Faisons barrage aux marchands de canons

Nasser Mansouri-Guilani
économiste, membre honoraire du Conseil économique, social et environnemental, président de l'Association des Amis de Paul Boccara

Au cours d’un meeting pour préparer les élections de 2024, Donald Trump reproche à Joe Biden qu’à cause des politiques menées par ce dernier, on est à l’aube d’une troisième guerre mondiale, ajoutant que s’il était au pouvoir il en serait autrement.

A première vue, on croirait que ce grand manipulateur se serait converti en partisan de paix. En réalité, ce qu’il reproche à son adversaire est qu’il n’est pas suffisamment belliqueux.

Quelles que soient ses arrières pensées, le financier spéculateur et démagogue évoque néanmoins un sujet réel : la menace d’une guerre dévastatrice avec des conséquences graves pour l’ensemble de l’humanité n’a jamais été aussi forte, et cela à cause de la stratégie des puissances impérialistes ; à cause aussi de la contre-révolution capitaliste dans les ex-pays socialistes ; à cause enfin des décennies de politiques ultra-libérales lourdes de conséquences pour la société et pour l’environnement.

Dans un contexte déjà lourd, la guerre à Gaza constitue une nouvelle menace pour la stabilité mondiale

Presque deux ans après l’intervention militaire de la Russie en Ukraine, les faits confirment que sur le fond, cette guerre s’explique par la confrontation de deux logiques similaires : les projets expansionnistes de l’OTAN sous l’égide des États-Unis d’Amérique d’une part, et la triomphe de la contre-révolution capitaliste en Russie qui alimente l’expansionnisme et la guerre.

Sur le fond, la guerre Israël – Palestine s’explique aussi par une logique d’occupation, de colonisation et d’apartheid, avec le soutien quasi permanent des puissances impérialistes et notamment les États-Unis d’Amérique. Car cette guerre n’a pas commencé un 7 octobre 2023, même si à bien des égards cette date constitue un moment clé dans l’historique de cette guerre.

Plus de deux mois après ce nouvel épisode de conflit, on voit à quel point les actes barbares et les crimes perpétrés par le Hamas et dans leur foulée, les bombardements aveugles et les crimes perpétrés par l’État israélien alimentent l’insécurité mondiale.

L’analyse des causes de ce conflit long de plusieurs décennies mérite un traitement entier qui dépasse le cadre du présent article. Ici, nous limiterons le propos à un certain nombre de conséquences des stratégies impérialistes et expansionnistes, et cela afin de tirer quelques enseignements pour l’action en faveur de la paix. Plus précisément, nous mettrons ici l’accent sur quatre aspects.

1) Cette guerre met en évidence la nocivité de l’expansionnisme et du régime d’apartheid poursuivis par la droite et l’extrême droite israéliennes qui s’accaparent de plus en plus les leviers de pouvoir dans ce pays ; politiques et pratiques qui sont largement soutenues par les puissances impérialistes et au premier chef par les États-Uniens d’Amérique.

2) Cette guerre confirme l’échec et, au-delà de l’échec, la perversité de la stratégie américaine pendant la Guerre froide, dont l’un des aspects consistait à entretenir le fondamentalisme islamique.[1]

A l’aune de cette stratégie, on peut aussi lire le jeu malicieux de l’État israélien, initié il y a une quinzaine d’années, consistant à favoriser le Hamas pour affaiblir l’Autorité palestinienne. Et aujourd’hui on observe le résultat : déjà avant même le 7 octobre, profitant des faiblesses de l’Autorité palestinienne, le Hamas avait pu se créer une « légitimité démocratique » en obtenant une majorité de voix au cours des élections validées par les instances internationales. Et cela alors même que pour préparer et gagner ces élections, il n’avait pas hésité à pratiquer des méthodes détestables, éliminant même physiquement ses adversaires politiques.

