Un triple défi social, écologique et démocratique pour l’Europe

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Nous remercions Questioni, revue du Parti de la Gauche européenne, de nous avoir autorisés à publier cet article de Frédéric Boccara, membre du bureau exécutif du PGE.

L’Europe est devant un triple défi : social, écologique et de paix. Il appelle une transformation profonde de l’économie. Car l’activité économique est au cœur de ces trois besoins.

Pour une conversion sociale, écologique et démocratique de notre économie, il faut rompre avec l’austérité et avec la domination du capital qui est au service de la rentabilité financière, des profits et de l’accumulation. Il faut aller vers une nouvelle culture de coopération, de démocratie et d’efficacité économique, sociale et environnementale. Cela exige une transformation des institutions et une refonte des traités jusqu’à créer des pouvoirs nouveaux sur les entreprises, les banques, sur leurs décisions, y compris la puissante BCE.

Premier défi, les besoins sociaux : pauvreté, pouvoir d’achat, surexploitation, chômage et précarité de l’emploi mais aussi exigences de nouvelles conditions de vie, d’émancipation, de culture, de formation, de santé, de temps libre, exigences de liberté et d’intervention sur sa propre vie ou sur le monde

Pour cela, les politiques d’austérité néolibérales doivent être abandonnées. Il faut changer le comportement des entreprises et des banques pour de nouvelles productions, mettre le social au cœur de leur modèle en s’attaquant aux prélèvements du capital sur elles et en favorisant leurs dépenses pour l’emploi, la formation, pour augmenter les salaires, la recherche et la protection sociale au lieu de favoriser sans cesse la baisse du prétendu « coût du travail ». Mais aussi promouvoir les services publics (dont la protection sociale) et remettre en cause la concurrence « libre et non faussée » comme principe central de l’UE, dominant toutes les règles.

Il faut viser une sécurité d’emploi, de formation et de revenu pour toutes et tous, au lieu de la flexi-sécurité néolibérale. Il faut renforcer les droits sociaux des salariés ainsi que des droits d’intervention sur les gestions et les décisions d’investissement, de production et de recherche des grands groupes, en conjonction avec la société civile, au lieu de nier les compétences et les capacités de propositions des citoyen.ne.s et des travailleur.se.s.

De même, une transformation profonde et systémique doit être menée pour garantirune appropriation démocratique à caractère public du contrôle des forces productives de la société. Il faut des institutions démocratiques et nouvelles permettant une planification stratégique, démocratique, combinant incitations et pénalisations, de l’activité économique en réponse aux besoins des populations et de la planète, émancipée de la domination du profit et du capital.

Au niveau européen, cette planification doit s’articuler avec les souverainetés populaires nationales.

Notre capacité de production doit chercher à satisfaire les véritables besoins de la population. Cela nécessite d’avancer vers une maîtrise de l’appareil productif européen dans des coopérations mutuellement avantageuses, tant en Europe qu’avec le monde, et d’avancer vers une véritable souveraineté populaire dans les pays sur la recherche, sur le potentiel de production industrielle et de services, à l’opposé de leur domination par le capital financier globalisé. Cela exige un nouveau type de nationalisation et d’appropriation sociale d’entreprises et de secteurs clés.

Deuxième défi, les besoins écologiques : urgence climatique, pollutions, biodiversité, écosystèmes, épuisement des ressources naturelles.

Nous devons entamer de nouvelles relations entre l’humanité et la nature. Nous devons, de toute urgence, prendre des mesures efficaces, à l’échelle européenne, avec un objectif clair : la neutralité carbone d’ici la fin de cette décennie. Aussi, on doit aller vers une refonte écologique et culturelle de nos modes de production et de consommation. C’est une raison de plus pour changer profondément le comportement des entreprises et des banques et la culture. Le défi écologique renforce et élargit nos combats au lieu de les décentrer. Elles doivent décarbonner leur production et rompre avec la logique d’accumulation et de gâchis matériels et financiers qui est la leur. Changer la production pour de nouveaux produits et services permet de changer les consommations et les modes de vie. Il faut une culture et des critères systématiques d’économie des ressources matérielles et naturelles plutôt que de culpabiliser les personnes.

Social et écologie sont indissociables : car ce sont les femmes et les hommes qui construisent et construiront les solutions écologiques, par leur travail, leur inventivité et leurs exigences. Le « social » n’est pas un simple résultat en aval de l’activité économique, il en est un déterminant fondamental en amont sinon elle échouera. Ceci d’autant plus que la révolution technologique informationnelle donne un caractère décisif aux capacités des femmes et des hommes pour une efficacité productive d’un nouveau type, économique, sociale et écologique. Le « social » n’est pas l’accompagnement forcé et contraint pour « faire passer la pilule » auprès des peuples. Il ne doit pas non plus être le prétexte à subventionner les profits et à conforter les prix élevés sous prétexte de compensation des coûts. Enfin, une anticipation sociale des changements doit être pensée avec les intéressé.e.s, où les capacités humaines et l’emploi sont prioritaires et non le capital.

Nous nous opposons à la fuite en avant vers encore plus de marché et de déresponsabilisation du capital avec le système européen des échanges de quotas d’émission (ETS) qui n’a pas même pour but de diminuer les émissions. De même la taxe carbone est une réponse illusoire. Elle a surtout pour effet d’augmenter les prix des produits, sans que les entreprises concernées ne décarbonnent sensiblement leur production. Elles reportent même une partie du coût de la taxe carbone sur les salariés en baissant leurs salaires ou les dépenses sociales en « contrepartie ».

