Frédéric BOCCARA
Un travail a été engagé depuis un peu plus d’un an au Parti communiste pour définir un scénario conduisant à la neutralité carbone de la France à l’horizon 2050. Le travail d’un groupe constitué au sein de la commission Écologie du parti a ainsi élaboré la version préliminaire d’un « plan climat » qui a été présenté à la presse le 6 novembre.
Il a été indiqué à cette occasion qu’il s’agissait là du point de départ d’une large concertation au sein du PCF et de toute la société française pour débattre des propositions et orientations figurant dans l’état actuel du document, en vue d’aboutir à une version intégrant l’ensemble des contributions ainsi recueillies et susceptible d’être examinée et adoptée par les instances de direction du Parti.
Dans cette perspective, le blog d’Économie&Politique a mis à la disposition du public différentes contributions, dont plusieurs émanent de la commission économique du PCF (https://www.economie-et-politique.org/category/plan-climat-empreinte-2050/).
Un moment important a été le « webinaire » organisé par la commission économique le 19 décembre à destination des membres du PCF.
Nous reproduisons dans les pages qui suivent l’intervention de Frédéric Boccara prononcée au cours de cette réunion en ligne.
L’intégralité de la séance peut être visualisée sur le blog d’Économie&Politique à l’adresse suivante : https://www.economie-et-politique.org/2023/12/21/webinaire-sur-lelaboration-dun-plan-climat-du-pcf/
Il s’agit de se comprendre pour déboucher sur un véritable plan climat qui soit le bien de l’ensemble du PCF. Un plan qui « marcherait » celui-ci, et qui soit accessible aux luttes, aux batailles immédiates ― sociales, politiques et d’idées ― sans renvoyer à un « tout ou rien », c’est-à-dire au fait d’attendre d’avoir un communiste ou un président très « éclairé », qui accèderait au sommet du pouvoir d’État.
La présente contribution articule donc analyse critique et propositions, Pour avancer dans la direction d’une vraie interaction entre écologie et économie, ce qui est absolument nécessaire. Car le plan dans sa « version préliminaire » présentée le 6 novembre à la presse et publiée, montre à sa façon qu’avoir une approche essentiellement physique en restant dans l’économie du capitalisme cela ne marche pas. En même temps qu’il donne certains ordres de grandeur de l’ampleur de ce qui est à faire du point de vue énergétique.
Il est donc essentiel qu’il y ait une seconde et même une troisième phase d’intégration. Elle ne peut pas être un simple ajustement. Faisons mentir cette tradition de certains commerciaux ou consultants, voire informaticiens, qui promettent la version V2 pour vendre la version V1 sachant pertinemment qu’il ne feront jamais de version V2…
Partons des aspects les plus importants à débattre et à faire avancer dans la version « préliminaire pour concertation ».
1 Des préconisations « décroissantes » et insistant principalement sur les comportements des ménages, donc leur culpabilisation, malgré une affirmation anti-décroissance : le besoin central de changer le comportement des entreprises est très négligé
Comme beaucoup l’ont remarqué, la version actuelle du plan est marquée par une volonté de combattre la décroissance et le malthusianisme… qui aboutit à un plan de décroissance malthusienne de la consommation des ménages et à une écologie par certains côtés punitive envers les gens.
Cette version préliminaire du plan insiste sur les inégalités entre ménages, monte en épingle les tensions sociales entre catégories du monde du travail, sans voir (cf. contribution d’Evelyne Ternant) la faible inégalité de revenus au sein de tout le salariat en raison de l’écrasement de la hiérarchie des salaires[1]. Il s’enferme dans les ménages et leurs comportements qu’il tend à culpabiliser, dans une approche riches-pauvres, en confondant les couches moyennes et les ultra-riches : tout ce que fait l’idéologie dominante.
Les préconisations du « plan » proposé sont centrées sur la consommation et non pas sur le besoin d’une toute autre offre… pour permettre une autre consommation.
Il passe totalement à côté de la grande question, la question centrale, qui est le rôle des entreprises, leur comportement dominé par le capital (ce qui est autre chose que « les riches »). C’est ce comportement qui doit être radicalement changé. Quelques éléments de ceci sont présents, mais dans la fin du document, complètement déconnectés du reste, comme un supplément d’âme, ajouté après élaboration du plan.
Il n’aborde pas du tout l’exigence d’un tout autre aménagement du territoire permettant une autre vie plus émancipée et donc une tout autre consommation. Or, si dans un cas comme dans l’autre (action pour restreindre la consommation, action pour changer l’offre) on cherche, in fine, à ne pas aboutir aux mêmes consommations, dans le premier cas, on contraint les ménages de façon autoritaire et centralisée, à l’opposé de notre projet de société démocratique, autogestionnaire et émancipatrice[2]. Cela ne marchera pas, car non seulement le corps social résistera et, les entreprises ne changeront leur façon de produire qu’à la marge, mais aussi les consommations ne correspondront pas aux besoins. C’est précisément ce qui est engagé par les pouvoirs actuels et qui est rejeté et produit des effets totalement insuffisants. Dans l’autre cas, on insisterait sur les entreprises, leur comportement, et on changerait vraiment les productions de notre société en même temps que sa culture de consommation.
En réalité, il devrait s’agir, on y reviendra, de faire décroître certaines productions et consommations… mais aussi d’en faire croître d’autres ! C’est à dire de se placer dans l’optique d’un tout autre « développement »… qui nécessitera pendant de nombreuses années plus de dépenses monétaires, mais une décroissance des émissions ainsi que des rejets et consommations de matières premières.
On s’attend, dans un plan de prospective à long terme ― communiste qui plus est ― à ce que soient d’emblée affichés des objectifs de secteurs et types d’activités amenés à croître et se développer et des secteurs et activités amenées à diminuer, parfois même radicalement. On s’attend aussi, Evelyne Ternant y revient, à une tout autre conception du changement de la société que des préconisations autoritaires et étatiques, décrétées d’en-haut.
1.1 Trois exemples décroissants (!) : le fret, l’aéronautique et l’agriculture
On peut prendre trois exemples significatifs de cette optique « décroissance et culpabilisation des ménages ». Je repartirai de l’exemple de la route qui est très systémique, quelques mots sur l’aéronautique, puis l’agriculture.
a) Le transport routier
Le transport routier représente environ 30 % des gaz à effet de serre (GES) émis depuis le territoire français[3]. Il faut bien faire attention, on est en gaz à effet de serre. La circulation, c’est autre chose, elle se mesure en nombre de véhicules-kilomètres, c’est-à-dire qu’une voiture est égale à un camion, et là les voitures particulières c’est beaucoup, c’est 70 % de la circulation. Mais si on prend l’énergie dépensée, en tenant compte notamment des tonnes-kilomètres de fret, qui permettent de passer aux émissions de gaz à effet de serre, alors le fret routier (poids lourd + véhicule utilitaire léger) représente à peu près 50 % des émissions ! Sans parler des nuisances qu’induit le transport routier, longue distance notamment (y compris transit étranger), telles que l’engorgement, l’usure des routes, etc.
Malgré ces proportions, le plan propose surtout de faire porter l’effort sur les véhicules particuliers. Il propose un recul de la circulation routière des ménages. C’est difficilement acceptable. Cela fait porter l’essentiel de l’effort sur les ménages. Et d’ailleurs, c’est un peu suivre tout ce qui existe déjà comme prétendues réponses au défi climatique, et qui ne marchent pas vraiment. La différence dans ce que nous proposerions serait que, en cohérence avec certaines de nos options culturelles, dans le monde rural, nous considérons que la voiture devra pouvoir continuer à exister.
En revanche, pour le fret routier, il n’est proposé qu’une stabilisation (!) du transport routier de marchandises à son niveau actuel. Or, c’est plus ou moins ce qu’on observe déjà puisque, en réalité, depuis 2000, la circulation des poids lourds de pavillon français n’a pas augmenté (en véhicule-km) et que les émissions de gaz à effet de serre de l’ensemble du fret routier (y compris pavillon étranger et véhicules utilitaires légers) ont reculé de 6 %, soit -0,2 % par an, tandis que les émissions des voitures particulières reculaient de 11 % (-0,4 % par an). Pour la part modale du fret ferroviaire dans le transport terrestre, l’objectif proposé de 25 % en 2050 fait qu’on ne reviendrait qu’au niveau de 1986. Non seulement cela laisse le routier majoritaire, mais c’est en dessous de l’objectif que l’Union européenne affiche, non pas pour 2050 mais pour 2030, puisque l’UE se donne 30 % de ferroviaire pour 2030. Même si c’est en partie bidon de leur part, on ne peut pas se permettre d’afficher une ambition moindre que l’Union européenne. En outre, cela montre que ceux qui tiennent le manche du pouvoir savent, eux-mêmes, qu’il faut être beaucoup plus ambitieux.
