Programme de Manon Aubry, tête de liste de La France insoumise (LFI) :
un « euroréalisme » sans perspectives de lutte

Catherine Mills
maîtresse de conférences honoraire à l’université de Paris – Sorbonne

Après avoir flatté pendant des années les tentations souverainistes et nationalistes, Jean-Luc Mélenchon, obnubilé par l’échéance présidentielle de 2027, se rallie, à travers la candidature de Manon Aubry, à un « euroréalisme » qui se veut compatible avec la domination du capital sur la construction européenne actuelle, et qui n’ouvre aucune perspective de lutte pour changer radicalement cette construction.

Manon Aubry est eurodéputée française (LFI) et co-dirigeante du groupe de La Gauche (The Left) depuis 2019. Elle était auparavant porte-parole de l’ONG Oxfam France. En septembre 2023, l’élue a été désignée « coordinatrice » LFI pour la campagne des Européennes. 

A l’étape actuelle, il y a très peu de choses sur son programme, vu que Jean-Luc Mélenchon pèse sur sa campagne pour qu’on parle seulement des présidentielles et de sa propre candidature.

Dans une interview à Euractiv le 23 novembre 2023 au Parlement européen, Manon Aubry tire le bilan de la mandature européenne actuelle (2019-2024) et avance quelques souhaits pour celle à venir (2024-2029)[1]. Elle affirme que l’UE doit « rompre avec les dogmes libéraux, favoriser le protectionnisme européen et démocratiser les processus avant d’imaginer son élargissement et une place sur la scène géopolitique internationale (laquelle ?) ».

Depuis cinq ans, l’accumulation des crises sanitaire, énergétique, économique, climatique, géopolitique a fait vaciller les dogmes de l’UE. Sous pression, la Commission européenne a été obligée de parler de protectionnisme, de souveraineté, de réindustrialisation, de planification ou de suspension des règles budgétaires actuelles. L’austérité, le tout-marché et le libre-échange amènent le « chaos » déclare-t-elle. L’UE est à la croisée des chemins et, dit elle, nous voyons déjà les prémisses d’un violent retour de bâton avec le renforcement des règles d’austérité budgétaire, l’accélération de la signature d’accords de libre-échange et la fin du Green Deal européen. Une grande bataille politique reste à mener (oui mais avec quel contenu et quelles propositions alternatives ?

La « fin du Green Deal » ?

L’objectif initialement fixé de réduire les émissions de carbone de l’économie européenne de 55 % entre 1990 et 2030 est insuffisant pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, il faudrait réduire de 65 % nos émissions pour être dans les clous, a-t-elle déclaré. Les législations annoncées ne permettront pas d’atteindre les objectifs fixés, beaucoup sont moins ambitieuses que prévu, certaines sont en retard, quand d’autres ont été abandonnées sous la pression de la droite et de l’extrême-droite.

Si Manon Aubry note une avancée de l’UE pour lutter contre le réchauffement climatique, elle considère qu’il y a une incohérence structurelle. On ne peut pas prendre à bras-le-corps la question climatique sans remettre en cause les dogmes économiques actuels, déclare-t-elle. Mais n’y a-t-il pas une incohérence de même nature à limiter cette remise en cause aux politiques étatiques, sans s’attaquer au pouvoir du capital des actionnaires, des marchés financiers et des banques dans la gestion des entreprises ? Rappelons que selon Oxfam (dont Manon Aubry a été porte-parole), le seul groupe Total est responsable à lui seul de plus d’émissions de gaz à effet de serre que tout le territoire français ; et les cinq grands groupes bancaires français de 7 fois plus ! Soulignons l’incohérence qui consiste à s’inquiéter, en paroles, du réchauffement climatique tout en s’accrochant à un combat d’arrière-garde contre l’usage pacifique de l’énergie nucléaire.

Des impôts européens

Elle propose un triptyque qu’elle porterait : rompre avec le libre-échange, l’austérité et le tout-marché  pour imposer le protectionnisme, la solidarité et les biens communs.

Elle annonce vouloir sortir de tous les traités de libre-échange.

Sur le volet protectionnisme, elle préconise « un grand plan de réindustrialisation contre les concurrences déloyales et notre dépendance au reste du monde ». Pour cela, il faudrait d’abord, dit-elle, évaluer l’ensemble de nos besoins pour ensuite relancer ou construire le tissu industriel nécessaire pour y répondre.