Et aujourd’hui, aux plus grands regrets des progressistes, on constate qu’en dépit de son idéologie rétrograde et obscurantiste, le Hamas gagne du terrain en termes de notoriété et de sympathie non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie aux dépens de l’Autorité palestinienne, et se présente comme le « vrai porte-parole » de la souffrance des palestiniens. Pour leur part, la stratégie revancharde et les bombardements aveugles d’Israel ont renforcé la crédibilité de Hamas aux yeux des Palestiniens. Enfin, la libération des prisonniers politiques palestiniens en échange des otages israéliens détenus par le Hamas a produit les mêmes effets, accréditant davantage le Hamas aux yeux des Palestiniens, ce qui n’est évidemment de bon augure ni pour l’avenir du peuple palestinien, ni pour les progressistes en Palestine, en Israël et dans les autres pays de la région.

3) Cette guerre met en exergue le fait que la stratégie impérialiste et colonialiste qui consiste à décider du sort des peuples en leur absence et en dépit d’eux est vouée à l’échec.

Des exemples historiques ne manquent pas. Pour ne citer que le cas palestinien, citons le cas des « Accords Sykes-Picot » de 1916 ou encore celui de la « Déclaration Balfour » de 1917.

Dans la même veine, ces dernières années, forts du soutien, notamment, des États-Unis d’Amérique, les gouvernements israéliens ont mené une stratégie de négliger le peuple palestinien. Cette stratégie a consisté à normaliser les relations entre Israël et les pays arabes, soutiens historiques de la Palestine. L’une des conséquences des scènes tragiques auxquelles nous assistons depuis le 7 octobre est qu’à présent les responsables politiques et les médias redécouvrent le fait que les Palestiniens existent bel et bien. Comme le rappelle à juste titre la philosophe américaine Judith Butler (par ailleurs, elle-même juive) : « à présent les Palestiniens sont aussi considérés comme des êtres. »

4) Enfin, cette guerre met en lumière l’ampleur de l’injustice résultant de la stratégie sélective et raciste des puissances impérialistes à l’endroit des peuples. Cette injustice nourrit la frustration de ces derniers et met en péril la paix et la sécurité dans le monde. À l’opposé, cette guerre illustre l’absolue nécessité de la justice pour résoudre les problèmes : Tzedek, tzedek, tirdof (« La justice, la justice, tu la suivras »), dit le Deutéronome.

Ainsi, par exemple, tous les arguments avancés par les Etats-Uniens d’Amérique et leurs alliés pour soutenir l’Ukraine face à la Russie pourraient, devraient, être avancés pour condamner la stratégie actuelle de l’État d’Israël consistant à bombarder aveuglément et de façon indiscriminée le nord puis le sud de Gaza.

Cette injustice s’observe également en termes de respect de ce qui est convenu d’appeler le « droit international ». En effet, il est notoire que l’État israélien fait fi du droit international, bafouant particulièrement avec arrogance toutes les résolutions des Nations unies concernant les droits du peuple palestinien. Et pourtant, l’État d’Israël profite en permanence du soutien complet des puissances impérialistes. Et les quelques bémols récents émis par Joe Biden concernant les bombardements aveugles ne changent pas cette donnée fondamentale.

La stratégie raciste de double standard est lourde de conséquences

Ce double discours, ce « double standard » accentue les frustrations non seulement en Palestine, mais aussi dans les autres pays, avec des conséquences graves comme par exemple la montée de l’antisémitisme.

En effet, ce « double standard » qui se manifeste à présent à travers la guerre Israël – Palestine produit de nombreux « effets collatéraux » susceptibles de mettre en péril la démocratie et la solidarité des peuples et particulièrement des travailleurs.

L’un des effets collatéraux de cette stratégie raciste est le blanchiment des tendances fascisantes.

Ainsi, en Israël même, le gouvernement d’extrême-droite, et particulièrement le Premier ministre dont les politiques antidémocratiques faisaient l’objet de gigantesques protestations populaires jusqu’au 7 octobre, se réclame à présent comme le « sauveur » de la nation.

En France aussi, l’extrême-droite profite de la situation pour se hisser au rang des adversaires de l’antisémitisme, tandis que toute son histoire confirme le contraire.