Aller plus loin en 2050 pour le ferroviaire, c’est beaucoup ? Peut-être, mais c’est pourtant nécessaire ! Il faut bien afficher le besoin d’une forme de révolution dans le fret. S’en donner l’ambition. Le fret c’est très systémique, donc très exigeant. Et bien sûr cela a des conséquences dans beaucoup de domaines. Il faut donc travailler. Mais c’est un travail intéressant de plusieurs commissions du PCF et c’est là-dessus qu’il faut beaucoup avancer : cela implique une réorganisation des entreprises, des relocalisations, un autre aménagement du territoire d’autant que les marchandises n’arrivent pas aux mêmes endroits qu’autrefois. Et puis, bien sûr, des transformations sur la vision de la SNCF, l’opérateur. Bref, développer une production nouvelle, former, embaucher, engager des recherches, développer des logiciels nouveaux. En particulier, réaliser des embauches massives de cheminots, roulants, ouvriers, manutentionnaires, un travail des ingénieurs, des techniciens des concepteurs, des informaticiens pour organiser l’intermodalité, un travail en amont dans la filière industrielle du ferroviaire, etc.
Et sur le fond, c’est porteur d’un tout autre sens politique : il faut agir sur les entreprises, transformer le système productif, même si c’est complexe et difficile, afin de permettre aussi une autre consommation des personnes et des ménages, plutôt que de commencer par culpabiliser et contraindre les personnes.
Par ailleurs, poser l’objectif de réduction des déplacements en voiture individuelle que le projet de plan met en avant, pose des questions de démocratie et de libertés individuelles. Il faut plutôt partir des besoins et confronter les besoins à l’offre, dans une démarche de planification nouvelle qui doit être au cœur de notre plan. Or dans le texte existant elle est très secondaire et trop étatiste (voir présentation d’Evelyne Ternant). On ne peut pas avoir un plan qui dit : « voilà, les ménages, tant pis pour vous ». Concernant les besoins de mobilité des personnes, il y a, au sein de ceux-ci, il y a des besoins contraints, les mobilités des personnes. L’INSEE montre que dans les courtes distances, 42 % des déplacements courtes distances, ce sont des déplacements contraints, liés aux trajets domicile-travail notamment. Ils sont effectués pour 80 % par des véhicules particuliers. Comment les faire diminuer ?
Cela pose la question de l’aménagement du territoire, de la localisation différente des emplois et des activités économiques, une localisation reposant sur une logique différente de la logique actuelle. Mais aussi, pour les autres déplacements, cela pose la localisation différente des commerces, la répartition des commerces dans l’espace, celle des services publics et des services privés. C’est remettre en cause de ce que j’appelle, personnellement la « ville taylorienne », dont les espaces sont hyperspécialisés. Cela renvoie donc aux questions d’aménagement du territoire qui ne sont pas abordées dans le (projet de) plan. Alors qu’elles sont fondamentales. Certes, ce projet de plan dit : oui, il faut agir sur l’aménagement du territoire. Mais cela ne tient aucune place dans la logique du plan, c’est complètement annexe. Et d’ailleurs on ne sait pas comment on agit dessus, ni dans quelles directions. On a eu la discussion en exécutif du PCF, le CEN. Cette question de l’absence de l’aménagement du territoire est venue de plusieurs camarades. En réponse, si j’ai bien vu, quelques phrases ont été ajoutées, sans changer le reste du plan. C’est pourtant une grosse question. Afficher des moyens d’action sur l’aménagement du territoire, c’est au cœur finalement de notre philosophie politique, à nous les communistes. D’autant plus que de multiples luttes existent !
On voit comment l’écologie, le défi écologique, pourrait nous permettre de faire comprendre vraiment ce que nous voulons. On veut en finir par exemple avec une sorte de taylorisation de la ville, comme je l’ai dit, avec, pour caricaturer en prenant Paris et l’Ile de France : La Défense et tous les emplois à un endroit (plutôt à l’ouest) ; les habitations et les dortoirs à un autre endroit (plutôt à l’est). Et puis dans le centre, les musées, la culture. Je caricature, mais nous voulons autre chose précisément. Nous voulons même de l’agriculture en ville. Pour le maraîchage.
De l’autre côté, il y a les besoins contraints de la production. Lesquels ? On parle de relocalisation, mais il n’y a pas du tout de précision, on ne part pas des besoins précis de production. Comment y répond-on ? Comment est-on sûr que l’on n’évince pas les besoins de productions ? Qu’on répond au défi climatique en même temps qu’aux autres défis humains, se soigner, se loger, etc. ? et non pas en évinçant les autres.
b) L’aéronautique
Deuxième exemple, l’aéronautique. Le plan propose de diminuer de moitié la quantité de transport aérien. Y compris international. Évelyne reviendra sur la dimension « revenu » et les erreurs qui sont dites sur les « riches ». Mais donnons quelques chiffres : le transport aérien pèse 3,5 % de l’empreinte carbone de la France alors que le fret routier pèse, lui, environ 15 %, donc on agit sur 3,5 % très fort au lieu d’agir franchement sur 15 % ce n’est pas la même chose. C’est peut-être un petit peu plus que 3,5 % en termes de pouvoir de réchauffement, si on prend en compte les traînées aériennes qui participent aussi de l’effet de serre, bien que là il y ait débat. Au mieux on peut allouer 2 à 3 points de plus, ce qui donne 6 % à 8 %. Donc le fret routier, à lui seul, c’est deux à trois fois plus que l’aérien.
Et comment diminuerait-on le transport aérien ? Outre l’amélioration de l’offre de transports alternatifs (ferroviaire, notamment), on contraindrait les gens à ne pas prendre l’avion ? Ou on augmenterait les prix ? On créerait un rationnement ? Une carte d’État pour le transport aérien ? Bref, on reprend Jancovici et le discours des médias dominants. C’est dire s’il y a tout une dimension qui fait appel à une société de la contrainte et de l’autoritarisme, ce qui renvoie, en particulier venant de nous, à l’Union soviétique, logique dans laquelle on ne veut pas rentrer. Il faut donc reprendre le sujet tout autrement.
c) L’agriculture
Troisième exemple, l’agriculture. Malgré la volonté de pas faire de décroissance, c’est une décroissance des cheptels (bovin, porcin, avicole) ; pour le cheptel bovin, c’est une diminution de 2 millions de têtes. Alors on dit que c’est peu. C’est quand même -10 %. Tout cela en même temps qu’un arrêt des importations de viande. Ce qui fait une forte décroissance globale.
Alors, bien sûr, tout cela est préconisé en parallèle avec l’affirmation d’une forte augmentation de la production d’énergie électrique. Des capacités multipliées par 2,1 à horizon 2050, c’est à dire qu’on passe de 459 TWh à 970 TWh (voir page 10 et 11 du document). Ça fait 2,7 % d’augmentation des capacités par an, on ne sait pas combien il y a de PIB derrière cela. Il faudrait pouvoir comparer, or on n’a aucun chiffre de PIB d’investissement, de consommation, d’exportation, d’importations, ce qui est un problème et fait qu’on ne peut pas parler de plan, à mon sens, mais d’un projet sur lequel il reste pas mal de travail et même des itérations.
J’insiste, en conclusion intermédiaire : la question des entreprises et du mode de production n’est pas du tout mise en avant (sauf pour insister sur l’énergie nucléaire), le projet insiste sur la consommation des ménages. De même, la question du capital, de son poids dans les logiques et de sa domination dans les dépenses au lieu de dépenser pour les capacités humaines, est quasiment absente. Or, précisément, dépenser pour les capacités humaines c’est non seulement moins émettre de GES et moins consommer de matières que dépenser pour le capital, mais c’est aussi une question clé pour affronter les défis, technologiques et autres, d’un nouveau type de production. Ce sont de grosses questions politiques et techniques à côté desquelles passe le plan.