Une telle relance de l’industrie (pourquoi seulement l’industrie et comment ?) coûterait plusieurs dizaines de milliards d’euros. Comment la financer ? Quels critères de gestion ? Selon Manon Aubry, de nouvelles ressources propres seraient nécessaires, que l’UE pourrait financer par plusieurs leviers comme un impôt sur la fortune européen, qui dégagerait plus de 200 milliards d’euros par an, et une taxe européenne sur les superprofits dans tous les secteurs. Ces éléments, dont le caractère dangereusement fédéraliste ne semble pas la choquer, permettraient, selon elle, de financer un grand plan d’investissement européen débarrassé des conditionnalités austéritaires du précédent plan de relance commun pour les États membres.

Il faut également retrouver la maîtrise du levier monétaire, déclare-t-elle : la Banque centrale européenne (BCE) doit pouvoir prêter directement aux États membres. En apparence, cette intention peut sembler rejoindre un combat mené de longue date par les communistes. Mais si on y regarde de plus près, elle consiste à laisser la main aux États, c’est-à-dire, au capital, dès lors que cette proposition ne s’accompagne pas d’une ambition de conquête de pouvoirs décentralisés des salarié.e.s et des populations sur l’élaboration, la sélection, la réalisation, le contrôle de projets concrets de développement des services publics Rappelons que Jean-Luc Mélenchon s’était empressé, dès qu’il en a eu la possibilité, d’expurger le programme du Front de gauche, conclu en 2012, de notre proposition d’un Fonds de développement économique, social et écologique européen, financé par la BCE et démocratiquement géré par les travailleur.e.s et les citoyen.ne.s (voir dans ce dossier l’article consacré à cette proposition). Quant à une nouvelle sélectivité de la politique monétaire, favorisant en priorité l’emploi, la formation, la recherche, la création de valeur ajoutée dans les territoires, pour faire reculer la dictature de la rentabilité financière sur la gestion des entreprises et les gâchis de capital matériel et financier qui l’accompagnent, il n’en est toujours pas question.

Les nouvelles règles européennes en matière de dette et déficit publics limiteront la capacité des États membres à lutter contre le changement climatique de manière juste et efficace, a déclaré Esther Lynch, présidente des syndicats européens.

Si La France insoumise semble avoir opéré un revirement par rapport à ses propositions davantage eurosceptiques d’il y a quelques années, à ce stade elle enjambe l’élection européenne pour se polariser sur les présidentielles de 2027 sous la houlette de Mélenchon. Manon Aubry considère que les catégories « europhile » et « eurosceptique » sont infondées et favorisent le macronisme. Elle se définit plutôt comme « euro-réaliste ». L’UE est selon elle une somme de rapports de forces qu’il faut assumer pour construire une Europe plus sociale, plus écologique et plus démocratique. Cependant pour cela, il manque à LFI des propositions radicales et précises pour oser toucher à l’économie et au capital. Elle reprend le terme enfantin de « désobéissance » inclus dans le volet européen du programme dit commun de la NUPES et rappelle que tout le monde désobéit, Emmanuel Macron y compris, quand la France n’atteint pas ses objectifs en matière d’énergies renouvelables par exemple.

Une « Europe plus démocratique », qu’est-ce que cela signifie ?

Au début de son mandat, Manon Aubry dit avoir été frappée par l’opacité totale du fonctionnement de l’UE où toutes les négociations se déroulent à huis clos. Selon elle, la transparence est la mère de toutes les batailles.  Notons que c’est vraiment peu pour un programme.

 Il y a des règles à changer, déclare-t-elle ! Une réforme institutionnelle de l’UE et de ses traités est nécessaire,  c’est un vieux serpent de mer ajoute-t-elle.  Elle avance: « il faut tout changer »… sans qu’on sache quoi ni comment, ni surtout quelles propositions alternatives. Et pour se contenter de dire : il faut interdire les rémunérations annexes des parlementaires au cours de leur mandat.

Selon Manon Aubry, il faudrait repenser, renforcer les pouvoirs du Parlement européen ou supprimer l’unanimité en matière fiscale. Comment lutter contre l’évasion fiscale quand certains États membres sont des paradis fiscaux et disposent d’un pouvoir de blocage ? Mais elle ne dit pas de quels moyens en effectifs, en compétences les administrations fiscales devront disposer pour exercer un contrôle effectif sur les flux bancaires et financiers orchestrés par les multinationales. Elle ne dit rien non plus de prérogatives nouvelles des représentants des salariés en matière de signalement des opérations tendant à faire échapper les bénéfices des entreprises à l’impôt. Tout changer ? Pour que rien ne change ?