Troisième défi, le besoin de paix et de co-développement

Ces deux besoins sont étroitement liés. Nous nous opposons à la marche vers une « économie de guerre », avec une soumission de l’économie européenne aux options stratégiques agressives de l’OTAN et des Etats-Unis. Il faut certes une industrie militaire mais tournée vers la défense non vers l’offensive extérieure, qui ne soit pas dépendante, pour son équilibre économique, des exportations d’armes et des marchés internationaux.

Nous sommes en faveur d’une réorientation profonde de l’appareil productif, au service de la paix et du co-développement. C’est fondamental pour un monde de paix.

L’UE doit instaurer d’autres relations économiques internationales, notamment avec l’Est et le « Sud global », basées sur la coopération, le partage, le co-développement des biens communs, et de l’emploi. Cela passe par la remise en cause des traités actuels de libre-échange et d’investissement dont le but est le développement du commerce et des investissements internationaux, donc la guerre économique, voire la prédation financière et sur les ressources naturelles. Nous sommes en faveur de traités de maîtrise du commerce international et des investissements, dont le but serait le développement partagé de l’emploi et des biens communs. Le commerce international et l’investissement étranger ne seraient que des moyens subordonnés à ce but, et donc évalués et jugés par rapport à ce but. Cela passe par un autre rôle des multinationales en Europe et dans le monde. Cela passe par un partage des technologies, tout particulièrement des brevets et le refus du brevetage du vivant.

Cela passe enfin par véritable monnaie commune mondiale, alternative au dollar, permettant le financement par création monétaire partagée des services publics, de la protection sociale et du développement de l’emploi dans l’ensemble du monde, ainsi qu’une réforme profonde des institutions financières internationales, tout particulièrement le FMI en changeant sa gouvernance et en étendant sa mission à ce financement, par création monétaire à partir des DTS (droits de tirages spécial) étendus.

Des principes communs pour répondre au triple défi

Répondre à ces trois besoins, appelle une démarche commune : inverser les logiques en partant de l’emploi et de la formation. L’investissement matériel doit venir en accompagnement et en appui de ceux-ci, mais il ne doit plus dominer.

De cette façon oncommencerait àchanger profondément l’offre, tant dans les entreprises que dans les services publics, et on soutiendrait simultanément la demande, c’est à dire les revenus et le pouvoir d’achat ― mais une tout autre demande, tournée vers une autre relation avec la nature et vers les services publics.

Ce double soutien doit être engagé immédiatement, en mobilisant le puissant potentiel d’avances que constitue la création monétaire (7.000 Md€ actuellement) au lieu de faire appel aux marchés financiers, donc au capital et à ses critères, comme le fait Next generation.

Le remboursement de ces avances se fera grâce à une base de développement et de richesses accrues. C’est le cercle vertueux que nous portons et qui doit être engagé en Europe.

Un indispensable pacte socio-écologique et démocratique

Considérer l’emploi, les droits des travailleurs et les services publics non seulement comme un résultat nécessaire mais comme un levier décisif pour réussir la transformation écologique élargit le concept de « transition juste » défendu par les syndicats[1]. On pourrait parler de « transition juste élargie », ou de « transition juste et efficace ».

Nous pourrions porter un pacte socio-écologique et démocratique, où le social est à la fois un objectif et un moyen incontournable. Il se démarque ainsi d’autres conceptions. Dans celui-ci les citoyen·ne·s organisé·e·s et les travailleurs doivent pouvoir exercer un pouvoir d’intervention et de contrôle.

Des moyens financiers reposant sur une sélectivité nouvelle et récusant l’austérité

Agir pour développer l’emploi, les revenus et pour la transformation écologique exige une autre sélectivité de la politique monétaire. Cette sélectivité reposerait sur des critères et conditions précis : sécurisation des revenus et maintien de l’emploi, économie de matières et diminution des pollutions, création efficace de valeur ajoutée. Une taxation de la spéculation financière la complèterait.

Il est temps d’avancer sur deux propositions importantes du PGE :

  • un Fonds européen de développement écologique et social solidaire, pour les dépenses des services publics des Etats, financé par la création monétaire de la BCE à taux zéro voire négatif, comme l’article 123.2 du Traité de Lisbonne le permet, et doté d’une gouvernance démocratique ;
  • un refinancement sélectif par la BCE des crédits des banques aux entreprises à taux d’autant plus abaissés que les investissements matériels et de recherche financés sont d’autant plus porteurs d’emploi et de réduction des émissions de CO2 ; à taux d’autant plus élevés que ces investissements diminuent l’emploi, accroissent les émissions de carbone et délocalisent.

Pourquoi pas l’organisation d’une « convention européenne » sur « la BCE, les dettes publiques et l’utilisation de l’euro en solidarité pour le social, l’écologie et les besoins des citoyens » ?

Dans le même temps, au lieu de règles de concurrence, il faut favoriser la coopération entre entreprises, ou avec les services publics, et le partage des technologies.

Ces différents moyens contribueront à changer les critères de gestion des entreprises, afin que leur priorité ne soit plus la rémunération des actionnaires mais l’efficience sociétale et écologique.

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Ainsi nous commencerions à libérer la construction européenne de sa soumission aux marchés financiers. Changer les traités prendra du temps mais ce ne doit pas être un préalable aux actions qu’il est possible d’engager tout de suite.


[1] « Une transition juste signifie transformer l’économie d’une manière équitable et inclusive pour garantir le maintien et la création d’emplois de bonne qualité » (IndustriALL, Manifeste pour une transition juste)