Frédéric BOCCARA
Pour un parti comme le PCF, l’enjeu est de travailler les idées et les luttes, les mobilisations. Les propositions aident à la construction d’un rapport de force et en font partie. Les luttes sont indispensables, luttes sociales et leur politisation avec l’apport possible du PCF.
Nous avons raté les trains de 2008 et de la crise financière, malgré une énorme mobilisation sociale et intersyndicale ; de 2014 et de la crise des dettes publiques en Europe, dont la Grèce, où le PCF n’a pas osé organiser la bataille d’alternative et d’interpellation de la BCE ; du « quoiqu’il en coûte » durant la pandémie pour conditionner et flécher les milliards de la BCE vers l’emploi-formation et l’hôpital ; des européennes de 2024, en ne mettant pas notre proposition de Fonds européen pour les services publics au cœur de la bataille et en alimentant le souverainisme.
Le moment actuel que nous vivons est crucial, vital pour le destin de nos sociétés, de nos économies et de notre planète, et il peut donc être celui de nouvelles prises de positions, sur lesquelles nous pouvons et nous devons peser. Allons-nous rater celui-ci ? C’est vital.
Les choses ne sont pas jouées, ni dans un sens (défaitisme actif d’Ursula von der Leyen), ni dans l’autre (optimisme passif de Thomas Piketty). Nous sommes à la croisée des chemins — « coopération ou affrontement mondial généralisé » – et l’hésitation du monde peut durer, faire mal, voire mal basculer. D’où l’impératif de chercher les voies d’action et de donner du sens.
Il faut donc oser venir sur les questions de fond et construire un rapport de forces… sur ces mêmes questions de fond. Les approfondir au lieu de les éviter, et au lieu de chercher le débat sur des questions qui déportent.
L’enjeu c’est de les travailler les idées et les mobilisations en même temps.
Voyons bien que les propositions font partie d’un rapport de forces. Sinon, la colère et le désarroi sont récupérés dans des impasses mortelles.
Bougés de fond, récupérations politiques et alliances possibles
Sur le terrain idéologique, il faut voir à la fois les aveuglements et impasses, bougés et la récupération, en ayant le souci d’alliances efficaces, c’est à dire suffisamment larges mais aussi correctement orientées. Il y a plusieurs dimensions : les bougés idéologiques dans la société française même, y compris certains secteurs du capital ou de la social-démocratie, les potentiels internationaux, les appuis européens possibles. L’enjeu c’est de les travailler par les idées et par les luttes, les mobilisations.
Bien sûr, il y a des aveuglements. Barry Eichengreen, économiste américain, professeur à Berkeley et auteur de L’exorbitant privilège : le déclin du dollar et le futur du système monétaire international (2011), interviewé par Le Grand continent (23 avril) ne voit dans les décisions de Trump que « folie » et « incompétence ». Une politique qui ne fera que créer des « dommages économiques », avec « seulement des coûts et sans aucun gain ». Et il considère qu’« aucune des alternatives (…) n’est mûre pour le moment » pour remplacer le rôle du dollar, « il faudra des années » pour ce faire. Il n’est pas seul. Mais, heureusement, il y a d’autres positionnements.
Ainsi, nous pouvons partager les appels à un « nouveau multilatéralisme social et écologique » (Thomas Piketty, in Le Monde, 12 avril) et insister sur la responsabilité de l’Europe pour « soutenir une réforme profonde de la gouvernance du FMI » et se tourner vers les BRICS. Mais faisons-le sans suivisme. Car, à la différence de ce qu’avance Th. Piketty, il ne s’agit pas seulement de commerce et de fiscalité, mais de production nouvelle (d’un nouveau type) et de création monétaire partagée et maîtrisée autrement, c’est-à-dire, outre la gouvernance du FMI, les objectifs et critères de la création monétaire et de son affectation. De grandes questions nouvelles !
De même, nous pouvons partager certaines positions de Dominique de Villepin insistant sur l’exigence d’un pivot vers le « Sud global ». Mais, il s’agit de s’attaquer d’une part à l’hégémonie du dollar US (dénoncée pourtant en son temps par de Gaulle, mais sur laquelle Dominique de Villepin est silencieux[1]) et au néo-colonialisme, jusqu’en Afrique. C’est à dire de venir sur les contenus : en faveur du développement des capacités humaines « équipées ».
Mais surtout, il faut se garder de déclarer « le monde a déjà tourné », que les Etats-Unis ne seraient plus dominants. L’impérialisme à base US est au contraire comme une bête fauve blessée et peut être d’autant plus dangereuse. Cela va être une bataille longue et difficile. Tout un processus. Mais à présent la question est posée : l’urgence d’une toute autre globalisation.
Nous pouvons partager aussi une partie de l’appel de Mathilde Lemoine (cheffe économiste de la banque Rothschild) à une « réponse pacifique aux Etats-Unis » en accroissant les dépenses publiques et avant tout les dépenses pour la formation et l’éducation, plutôt que pour l’armement (Les Echos, 18 mars). Mais pas son insistance pour qu’elle soit « financée par l’épargne » et pour développer le marché obligataire européen. Un remède illusoire, car de même nature que le mal.