2 L’international
C’est à la fois une question politique et une question de « bouclage ».
Une question politique. Le plan ne la traite quasiment pas. Or, c’est une grosse question. Je rappelle que les exportations et importations de la France, c’est 30 à 35 % du PIB. Donc on exporte et on importe 30 et 35 %, ce qui fait un solde commercial déficitaire compte tenu du fait qu’on importe plus (autour de 100 milliards de déficit de biens, soit environ 4 % du PIB).
2.1 Les importations et le déficit commercial
L’international est traité de la façon suivante dans le document : il est dit qu’il faut baisser les importations, mais on ne sait pas comment, sauf pour quelques produits comme le lithium dont on dit qu’on peut ouvrir une mine dans l’Allier (c’est dans l’actualité). Et par ailleurs, le plan affirme que les soldes commerciaux vont devenir positifs, que le déficit va disparaître. Mais ce n’est pas un résultat, c’est une hypothèse ! Donc une affirmation gratuite. On fait l’hypothèse qu’en 2050 les soldes commerciaux seront positifs, on ne sait pas comment on les obtient. C’est une énorme question. Il y a vraiment quelque chose à travailler, on ne peut pas affirmer cela ainsi, cela manque énormément de sérieux et de crédibilité. On sent bien qu’il y a au moins un deuxième, voire un troisième tour de travail à faire pour arriver à un vrai plan.
2.2 Les exportations
Mais deuxièmement les problèmes vont plus loin. Pour les exportations, le plan « propose » au contraire de continuer à exporter. En disant par exemple que l’on va vendre nos voitures thermiques aux autres pays.
Mais comment fait-on pour que les autres acceptent nos exportations alors qu’on veut réduire nos importations ? Si on ne veut plus importer et qu’on veut beaucoup exporter, le monde est un peu plus compliqué que cela…
2.3 La co-production
Ensuite, il y a la façon dont on coopère au niveau international pour produire. Par exemple, les turbines pour les centrales nucléaires qu’on réalise à Belfort, les fameuses turbines Arabelle. On les produit pour servir une grande partie du monde (60 % des centrales en sont équipées dans le monde, dit-on), donc on les exporte. Mais aussi on les co-produit, on les produit à plusieurs, à plusieurs pays. Il faut donc importer pour les produire, et puis il y a tout un jeu de ventes et achats internationaux de services, de paiements de royalties sur différents brevets, de valorisations des services et des brevets. Dans le même temps, co-produire permet de partager les coûts en bénéficiant d’économies d’échelle importantes. Le problème n’est pas la co-production, ni même de ne pas tout produire depuis la France. Le problème, économique, est double : avoir une maîtrise suffisante de la technologie et du processus de production d’ensemble ; s’attaquer à l’énormité du coût du capital provenant du fait que la mise en commun des coûts de production se fait par une dépense en capital financier pour acheter les filiales (fusions financières) et les technologies ; auquel s’ajoute l’enjeu écologique.
La co-production est le cas pour beaucoup d’autres produits. Donc je pense qu’il y a une conception de l’international qu’il faut que l’on travaille. Je ne dis pas que j’ai la réponse directe, mais il faut travailler. On ne peut pas mettre les choses ainsi. Cela ne tient pas la route.
2.4 Les multinationales françaises à l’étranger
Ce qui m’amène aux multinationales en tant que telles. Le partage de ressources que permettent les multinationales, malgré tout et de façon pourrie, leur permet de coproduire. Ce n’est pas vu, y compris le fait qu’on pourrait partager de façon moins coûteuse en partageant vraiment, par des accords non capitalistiques, au lieu de dépenser financièrement pour racheter l’autre dans des guerres épuisantes de fusion et de prise de contrôle. Cela permettrait de dégager de l’argent pour le développement d’une production écologique, etc. Prenons en exemple la bataille d’Alstom (une des batailles d’Alstom). Siemens et Alstom avaient monté un schéma où Alstom dépensait 1 milliard en capital financier pour fusionner avec Siemens, partageant certes les coûts mais d’une part perdant le contrôle, d’autre part dépensant 1 milliard au lieu de pouvoir le dépenser en recherches, développement de l’emploi et des qualifications, et investissements pour mise à niveau de l’outil industriel. Un milliard, au lieu de faire un accord de coopération sans dépense en capital (mais avec des pénalités s’il n’est pas respecté). Donc cela, ça doit être présent, parce ce sont les batailles, c’est le terrain. C’est élaborer un plan qui se branche sur les luttes et donne sens aux luttes, les renforce, tout en pouvant être, à son tour, porté par les luttes.
Enfin, il y a le rôle de nos multinationales françaises à l’étranger, Denis Durand en a parlé, c’est fondamental. Elles génèrent des gaz à effets de serre, beaucoup à l’étranger. Et prendre « l’empreinte carbone » ne suffit pas. Petit rappel : les émissions du territoire, c’est ce qui est généré directement sur le territoire. La France ne pèse que 1 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, donc on peut faire ce qu’on veut, ça aura pas beaucoup d’effet, il faut se le dire. Prendre l’empreinte, ce qui est proposé par ce « plan », c’est ajouter la moitié, donc là on pèse 1,5 %. L’empreinte, c’est ajouter ce que nos consommations en France génèrent comme émissions pour produire ce qu’on va consommer en France. Mais c’est toujours une vision consommation et culpabilisation des ménages… et cela reste peu.
En revanche, il y a en plus toute l’activité de nos multinationales à l’étranger, et c’est loin d’être seulement pour nos consommations, c’est pour exploiter les pays, pour exporter ailleurs dans des pays tiers. Et c’est aussi ce que font les banques françaises avec leurs prêts à l’étranger. Or les banques françaises, ce sont de très grosses banques. Elles prêtent dans le monde entier. Et là, les banques, c’est 8 fois les émissions territoriales[4], donc on ajoute 8 points : cela nous amène à 9,5 % des émissions mondiales. Là, la France pèse ! Et on a seulement pris les banques, pas les autres multinationales…
Dans une vision internationaliste, mais aussi dans une perspective d’efficacité, c’est cela qu’il faut prendre en compte. C’est une vraie question. Cela impliquerait d’ouvrir d’autres relations avec le Sud, avec l’Afrique. Il y a le pétrole en Afrique, il y a le cobalt (on en parle dans le document de « version préliminaire soumis à concertation ») mais il y a aussi le lithium, dont une très grande partie vient, pour l’instant, des plateaux andins, en Amérique du sud. Les consommations et importations de lithium et de cobalt augmenteraient d’autant plus que l’on fait presque tout reposer en matière de transports sur la voiture électrique !
Un plan communiste doit venir là : le rôle à l’étranger des banques et autres multinationales sous contrôle français. Ce serait très fort et ce serait notre spécificité pour une efficacité de la contribution française à la lutte mondiale. Cela brancherait sur des luttes en France comme dans le monde. 9,5 % des émissions mondiales, c’est tout autre chose que de culpabiliser les ménages sur leur consommation et leur voiture… qui jouera in fine sur 0,15 % des émissions mondiales[5].
2.5 Le « bouclage » international
Et enfin, il y a la question du « bouclage ».
Qu’est-ce qu’on appelle le bouclage ? C’est, pour toute prévision, tenir compte des effets en retour des autres variables (autres pays ou autres variables en amont ou en aval de celles que l’on prévoit).
Il y a plusieurs éléments de bouclage. Ils ne sont pas pris en compte et il nous faut les prendre en compte. On en pointe ici deux, on en traitera un troisième dans la partie sur l’emploi. D’abord le bouclage, ce sont les autres pays et les multinationales. Ces dernières vont mener une bagarre sur les prix, en particulier si elles ne suivent pas la même trajectoire de réponse au défi climatique. Elles vont baisser leurs prix et donc il va y avoir une forte concurrence en prix qui va induire des délocalisations. Les multinationales vont préférer produire à l’étranger. Comment on répond à ça ? On contraint, on visse ? Comment on fait ? C’est une grosse question.