Un autre « effet collatéral » de la guerre Israël – Palestine est la montée du racisme anti palestinien, particulièrement en Israël. En plus des centaines d’Israéliens tués, blessés et pris en otage par le Hamas le 7 octobre, en plus aussi des dizaines de milliers de Palestiniens tués, blessés à Gaza ou expulsés de chez eux à cause des bombardements de l’armée israélienne, il faut déplorer les centaines de Palestiniens tués ou blessés par les colons israéliens, et ceci parfois sous le regard bienveillant des soldats israéliens.. comme en atteste un reportage diffusé sur la chaîne publique France 5, le 10 décembre 2023. Selon les Nations-Unies, depuis le 7 octobre, en Cisjordanie on dénombre chaque jour en moyenne 7 actes de violence contre les Palestiniens perpétrés par les colons israéliens (ibidem).

Pour les travailleurs la seule solution viable consiste à établir la paix

On ne dira jamais assez que la guerre est lourde de conséquences pour les travailleurs, où qu’ils soient. Elle éloigne les peuples et particulièrement les travailleurs les uns des autres. Les événements récents en Israël en sont un exemple parlant. Alors que la coexistence des Palestiniens et des Israéliens est l’unique solution raisonnable à un problème vieux de plusieurs décennies, cette guerre rend une telle perspective encore plus difficile, comme en atteste un reportage diffusé sur France Inter le 17 décembre 2023. 

La seule issue est donc de lutter pour la paix. Sans dresser un tableau global, nous limiterons ici le propos aux cas récents les plus emblématiques, à savoir la guerre en Ukraine et à Gaza.

La guerre en Ukraine a déjà montré ses effets ravageurs avant tout pour la population et notamment les travailleurs ukrainiens. Elle a aussi affaibli la démocratie dans ce pays. Elle s’est avérée également lourde de conséquences pour les travailleurs des autres pays, car cette guerre a, entre autres, contribué au ralentissement de l’activité économique, à la montée du chômage et à la hausse des prix, réduisant le pouvoir d’achat et le niveau de vie des travailleurs.

La guerre entre Israël et Palestine pourrait aggraver cette situation, surtout si elle perdure et implique les autres pays de la région.

Le soutien inconditionnel des États-Unis d’Amérique et des autres puissances impérialistes ne peut que dégrader la situation. Il coûte aussi très cher aux finances publiques, donc aux contribuables.

Selon certaines estimations, l’ensemble des aides mobilisées par les États-Uniens d’Amérique et leurs alliés en faveur de l’Ukraine avoisine les 300 milliards de dollars, dont 113 milliards pour les seuls États-Unis d’Amérique.

A présent, par une rallonge budgétaire, Joe Biden demande au Congrès américain 61,4 milliards de dollars pour l’effort de guerre ukrainien (dont 30 milliards seraient dépensés en armement), 14,3 milliards pour venir en aide à Israël (dont 10,6 en armement) et un peu plus de 9 milliards pour répondre à des crises humanitaires y compris à Gaza.

Ces « aides », ce sont aussi d’énormes marchés juteux, notamment pour les marchands d’armes.

Pourtant, au lieu d’alimenter la machine de guerre ou d’entretenir, tant bien que mal, les conséquences désastreuses des guerres, ces fonds pourraient, devraient, être mobilisés pour réduire la pauvreté et le sous-développement, sources de frustration des peuples ; sources aussi d’insécurité dans le monde.

C’est le message que portent les progressistes partout dans le monde, comme des centaines de milliers de militants en France, en réclamant un cessez-le-feu immédiat à Gaza ; revendication qui trouve toute sa légitimité pour l’Ukraine, tout comme pour les autres coins du monde touchés par la guerre.

En effet, un cessez-le-feu immédiat est indispensable pour engager sereinement des travaux en faveur d’une paix durable dans l’intérêt de tous les peuples, quelles que soient leur origine ethnique et géographique et leur croyance.


Encadré

Sur un petit territoire, un condensé des contradictions et des possibilités du monde contemporain

En dépit de sa petite taille, le territoire qui délimite la Palestine et Israël condense à lui seul les principales contradictions et possibilités de notre monde.

En effet, sur ce territoire on observe une très grande inégalité à maints égards, ce qui est peut-être la principale caractéristique du monde contemporain.

