatifs au FMI existaient auparavant, tels les fonds monétaires arabe ou encore latino-américain. De plus il semble que le CRA n’ait pas été très actif depuis sa création

Paradoxalement, 61 % des financements accordés par la NDB se font encore en dollars américains, 9 % en euros… et seulement 16,3 % en yuan.


[1] Déclaration de Sanya, 14 avril 2011, à l’occasion de l’adhésion de l’Afrique du Sud.

[2] Yves Dimicoli, « Dollar, le billet vert-de-gris », Économie&Politique, n°814-815 (mai-juin 2022), https://www.economie-et-politique.org/2022/07/15/4594/

[3] Paul Boccara, « Les perspectives ambivalentes d’une Banque et d’un Fonds des BRICS pour une autre construction de la mondialisation », Économie&Politique, n° 718-719, mai – juin 2014, http://www.economie-politique.org/59512

[4] Les Echos, 22 août 2023.

[5] Pierre Barbancey, L’Humanité du 25 août 2023.

[6] Yves Dimicoli, « L’euro-dans-le-vortex-du-dollar », Économie&Politique n° 828-829 (juillet-août 2023), https://www.economie-et-politique.org/2023/08/24/leuro-dans-le-vortex-du-dollar/