Deuxième élément de bouclage qui n’est pas pris en compte, en tout cas pour lequel on n’arrive pas à savoir, c’est l’investissement. On a pourtant posé la question. Mettre à niveau l’appareil productif français, ne serait-ce que pour produire des voitures électriques tel que c’est proposé à fond dans le plan[6], cela nécessite des investissements. Tout de suite. Il faut des machines-outils qu’on ne produit pas en France (allemandes et japonaises notamment), cela représente des importations dont la production génère un surcroît de gaz à effet de serre, tout de suite. Je ne sais pas comment c’est pris en compte. On ne sait pas. Sans parler du déficit commercial immédiat que cela creuse. Donc, il y une grosse question derrière cela.
L’international, c’est difficile. On peut dire qu’on a du mal, qu’on fait des hypothèses, mais il faut les faire, les expliciter. Car ce sont de grosses questions politiques en réalité. Comment le faire ? En le disant. En mettant en avant, non pas un défaut mais un gros enjeu politique : par exemple, comment reconquérir une filière de biens d’équipement et comment faire en sorte qu’elle ne soit pas émettrice de gaz à effet de serre ?
2.6 Le besoin d’une autre internationalisation
En réalité, il faudrait dans un plan climat communiste insérer tout une dimension « autre internationalisation » et autre action de l’Union européenne.
Au nouveau mondial, schématiquement, cela pourrait reposer sur trois axes :
- coupler l’ONU (le PNUE, programme des nations unies pour l’environnement, auxquelles les COP sont liées) et le FMI. Ce dernier ne peut être indépendant de l’ONU. Car pour l’instant, on a des COP sans moyens financiers mondiaux, puisque ceux-ci sont essentiellement l’apanage du FMI. Seules quelques rustines sont à la disposition de la COP ;
- engager une émission importante de DTS (droits de tirages spéciaux), sorte de création monétaire mondiale, affectée à la réponse au défi climatique et répartie selon les besoins des pays au lieu d’être répartie, comme ce le serait avec les règles actuelles, à peu près selon le poids des pays dans le PIB mondial ! La France doit agir en ce sens. Cela doit faire partie d’un plan climat communiste ;
- transformer l’OMC (Organisation mondiale du Commerce), organisation de maîtrise du commerce et des investissements, ainsi que du partage des technologies. C’est décisif.
Au niveau de l’Union européenne :
- adopter des règles de coopération ;
- engager une création monétaire massive, par la BCE, sous l’égide d’un Fonds pour le climat, doté d’un fonctionnement démocratique et représentatif, pour financer les services publics liés au défi climatique (depuis les services publics des forêts et de l’énergie jusqu’aux services publics de l’enseignement et de la formation, en passant par la recherche ou le transport) ;
- développer un grand plan de fret ferroviaire européen
- engager la mise en place d’un principe de sécurité d’emploi ou de formation dans toute l’UE, avec des institutions et des droits précis, des responsabilités nouvelles pour les entreprises, et des droits nouveaux pour les personnes.
3 L’emploi
3.1 L’emploi est causal, la SEF n’est pas un accompagnement social
Certes, Denis Durand l’a noté dans son intervention précédente, la sécurité d’emploi et de formation (SEF) est citée. Elle l’est dans plusieurs endroits du document, mais elle n’est prise que pour compenser les problèmes sociaux pour organiser des reconversions et l’accompagnement social. Bref pour « faire passer la pilule ». Non ! Pas d’accord. Pour nous communistes, l’emploi c’est fondamental. Parce qu’il est causal, en quelque sorte. C’est-à-dire que l’inventivité humaine et le travail sont décisifs pour élaborer les réponses au défi climatique et pour les mettre en œuvre. Si on ne forme pas et si on n’embauche pas massivement, cela ne marchera pas. Par exemple, pour réaliser une rénovation thermique de tous les bâtiments, il faut d’une part former des dizaines de milliers d’artisans et de travailleurs du bâtiment, et ceci en permanence car les techniques ― et le choix à faire parmi celles-ci ― vont évoluer. Il faut d’autre part tout un travail de R&D et de mise au point pour de nouveaux matériaux. Là aussi en permanence. Contrairement à ce que fait le capitalisme, qui fait de la R&D « au fil de l’eau » et/ou s’il y est poussé par la concurrence et les perspectives de profit le plus rapide.
Il faudra donc plus d’emploi, de formation, et autrement que par le passé (or les proportions du passé sont incluses dans la prolongation des tendances observées, qui est probablement la méthode retenue pour ce premier travail). Et plus que dans les modèles dominants.
En outre, quantitativement, il y a une nécessité énorme de formation. C’est précisément, pourtant, au cœur de notre projet de SEF. Or, ce n’est pas pris en compte non plus. Les camarades de la commission Enseignement on dit, en découvrant le plan lors du CEN[7] : on n’a pas les formateurs, les enseignants. Il faut boucler sur la formation aussi !
Il y a non seulement besoin de formateurs pour former les gens, cela nécessite du temps, mais aussi des moyens financiers, des bâtiments.
Seul l’enseignement supérieur est abordé dans le texte, c’est nécessaire, mais, même pour celui-ci, il n’est pas sûr que le bouclage soit fait. Et il faut aussi le secondaire et, en réalité, tous les niveaux.
Par ailleurs, concernant l’emploi, il y a une question de démocratie. On ne peut pas seulement dire : « Salariés, alignez-vous sur les décisions que l’État aura prises ». La SEF, en plus de la formation, ce sont des mobilités choisies, sur lesquelles les gens interviennent. C’est une grande question qu’on pourrait faire apparaître, nous communistes. Cela nécessite de s’appuyer sur les contributions de l’ensemble des commissions et secteurs de travail pour traiter les besoins des différents secteurs d’activités, comme nous l’avions fait, à la commission économique, pour chiffrer le programme présidentiel à 5 ans.
Nous devrions afficher dans quel secteur on veut augmenter l’emploi, dans quel secteur on veut le diminuer. Par exemple, on veut diminuer la finance et avoir un autre type d’appui financier aux entreprises (ce qui renvoie aux luttes des travailleurs). On va développer le service public de l’écologie, on veut développer l’industrie de la réparation et du recyclage qui est à la fois de l’industrie et du service. Ça doit progresser énormément. On peut donner des chiffres, on peut avancer des choses, c’est très important. Et on veut développer le service public de la santé, le service public de l’aménagement du territoire, etc.
Je ne peux pas tout dire mais donc il y a un travail à faire là-dessus qui est très important.
Dans un plan communiste, le chiffrage de l’emploi doit être affiché en même temps que les objectifs de réduction des GES et les milliards dépensés, pas parce que nous sommes « social », laissons cela aux sociaux-démocrates et aux « travaillistes », mais parce que le travail est un levier essentiel de la transformation et que, contrairement à ce qu’affirment tous les tenants de la pensée dominante, tout particulièrement le Shift project et Jean-Marc Jancovici, les emplois ne seront pas créés spontanément par le démarrage d’une transition écologique[8] !
Et puis cela contribuerait à donner à voir le type de société que nous voulons.
3.2 « Investir » ou un mix emploi-formation/investissement radicalement inversé ?
Donc l’emploi doit être considéré comme un moyen fondamental. Mais, deuxièmement, il y a une question de classe derrière cela qui n’est pas comprise. Le « plan » dit partout, « il faut investir ». C’est que disent quasiment toutes les autres forces politiques ou idéologiques.
Nous devons nous méfier de ce mot, « investir ». Parce que, en réalité, c’est masquer l’enjeu de classe. Investir c’est mettre dans le capital. Nous, il faut beaucoup d’emplois, de formation… et de l’investissement qui accompagne, mais de moins en moins en proportion. Il faut un nouveau « mix » emploi-formation/investissement. Il faut de l’investissement matériel à la fois parce qu’il permet d’implémenter certaines technologies économisant les GES, ou n’en rejetant pas, et parce qu’il faut améliorer l’efficacité. Mais il faut aussi, voire surtout, de l’emploi et de la formation. L’important ce sont les travailleurs et les travailleuses. De fait, il y a une question de classe, là. Or, quand on dit « investir » et uniquement cela, on est passé sans se rendre compte de l’autre côté, en conciliant dans le combat de classe. C’est loin de n’être qu’une question de principe. Par exemple, si on achète des locomotives et des trains, mais qu’on ne forme et n’embauche pas de conducteurs, cela ne marchera pas ! C’est pourtant un des problèmes dont souffre la SNCF : pénurie de conducteurs. Et on peut remonter la filière : pénurie de soudeurs pour fabriquer les trains (locomotive et lien wagons/boggies), pénuries de chaudronniers pour fabriquer les locomotives, etc.