D’un côté, côté israélien, nous avons un pays qui – grâce aux énormes aides et apports étrangers en termes de connaissances scientifiques, de technologies, de financements, etc. – se trouve à la pointe des nouvelles technologies et des activités qui leur sont afférentes. Parmi les apports qui contribuent à cette performance, il convient surtout d’insister sur le rôle-clé des capacités humaines, particulièrement la disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée venue des principaux pays technologiquement avancés. Grâce à ces apports et le soutien inconditionnel des principaux pays capitalistes, les Israéliens jouissent d’un niveau de vie élevé et mène une vie enviable pour des milliards d’êtres humains sur notre planète.

De l’autre côté, côté palestinien, nous avons un peuple qui souffre du sous-développement et de la pauvreté. Qui plus est, une partie de la population, concentrée à Gaza, souffre de seize ans de blocus, ce qui rend les conditions de vie extrêmement difficiles ; situation qualifiée par certains observateurs de “prison à ciel ouvert”. Le chômage y est particulièrement fort, surtout parmi les jeunes : un jeune sur deux souffre de ce fléau. Quant à l’autre partie de la population se trouvant en Cisjordanie, la situation n’est guère plus réjouissante. Une partie de la population constitue un gisement de main-d’œuvre pour réaliser des travaux manuels et faiblement rémunérés au bonheur des entreprises et patrons israéliens. Pis encore, pour se rendre sur leur lieu de travail, les travailleurs palestiniens doivent subir des conditions humiliantes, des attentes interminables aux « check points », etc. Et tout cela dans un contexte où le traumatisme d’expulsion frappe la population.

Le schéma suivant pourrait paraître caricatural, mais il mérite qu’on y réfléchisse un instant. Les actes commis par le Hamas le 7 octobre 2023 sont à juste titre qualifiés de criminels. La souffrance et le traumatisme engendrés par ces actes en Israël sont compréhensibles. La ferme condamnation de ces actes ne doit, cependant, pas empêcher de regarder l’événement sous un autre angle, de l’autre côté du mur instauré par l’Etat israélien. En effet, il n’est pas surprenant d’imaginer que les Palestiniens – surtout les jeunes frappés par le chômage, la pauvreté et la privation – ne voient pas d’un bon œil le fait qu’alors qu’ils souffrent de tous ces maux, quelques kilomètres plus loin les gens font de la fête, ignorant ou négligeant les conditions dramatiques de leurs voisins. Ce schéma résume bien les données fondamentales du problème.

Revenons-en à présent aux possibilités : ce petit territoire condense aussi les énormes possibilités qui existent aujourd’hui pour résoudre les problèmes auxquels est confronté l’humanité.

En effet, si au lieu de mésentente et d’animosité régnait une ambiance de paix et de fraternité entre palestiniens et israéliens, les possibilités dont dispose Israël pouvaient aussi être mobilisées pour contribuer au développement économique et social de la Palestine. Ainsi, au lieu du creusement des inégalités – qui sont sources de souffrance, de traumatisme et de réactions hostiles –- on aurait un schéma de solidarité, de paix et de progrès.

Le schéma paraît utopique. Et pourtant, c’est bien la seule voie qui permet de résoudre fondamentalement le problème.

Cette même problématique se présente à l’échelle du monde. Les souffrances du monde ne s’expliquent pas par notre incapacité fondamentale à résoudre les problèmes. Elles s’expliquent essentiellement par les exigences et les contraintes du système capitaliste mondialisé et financiarisé qui nourrissent, entre autres, l’égoïsme, le repli sur soi et l’ignorance d’autrui.

Tout cela confirme l’utilité et la nécessité de lutter contre ce système et de militer pour la paix et la fraternité entre les peuples.


[1] Ce point extrêmement important et largement mis en sourdine est particulièrement documenté  par Robert Dreyfuss dans son livre intitulé Devil’s game. How the United States helped unleash fundamentalist Islam (« Jeu diabolique. Comment les Etats-Uniens ont favorisé  le déploiement de l’islam fondamentaliste ), Dell publishing, 2006.