Que penser de la fin de la règle de l’unanimité en politique étrangère ? Manon Aubry avance  que ce domaine relève de la souveraineté des États membres, elle  prend l’exemple  de l’extrême division des positions sur la résolution de l’ONU en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza,  et considère qu’une position commune est impraticable. Alors que ce n’est pas une raison pour ne pas tenter d’avancer. Une voix européenne unique serait impossible sur les sujets géopolitiques en l’état, se résigne-t-elle, nous n’y arriverons pas et pour le moment, il n’est pas acceptable que la Commission européenne s’approprie des compétences ou prenne des positions indépendantes des États membres. Là encore, en ce qui nous concerne, nous voulons agir pour que l’UE prenne des initiatives de paix et ne pas se résigner à la division et à l’impuissance. Concernant la Guerre Israël-Palestine, Manon Aubry déclare: « alors que les forces israéliennes avancent au cœur de la bande de Gaza, quelque deux semaines après le début d’une opération terrestre dans la bande qui a déjà fait plus de 10 000 morts, en grande majorité des civils, l’UE a certes  tenté de réfléchir à une potentielle sortie de crise ».  Mais là encore quelles actions propose Manon Aubry  et  avec quel contenu ?

Elle déclare que la priorité est que l’UE sorte de ses dépendances extérieures, qu’elle refuse de s’aligner sur les grandes puissances, elle devrait se faire l’avocate du droit et des institutions internationales. Mais nous en sommes loin, d’autant qu’elle ne propose rien de précis.

L’UE doit-elle s’élargir ?

Pour Manon Aubry, la condition qu’elle pose à tout élargissement est l’harmonisation des normes sociales, fiscales et environnementales. Sauf qu’actuellement, le salaire minimum en Moldavie, par exemple, est d’un peu plus de 200 euros par mois. Il s’agirait donc d’une concurrence déloyale. En l’état, elle ne soutiendra pas l’entrée dans l’UE de l’Ukraine ou de la Moldavie par exemple. Et plutôt que de faire de fausses promesses d’adhésion intenables aux pays candidats, renforçons les coopérations avec les voisins de l’UE (c’est à dire ?).

La prochaine mandature devra-t-elle maintenir le soutien militaire à l’Ukraine ? Oui, déclare-t-elle, nous devons maintenir l’aide militaire, financière et humanitaire à l’Ukraine. Mais elle avance qu’il ne faut pas deux poids deux mesures et qu’il faudrait manifester aujourd’hui, la même solidarité vis-à-vis du peuple palestinien.

Cependant des polémiques ont fait suite aux prises de position de certains députés LFI sur le conflit proche-oriental et de Jean-Luc Mélenchon. Manon Aubry répond que beaucoup de caricatures ont été tirées sur les positions de LFI et déclare : nous avons condamné les attaques abjectes du Hamas contre des civils israéliens. Ce qui est faux concernant certains élus et dirigeants de LFI.

Manon Aubry relève un « moment de bascule » dans la banalisation de l’extrême-droite et la diabolisation de la gauche en France. Cela s’inscrit dans une tendance globale en Europe, avec une extrême-droite au pouvoir en Italie, en Scandinavie ou encore en Hongrie. Dans ce contexte, est-elle confiante sur le fait d’avoir une majorité de gauche au Parlement européen  après les élections de juin ? Elle relève : il y a un bloc réactionnaire en cours de formation entre la droite (Parti populaire européen – PPE), l’extrême-droite (Identité et démocratie – ID) et Conservateurs et réformistes européens (ECR), et une partie des libéraux (Renew). Elle déclare : « nous avons donc besoin d’un bloc progressiste afin de peser, mais faut-il encore que les socialistes (groupe des Socialistes et démocrates — S&D) rompent leur alliance avec la droite et les forces libérales ». Mais ce n’est pas du côté des amis de Jean-Luc Mélenchon que viendra la relance d’une  véritable stratégie unitaire, ni le renouveau, dans les idées et dans l’action, dont la gauche a besoin pour assumer, devant les peuples européens, ses responsabilités face à la montée des périls en Europe.


[1] Interview à Euractiv France 23/11/2023. Parlement européen, retranscription par Davide Basso et Paul Messad.  Voiraussi son entretien télévisé sur France 2, 9avril 2024.