Inverser le mix emploi-formation/investissement avec priorité aux dépenses d’emploi et de formation, l’investissement les accompagnant, c’est répondre aux enjeux présents de la transition écologique et de ce que sont les nouvelles technologies. Mais c’est aussi révolutionner notre société capitaliste, pour laquelle la priorité, en mode normal, c’est d’investir pour supprimer des emplois et pour baisser les dépenses salariales et sociales.
4 La technologie
La technologie, et les choix technologiques, sont un des moteurs fondamentaux d’une transition écologique réussie. Mais contrairement au « techno-solutionnisme »[9], pour nous il s’agit d’agir dessus. C’est précisément convergent avec ce qu’on observe dans les luttes des travailleurs de la recherche publique ou dans les entreprises : les choix technologiques font l’objet d’âpres luttes pour agir dessus face à un patronat qui les soumet à la logique du capital, choisissant systématiquement les technologies plus lourdes en capital ― donc en consommation de matières ― car cela rémunère le capital. Par exemple : plutôt du béton pour les lignes à grandes vitesse (LGV), quitte à réaliser des nouveaux tracés qui consomment à la fois du béton et de l’espace, voire des terres agricoles, plutôt que de développer une technologie pendulaire, qui utiliserait les mêmes tracés mais demande pour être développée de dépenser en R&D des salaires de chercheurs et contient une incertitude, donc une moindre promesse de profit et de rentabilité financière. Pour faire simple, on choisit Bouygues plutôt que le CNRS ! On pourrait aussi parler de l’hydrogène. Le patronat veut développer l’utilisation de l’hydrogène mais sous forme liquide (gaz comprimé et refroidi), ce qui est très consommateur de capital car cela nécessite une grosse infrastructure matérielle de tuyaux à travers le pays pour le transporteur ainsi que des réservoirs coûteux, grands et très renforcés sur les véhicules, ce gaz explosant facilement. Il ne cherche pas à développer la piste de l’hydrogène solide (tels les disques d’hydrure de magnésium ou d’hydrures en poudre), technologie « quasi-mature », moins consommatrice de capital car on pourrait alors le transporter et le stocker facilement. Le grand capital ne le souhaite pas car d’une part, cela rendrait obsolètes une grande partie de ses infrastructures « de tuyauteries » qu’il souhaite conserver, reconvertir, développer et rentabiliser, d’autre part cela exige de faire encore des dépenses de R&D pour arriver au résultat, donc des salaires, et moins de rentabilité immédiate. De même, au lieu de produire l’hydrogène par électrolyse, ce qui exige de produire en amont beaucoup d’électricité, la piste d’une production d’hydrogène par la biologie (notamment les micro-organismes) n’est pas du tout incitée à se développer.
Au total, tous les empêchements que le patronat et la logique du capital imposent à la recherche sont un enjeu considérable de luttes sociales et culturelles qui peuvent se conjuguer avec l’exigence écologique. Ces empêchements font souvent apparaître comme des « impasses » des pistes qui ne sont tout simplement pas appuyées au niveau nécessaire et demanderaient simplement plus de moyen et plus de temps, ou sont confrontées à l’absence de marché immédiatement solvable à court terme. Partout les directions, le patronat, voire les pouvoirs publics, répondent : « pas rentable, ou pas assez rentable ». Voilà le diagnostic. Cela montre l’exigence d’une liberté de recherche, d’un appui dans la durée et d’un financement des investissements reposant sur d’autres critères que la rentabilité financière maximale et à court terme. Un plan communiste pour le climat doit pouvoir appuyer les batailles et exigences des ingénieurs, des chercheurs, des techniciens, mais aussi des simples citoyens, sur les choix technologiques et de recherche.
Cela posé, revenons au projet de plan. Des choix technologiques y sont faits. La philosophie, comme l’expliquent régulièrement ses auteurs est de dire : on prend les technologies « matures » ou « semi-matures ». C’est d’ailleurs Alain Tournebise, membre à la fois de la commission économique et de la commission énergie, qui a fait ajouter « semi-matures » parce que sinon le projet de plan excluait… l’EPR ! Qui n’est effectivement pas tout à fait mature. Ça veut dire que pour l’énergie, on se base sur le nucléaire existant et les EPR, mais pas sur le nucléaire dit « de 4e génération », c’est-à-dire de type Surgénérateur qui utilise les déchets nucléaires. C’est pourtant fondamental, et cette technologie est en service ― comme prototype ou démonstrateur ― dans plusieurs pays, la Russie l’Inde, la Chine, mais on l’a fermée en France (projet Astrid)[10]. Or, puisque ces technologies utilisent les déchets nucléaires, on disposerait d’ores et déjà en France selon les estimations de plusieurs milliers d’années de combustible (!), sans avoir besoin de continuer à en extraire et à surexploiter l’Afrique.
On pourrait s’y prendre autrement dans un plan communiste pour le climat. On pourrait dire : procédons en deux temps. S’en tenir aux technologies matures et semi-matures pour les 10 années à venir. Puis dire : pour les 15 années suivantes plusieurs trajectoires sont envisageables, par exemple une avec les surgénérateurs et/ou avec la production d’hydrogène par fermentations. Et dire : voilà comment on s’en donne les moyens dès présent : dépenses de recherche, etc. C’est aussi ainsi que doit être utilisé un plan à aussi long terme (25 ans) : pour éclairer des choix démocratiques
La technologie de type surgénérateur, il faut imaginer ce que ça signifie comme changement positif de relations avec l’Afrique, et même comme changement de l’acceptabilité du nucléaire, etc.
Des camarades pourront mieux le développer que moi.
Dernier problème, sur l’énergie, dans l’état actuel du « plan », on ne sait pas combien est mis de moyens (milliards et emplois) pour développer les recherches sur toutes les autres énergies.
Il faut absolument en mettre, par exemple, sur l’hydrogène qui est fondamental. On devrait développer cela car actuellement, le projet de plan suit la Commission européenne en misant tout sur la voiture électrique (au contraire de la lutte menée par les salariés de l’automobile, les CGT-Renault notamment, à Lardy et au technocentre de Guyancourt, tout particulièrement).
Mais il y a aussi absolument besoin de recherche sur les matériaux pour l’isolation par exemple, c’est fondamental. Ou, comme j’y ai fait allusion, sur la production d’hydrogène par micro-organismes, etc.
Il faut accepter de voir que la recherche doit se développer énormément et il y a besoin d’afficher combien on met dessus. C’est important. C’est même fondamental. Je ne développe pas plus, mais cela pose problème que l’on ne voie rien dans le financement, peu sur l’enseignement supérieur, et pas les autres niveaux d’enseignement. Au contraire, l’enseignement et la recherche (appliquée, fondamentale mais aussi en sciences sociales), cela doit être affiché comme un objectif important d’un plan communiste.
On a comme objectif de développer la recherche, de développer les chercheurs, de développer les formations parce que ce sera un levier fondamental de réponse au défi climatique, avec plusieurs hypothèses possibles pour la transformation. Et insister sur le fait qu’on y met d’autres principes, en lien avec les batailles qui sont actuellement menées dans les boîtes. Insister sur le nombre de recherches qui sont bloquées, comment aussi, pour les applications, les camarades veulent par exemple passer du militaire au civil. Ainsi chez Thalès (ex Thomson) sur l’imagerie, à partir de l’imagerie militaire ils mènent bataille pour une conversion vers le civil permettant une imagerie moins intrusive et moins consommatrice d’énergie et de GES, mais aussi une imagerie médicale qui détruit moins le corps. Toujours préserver le vivant ! Voilà un de nos principes.
Il faut prendre au sérieux l’importance de mettre des critères profonds sur les recherches : développer toutes les recherches qui permettent d’économiser du capital, de la matière, d’économiser de l’énergie et d’économiser les rejets. Non pas comme critère autoritaire, mais comme guide pour la décision démocratique, la concertation et l’évaluation.
C’est une orientation de société qui concerne les entreprises comme les services publics ou l’administration. La technologie, c’est tout un système qui doit changer, développer ― en tendance ― d’autres types de technologies, qui ne cherchent pas avant tout à remplacer les femmes et les hommes par du capital et des machines, mais qui au contraire préservent le vivant et améliorent sa condition. C’est au cœur des défis. Et nous, marxistes, nous pensons que les technologies c’est fondamental dans l’économie. C’est pour ça qu’on a aussi un parti qui veut s’organiser à l’entreprise.
Or, en poursuivant les tendances, il y a un aspect technologique constant : si on comprend le « modèle » mis en œuvre, quelle que soit sa forme précise qu’on ne connaît pas, il prend les rapports capital/travail, les proportions, qui existent et il les prolonge, en en mettant un peu plus de chaque côté. Mais le ratio reste le même, la proportion de l’un et de l’autre reste. Or, précisément, on a beaucoup trop de capital relativement à la valeur ajoutée produite. C’est ce qu’on appelle les problèmes d’efficacité du capital, le gâchis de capital, la crise d’efficacité du capital en France. Parce qu’on ne fait pas de qualifications suffisantes, parce qu’on ne veut pas transformer le type de travail, etc. Parce que le capital, c’est la propriété des actionnaires et des grands patrons, donc ils préfèrent en avoir beaucoup, c’est-à-dire de notre point de vue, celui de la société, en gâcher.
Or les travaux que nous avons faits montrent une tendance considérable à la hausse de la productivité apparente du capital matériel (équipements), indicateur de son efficacité, mais hausse complètement contrecarrée et plus que « mangée » par la baisse considérable de celle du capital financier et immobilier qu’il faut avancer en même temps que l’on avance ces équipements. Elle est aussi profondément contrecarrée par l’insuffisance de qualifications, d’emploi, la précarité et les bas salaires, qui font que beaucoup d’équipements sont gâchés et utilisés bien en-dessous de leur pleine efficacité[11].
Il faudrait même des partages de capital, peut-être qu’il faut afficher le partage de façon plus importante encore que je ne le dis, comme un élément fondamental d’économie de matières et de rejets de GES.
En tout cas, dans le travail réalisé, comme les modèles dominants, les ratios capital/valeur ajoutée ou capital/travail sont constants, donc cela veut dire qu’on a une hausse des consommations de matière et de capital similaire à celle observée dans le passé, ce qui pose problème. D’ailleurs on aimerait voir ces ratios. Or, nous pensons, que c’est de modifier ce ratio qu’il faut se donner comme objectif. C’est cela le passage à une nouvelle société, une société qui développe le vivant et la nature.
Donc, dans un plan communiste, on doit se donner un objectif d’amélioration de l’efficacité du capital. Ce doit être un objectif du plan en quelque sorte. Et c’est même une variable de contrôle et de rétroaction : elle permet de d’agir plus fort si on n’améliore pas assez l’efficacité du capital. Cela signale qu’il y a un problème. Donc ce doit être un l’objectif dans la décision, ça doit venir dans les critères des entreprises, dans les financements des banques, les aides, etc. C’est précisément un des deux critères fondamentaux alternatifs aux critères de rentabilité (le second critère fondamental c’est de développer la VAd, valeur ajoutée disponible pour les travailleurs.ses et la population)[12]. Et ça doit donner lieu à une action en retour : si on n’a pas fait assez, il faut agir, rétroagir.
5 Les financements
Les financements qui sont présentés dans le « plan » sont présentés comme des financements d’accompagnement au lieu de permettre de conditionner, d’impulser les transformations. Alors bien sûr, les camarades qui l’ont écrit ont pris en compte ce que nous avançons sur l’idée qu’il faut du taux zéro et de la modulation du crédit.
5.1 Des « conditions » mises aux financements, c’est une autre logique de société
Mais, premièrement, on ne voit pas l’importance des conditions derrière la modulation. Donc il est dit : on a créé des prêts à taux zéro qu’on pourra utiliser ! Mais non. Le prêt à taux zéro, c’est une question politique. Les fonds de financement, ce sont des fonds politiques. C’est à dire qu’il y a ce moyen qui est ouvert, mais si et seulement si vous transformez les productions, et on va suivre si elles sont transformées ou non. Ce ne sont donc pas exactement des financements à taux zéro pour telle ou telle technologie, ce sont des financements à taux bonifié (c’est à dire abaissé) d’autant plus abaissé que sont programmées et observées des réductions d’émissions de GES et des créations d’emploi-formation de qualité. Ce qui nécessite un suivi démocratique conjuguant pouvoir des salariés dans les entreprises et instances citoyennes démocratiques de planification, territoriales et nationales (les trop peu fameuses « conférences permanente pour l’emploi, la formation et la transformation productive écologique »). C’est donc tout une autre logique de société derrière cela, une société qui maîtrise son cheminement parce qu’elle commence à prendre le pouvoir sur l’utilisation de l’argent, avec un financement actif et démocratique, bien loin de ne considérer le financement comme une simple tuyauterie pour trouver des fonds.
5.2 Faire levier sur les entreprises au lieu de financer à leur place
Deuxièmement, notre conception, ce n’est pas que l’État donne l’argent à la place des entreprises ! La bonification, cela veut dire que l’État donne un bout du financement (l’abaissement des intérêts) si un prêt est fait par une banque et pour des investissements que font elles-mêmes les entreprises, avec des contenus précis (les « conditions »). C’est à dire qu’on finance si les banques et les entreprises utilisent leurs profits et leur argent pour une autre production ! Plus précisément, lorsqu’on bonifie un crédit, d’un côté les banques doivent prêter pour cet investissement et non pas utiliser leurs prêts pour autre chose (délocaliser, spéculer, etc.), on fait donc « levier » sur les banques ; de l’autre côté les entreprises doivent donc utiliser leurs profits pour cet investissement et pour rembourser les banques, on fait donc levier sur les entreprises pour qu’elles utilisent leur argent autrement. Si l’État et la puissance publique finançaient seuls, les investissements réalisés pourraient être bons, mais alors « à côté » les entreprises et les banques continueraient à faire massivement ce qu’elles font actuellement : spéculation, délocalisations, suppressions d’emploi, investissements en capital consommateurs de matières et émetteurs de GES, spéculation, etc. C’est-à-dire qu’elles déferaient d’un côté ce que la puissance publique ferait de l’autre, et même bien au-delà.
On ne changerait pas le comportement des entreprises. Alors que c’est l’enjeu principal.
5.3 Ne pas faire reposer le financement sur une taxe carbone
Par ailleurs, cette question du crédit bonifié vient loin, et dans une grande partie du document, on cantonne le financement de la transition énergétique à la taxe carbone ! Nous ne sommes pas d’accord avec la taxe carbone. Attention, on peut partir de la situation actuelle, et dire que dans un premier temps, il faut concilier, dire qu’on concilie puis qu’on éteint progressivement cette taxe carbone (en 5 ans par exemple). Mais quand même, faire reposer autant sur la taxe carbone cela ne va pas.
Alors que la question d’une conditionnalité sur l’impôt sur les sociétés ou d’une autre conditionnalité des subventions est majeure. Alors qu’elle monte dans le mouvement syndical et citoyen. On peut constater, page 84, que le financement des fonds publics pour effectuer la transition, repose uniquement sur des taxes.
5.4 Des dépenses publiques déséquilibrées et irréalistes, sans trajectoire sur 25 ans
Il y a un fonds emploi qui ne pèse que 13 milliards, ce qui est notoirement insuffisant, voire ridicule compte-tenu de l’énormité des formations et reconversions nécessaires !
40 milliards sont apparemment prévus pour les nationalisations, mais ce n’est pas clair du tout. Le tableau qui figure dans le document est présenté comme un tableau annuel, récurrent. On ne va pas payer 40 milliards par an pendant 26 ans pour les nationalisations ! Donc il y a quelque chose qui n’a pas été fini. Mais il faut savoir que la commission économique a été mise de côté. Il faut dire les choses. On a pris connaissance du projet de plan a posteriori, on a réagi mais c’était trop tard, quasiment rien n’a été changé à la suite de notre réaction… sauf d’indiquer que la version est « provisoire pour concertation ». Cela pose un problème de fond.
Si on revient au financement présenté : le coût, ce sont essentiellement des dépenses par l’État, on ne voit pas les dépenses des entreprises ! Apparemment une partie du chiffrage que nous (commission économique) avions réalisé a été utilisée… mais c’était un chiffrage pour 5 ans, pas pour 25 ans, et nous indiquions les dépenses des entreprises. Là elles n’y sont pas, malgré toute leur importance.
C’est précisément comme cela qu’ils essaient de nous arnaquer avec la COP 28 et les autres COP. Les États vont mettre peu, mais quand même mettre. Les ménages vont mettre beaucoup, avec la taxe carbone et la hausse des coûts qu’on va leur faire supporter pour protéger les profits. Mais qu’est-ce que vont mettre les entreprises ? Que font les multinationales ? C’est peut-être « la » grande question politique.
Et enfin les dépenses nécessaires pour l’emploi ne sont prises en compte, est-il écrit !
Car elles sont faites de manière à échapper aux caisses de l’État. Pour le document, dans le cadre de la SEF, ce sera la cotisation sociale qui financerait cela. Mais ça ne peut pas être les cotisations sociales qui financent les dépenses d’emploi : il s’agit des embauches par les entreprises ! Et combien de dépenses de qualification dans les entreprises ou de formation professionnelle ? One ne sait pas ! Or c’est décisif : si elles ne sont pas effectuées, pas financées, il n’y aura pas de transition !
Il y a même des aspects d’un flou inquiétant : est chiffré à 10 milliards ce qu’il faut dépenser pour les transports en commun urbains. Mais ce n’est que la dépense d’investissement matérielle. Or, pour les transports en commun urbains il faut des conducteurs ! Par exemple, pour le RER.
Autre problème, le document va jusqu’à dire qu’on va figer les dépenses dans les entreprises nationalisées : 1/3 du profit pour les augmentations de salaire, 1/3 pour la transition écologique et 1/3 pour les nouveaux critères de gestion. Ça ressemble à Sarkozy 1/3 pour les bénéfices 1/3, etc. On ne peut pas figer. C’est à côté de la plaque : il y a les décisions des entreprises, il y a les batailles dans les boîtes, il y a les travailleurs. Dans telle boîte, il faudra peut-être 70 % pour la recherche et les qualifications car c’est une boîte de service. Dans d’autres, c’est peut-être 60 % pour l’investissement matériel qu’il faut parce que c’est avec des équipements très lourds. Même les Soviétiques ne faisaient pas ça. Franchement cela n’est pas sérieux.
Au total, on attend enfin du financement qu’il donne à voir que la réponse au défi climatique n’évince pas les autres enjeux. Dit autrement, que l’on finance en même temps la réponse au réchauffement, la santé, l’école, un bon habitat, un développement culturel, une maîtrise informationnelle, une baisse du temps de travail, de tout autres salaires, une résorption du chômage, une meilleure retraite, plus précoce, etc.
Par ailleurs une prévision à 25 ans ne se manie pas ainsi. Personnellement, faire des prévisions, à 2 ans ou à 6 mois, cela a été mon métier, je travaille à l’Insee. On ne peut pas manier comme ça des prévisions. Même les Soviétiques, ils faisaient un plan à 5 ans pour pouvoir ajuster tous les 5 ans. Là, à 25 ans, on devrait considérer que l’on n’est pas dans une prévision à proprement parler, on n’est même pas dans de la prospective, mais encore dans autre chose. Il faudrait fondamentalement donner des scénarios, et une étape à 5 ans, avec des bifurcations possibles.
Enfin, il y a une vision de la société qui pose problème : presque pas de place pour des choix. Je ne développe pas pour gagner du temps. Evelyne Ternant développera. Mais donc quelle est la place pour les luttes et pour les institutions nouvelles ? Donc comment faire ? Comment faire un projet à 25 ans qui ouvre à cela ?
6 Comment on s’y prend pour débattre et avancer ?
Je finis par le « comment faire » ?
On dispose d’une partie du travail. Elle montre surtout l’ampleur de ce qu’il faut faire pour l’énergie si on veut vraiment relever le défi climatique. Et cela a été chiffré, même s’il y a des problèmes. Comme l’ont exprimé, dans une note, les camarades de la commission énergie[13].
Deuxièmement, on, peut considérer que ce travail, si on l’analyse bien, comme nous le faisons, montre que si on ne change pas le système, qui comprend les entreprises, l’aménagement du territoire, les pouvoirs et les critères, alors la solution c’est : la décroissance de la consommation des ménages, même sans le vouloir ; c’est une mise en cause des libertés sur les mobilités et c’est même une incertitude parce ce n’est pas bouclé. Bref, c’est une sorte de preuve par l’absurde qui nous oblige à avancer. Cela nous provoque, en quelque sorte.
La question est : comment on articule cela avec un changement économique. Et c’est bien. Parce que nous, à la commission économique, cela nous provoque et les uns et les autres, ça nous provoque à faire ce travail. On est obligé de faire et tant mieux. Donc, il nous faut une grande ambition qui est de croiser, croiser. C’est ça l’originalité communiste.
On croise un changement sur l’écologie avec un grand changement sur l’économie politique. Ça ne peut pas marcher sans un grand changement.
6.1 Lister et chiffrer l’ensemble des besoins écologiques et sociaux (= objectifs)
Comment pourrait-on travailler ? Je pense qu’il y a un travail à faire de tous les communistes : partir des besoins, les identifier, les définir. Premièrement un besoin de baisse des émissions de gaz à effet de serre, y compris par les multinationales françaises à l’étranger. Deuxièmement, des besoins de consommation et donc de production, il faut les identifier. Logement, santé, etc. Il faut absolument partir des besoins. Pas faire un plan énergie à côté du fait qu’on va répondre aux besoins. C’est la méthode que nous avons retenue pour élaborer le plan des présidentielles, c’est praticable ! Troisièmement, on débouche sur les besoins d’énergie. Quatrièmement, je pense que c’est un enjeu à mettre en tant que tel, un besoin d’économie en capital et d’efficacité du capital. Cinquièmement, un besoin de redressement des comptes extérieurs (exportations et importations). Sixièmement un besoin de partages internationaux ou même de partages nationaux (par exemple, d’infrastructures de télécoms ; les partages d’infrastructures de télécom, c’est un gros enjeu et ça a un petit effet quand même écologique, peut-être pas si petit que ça).
On fait alors apparaître les conséquences : quels secteurs, du coup, on développe ? Quels secteurs reculent, etc.
6.2 Lister et chiffrer les moyens
Ensuite, les moyens, pour bien articuler objectif et moyens. Premièrement, qu’est-ce qu’on fait sur les entreprises et l’organisation du système industriel et de services ? Les moyens pour relocaliser autrement pour typer l’investissement.
Deuxièmement, qu’est-ce qu’on fait sur les services publics ?
Notons que le texte passe bien trop sur les services publics. Par exemple, il dit : on va développer le puits carbone, mais ça veut dire développer du service public. En effet, le puits carbone, c’est notamment l’absorption du carbone par les arbres et les forêts. Donc qu’est-ce qu’on va faire sur l’ONF (office national des forêts) d’où la question « services publics ».
Troisièmement, les moyens, c’est organiser autrement le système de consommation, donc l’aménagement du territoire et l’organisation du travail, l’organisation et la répartition des différentes activités.
Quatrièmement, les moyens, c’est l’emploi et là, que fait-on ?
Cinquièmement, il y a les moyens technologiques et ce qu’on fait.
Et en sixième point, le financement.
6.3 Les pouvoirs et changements d’institutions nécessaires
La question des pouvoirs est très importante. Le texte parle de planification, donc c’est présent. Mais nous marchons sur deux jambes : planification et pouvoirs des travailleurs dans les entreprises, ils sont trop minorés à mon avis dans le document.
Sur la planification, notre vision d’une nouvelle démocratie, c’est fondamental. Elle est largement absente dans le document.
Cette question de la planification, et des engagements, branche sur les questions internationales. Il y a le rôle de l’Union européenne et même de l’ONU et donc de la France, à l’ONU qui doit être abordé.
Sur notre conception de la planification. Elle ne peut pas être une planification qui décide tous les détails. Il faut qu’elle donne des objectifs, disons « stratégiques », à partir du terrain, mais jusqu’au niveau national. Il faut aussi qu’elle puisse permettre d’agir en retour : est-ce que ça a marché ou pas ? Et donc elle doit être articulée à des moyens et des leviers. Sinon c’est « bidon ».
C’est pourquoi nous avons travaillé sur une notion de planification
- démocratique et décentralisée, avec une coordination nationale. Afin de partir des besoins fondamentaux. Ce sont les gens qui vont décider. Même si on assume des décisions, ou plutôt des choix politiques ;
- deuxièmement, elle doit être stratégique, elle ne va pas tout décider, mais des engagements doivent être pris par les entreprises de réduction de de gaz à effet de serre, des engagements d’emplois et de production pour répondre aux besoins ;
- troisièmement, elle doit être incitative avec incitation et pénalisations. Donc il doit avoir des financements et retour sur la base du résultat, en cours de route (annuellement, par exemple) : est-ce que ça a marché ou pas ? Si cela n’a pas marché, est-ce qu’on renforce ? Ou est-ce qu’on diminue l’aide, ce qui revient à pénaliser.
Cela amène à entrer dans une observation et évaluation des résultats. Parce qu’un plan ne peut pas être quelque chose que l’on décide un jour et qui reste figé pour 25 ans. Au contraire, chaque année on se revoit et c’est ça une nouvelle démocratie. On examine et on voit comment on fait. Chaque 5 ans on ajuste et avec des valeurs d’ajustement. Voilà à mon avis ce qui est important.
Un point de méthode sur le chiffrage et la modélisation, pour finir. On ne peut pas tout modéliser. Il faut l’accepter. Mais on peut amener des hypothèses en disant, voilà l’hypothèse que nous faisons, nous ne la modélisons pas en amont, ce qui y conduit mais nous la formulons. Nous prenons le risque de la verser au débat. Par exemple, nous faisons l’hypothèse qu’on peut baisser la consommation de capital de tant, ou améliorer l’efficacité du capital de tel pourcentage. Les hypothèses, il faut les assumer et les expliciter. Même nous ne sommes pas capables de les modéliser. On n’est pas capable de tout modéliser, mais je pense qu’on a besoin de faire cela.
L’idée c’est de fond, c’est : nous voulons développer le vivant, les femmes et les hommes. Et donc il nous faut lutter contre le capital et la domination de la rentabilité pour répondre au défi climatique : voilà l’intervention et la bataille possible à tous les niveaux, pas seulement « si nous étions président ». Et c’est cela ce que doit porter un plan communiste.
7 Conclusion
Ce travail et la controverse qui s’ouvre est une opportunité, comme le dit Whitehead le grand philosophe des sciences britannique : « a clash of doctrines is not a disaster, it is an opportunity »[14]. Il nous faut la prendre positivement pour avancer collectivement, organiser le débat, l’intervention des communistes. Mais aussi prendre cela au sérieux vraiment, en voyant qu’il y a tout un travail devant nous et qu’on ne peut pas en rester avec un tel « plan ».
Fondamentalement, pour des marxistes, économie et écologie sont profondément liés, intriqués. Il est donc normal que l’on ne puisse pas arriver au premier tour à un plan qui tienne la route. On constate en effet que ce document, malheureusement, propose un projet de plan qui manque grandement de solidité à la fois politiquement et sur le fond. C’est normal, il faut une interaction entre ces deux dimensions fondamentales que sont l’écologie et l’économie, et non un collage de l’un sur l’autre.
Au fond, le défi est de déconnecter activité économique et émission de gaz à effet de serre, plus exactement, de montrer comment on peut y arriver, en traçant à la fois une perspective (pas exactement un plan ficelé…) et en montrant des leviers d’action, des directions de lutte, des points décisifs pour l’intervention populaire.
Déconnecter activité et émissions de gaz à effet de serre, cela veut dire que notre plan doit donner à voir le type d’activité économique que nous préconisons, notre conception de l’économie. Par exemple, répondre défi climatique et à l’exigence d’un effort considérable pour notre système de santé, ou encore à l’exigence de construire des logements, ou bien de se déplacer librement. C’est un tout autre PIB que nous devons donner à voir.
Pour cela il faut beaucoup de discussions dans le PCF et beaucoup de travail, l’implication exigeante du collectif militant dans sa grande richesse et diversité.
[1] En outre, on a pu montrer que plusieurs conventions et effets statistiques (hétérogénéité des prix et hétérogénéité des produits) brouillent fortement les mesures jusque-là effectuées d’empreinte carbone selon les revenus des ménages. Par exemple, pour les huiles alimentaires, l’empreinte carbone des 20 % des ménages les plus pauvres est un quart plus élevée que celles des 20 % les plus riches si on se base sur des calculs en quantités, qui sont les plus adaptés, alors qu’elle apparaît plus faible de moitié que celle des 20 % les plus riches si on prend les estimations habituelles partant des consommations déflatées en euros constants, dites « en volume » (cf. Mathias André, Alexandre Bourgeois, Matthieu Lequien « Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai ton empreinte carbone, un exercice crucial mais piégeux », Insee, Blog)
[2] dans la lignée des travaux engagés à partir des années 1960 puis, tout particulièrement, dans les démarches des 22ème et 23ème congrès du PCF (1976 et 1979).
[3] 95 % des 32 % du transport, en 2022.
[4] 7,9 % d’après un le rapport d’Oxfam « Banques : des engagements climat à prendre au 4è degré », octobre 2020, portant sur les 6 plus grandes banques françaises.
[5] Émissions France = 1 % du monde, transport = 1/3, véhicules particuliers des ménages = au pire la moitié de ce 1/3, donc 0,15 % des émissions mondiales…
[6] Voitures électriques en France et voitures thermiques à l’export, ce qui soit dit en passant n’est pas très écologique si la logique énoncée dans le « plan » veut que la voiture électrique soit écologique.
[7] (pour lequel on n’a eu que quelques heures pour prendre connaissance du plan)
[8] Voir « Note de lecture : The Shift Project – L’emploi moteur de la transformation bas carbone, Denis Durand, Économie et Politique, n° 812-813.
[9] Le « techno-solutionnisme » n’est pas le fait de considérer que les technologies sont décisives pour relever le défi climatique. C’est penser que le seul outil ce sont les technologies, qu’on les trouvera spontanément et de réduire les technologies à plus de machines. Plus précisément, c’est (1) attendre magiquement que « la » technologie résolve spontanément les problèmes sans voir qu’il y a des « types » différents de technologie, à orienter et dont les choix ne sont pas neutres (par exemple technologies visant à économiser les matières et les rejets versus visant à économiser l’emploi) (2) réduire la technologie aux machines et à l’équipement matériel, alors que les connaissances et la contribution du travail humain, et même de tout le vivant, font aussi partie de la technologie (3) tout attendre des seuls changements technologiques, en séparant à tort les questions technologiques et les changements de rapports sociaux, par exemple en faisant l’impasse sur le besoin d’institutions de planification écologique (c’est-à-dire une autre coordination que par le marché et le taux de profit) ou d’outils pour un autre aménagement du territoire.
[10] Depuis, il a été expliqué par des auteurs du projet de plan que, si on voulait reprendre une production par surgénérateur nous n’avions plus les compétences etc. Ce devrait être, à mon sens, une raison de plus pour reprendre au plus vite et s’en donner les moyens, le programmer, dans une nouvelle version du « plan ».
[11] Parfois le gâchis d’équipements va même jusqu’à les doublonner comme le sont certaines infrastructures de télécoms du fait d’oligopoles privés à la place des monopoles publics !
[12] Critères vis-à-vis duquel ce projet de plan est totalement contradictoire : par endroit, il est dit : on se basera sur ce qui est rentable, à d’autres endroits il est dit : il faut d’autres critères de gestion des entreprises. C’est qu’en réalité, la philosophie du plan ne voit pas, ou de façon très insuffisante, le rôle effectif, réel, que les critères de rentabilité jouent partout dans la réalité, dans les décisions des entreprises, des banques et de l’État… et dans l’orientation non écologique de nos économies.
[13] Il n’est pas tenu compte des besoins à différentes heures dans la journée, qui est très important parce qu’il y a des pics très importants qui exigent une puissance installée peut-être plus élevée que ce qui est dans le document.
[14] « Un clash de doctrines n’est pas un désastre, c’est une opportunité ».