Il nous faut voir l’indignation d’un Thomas Legrand (Libération du 21 avril). Il écrit : « Après le Plutôt Hitler que le Front populaire du Comité des forges de la fin des années 1930, voilà le Plutôt Trump que l’Union européenne de certains des principaux patrons français et européens (…). En effet, ils ont tout simplement menacé d’arrêter d’investir sur le Vieux Continent et d’émigrer en Amérique. En clair, ces patrons gavés demandent aux gouvernements de l’Union de s’aplatir devant la logique de l’Amérique trumpienne… Selon eux, pour faire face aux ‘tarifs’ imposés par Trump, il faut tout simplement déréguler. Par exemple, renoncer, s’agissant de l’industrie pharmaceutique, à la mise en place de l’‘écocontribution’ pour traiter les eaux usées des micropolluants médicamenteux». Elle peut aider à ouvrir les esprits vers la recherche de solutions nouvelle et à mobiliser. Comme elle peut venir à l’appui d’une récupération en faveur d’une fuite en avant dans une construction encore plus fédéraliste de l’UE et un euro de marchés financiers, alternative illusoire prônée par Jean Pisani-Ferry dans sa tribune cité plus haut.
De même, quelques voix s’étaient élevées, avant la brutale attaque de Trump, pour avancer l’idée qu’il faut en priorité développer le potentiel des pays européens : Mario Draghi, par le financement public de l’investissement des entreprises, Mathilde Lemoine (banque Rothschild) par les dépenses de formation et d’éducation, plutôt que par les dépenses d’armement (Les Echos du 18 mars) puis réitérant le 21 avril dans Les Echos et se prononçant en faveur d’un bras de fer sur les paiements technologiques (droits de propriété intellectuelle) voire sur les droits de marques US, mais aussi Thomas Piketty qui, en outre, insiste sur les services publics (Le Monde, du 15 mars). C’est important et ce sont des positions différentes des autres voix… mais tous trois proposent pour cela, un financement par l’épargne (épargne russe saisie pour Th. Piketty ou, pour Lemoine et Draghi, les marchés financiers, des « obligations européennes ») et ils voient surtout « l’investissement », pas la priorité à donner aux dépenses humaines et sociales, même si Piketty voit qu’il faut que l’Europe dépense « à sa façon ». Mais la nécessité d’inverser la relation entre investissement et dépenses humaines n’est pas vue. Or, l’investissement matériel doit accompagner les dépenses humaines et non l’inverse, aussi bien dans les services publics que dans les entreprises. C’est la question majeure aujourd’hui, une question de classe devenue un enjeu universel, d’intérêt général, avec les révolutions informationnelle et écologique.
Enfin, des potentiels à gauche sont considérables, comme l’a montré l’appel « Se renouveler contre l’austérité » et le succès de la rencontre du 29 mars à la Bourse du travail de Paris organisée par Economie & Politique avec le soutien du PGE, rassemblant la CGT (tant des syndicalistes d’entreprises qu’un secrétaire confédéral), la FSU, la Convergence services publics, ainsi que des économistes des quatre principaux courants du NFP.
Mouvement social et mouvement politique
Du côté du mouvement social, il s’agit d’une part d’oser, d’autre part de rendre accessible ces enjeux internationaux auxquels le mouvement social est sensible mais qui tendent à le tétaniser en lui donnant un sentiment d’impuissance, due à l’éloignement, ou d’angoisse. Ceci en construisant des revendications faisant le lien, à partir du terrain.
Les 16 mesures contre la guerre commerciale avancées par la CGT sont importantes. Elles sont gouvernées par l’idée d’une autre mondialisation, de coopération, et non par le protectionnisme. Elles convergent sur de multiples points avec ce que nous avançons. Citons-les de façon reformulées, avec leur numéro d’ordre : (1), (2) et (3) moratoire sur les licenciements, les plans sociaux et appel à des structures de veille (mais séparés de la mobilisation des financements[2] de l’élaboration d’alternative renvoyée surtout à la planification) et démocratisation des tribunaux de commerce (incluant la revendication d’un droit d’information pour construire des contre-propositions) ; (4) critères des aides publiques à revoir de fond en comble ; (10) pôle public bancaire (en le présentant comme s’il était à créer, alors qu’il faut surtout le démocratiser de fond en comble, et avec des éléments sur les critères de ce crédit, mais sans pointer le rôle décisif de l’appui à l’emploi et aux qualifications, en lien avec pour une efficacité nouvelle, en lien avec un autre type de baisse des coûts) ; (11) réorienter les banques, dont la BCE, et la politique monétaire tant concernant le crédit aux entreprises que le financement des dépenses publiques, et créer un « Fonds européen alimenté par la BCE »… pour l’investissement industriel ; (13) « remplacer le libre-échange » et par une mondialisation de « coopération entre les peuples » et un « juste échange » ― le terme de « juste échange » est très ambigu mais, combiné avec la proposition (7), celui-ci est défini ici par des critères écologiques et sociaux, il correspond très fortement à notre perspective de « protections sociales et écologiques » ― ; (12) un choc d’harmonisation sociale, fiscale et environnementale « vers le haut » combinerait aides publiques, financement et taxations ; enfin, quatre propositions sectorielles importantes pour « muscler » l’économie française et européenne : (8) un pôle public du numérique et la nationalisation d’Atos ; (9) la nationalisation de la production d’acier en France ; (5) de nouvelles règles pour le prix de l’électricité ; un pôle public de l’armement ; (16) « mettre en place une planification environnementale et industrielle », conjuguant gouvernance « tripartite » (syndicats, élus, patronat), « examen obligatoire des projets alternatifs » avec soutien financier et technique, nationalisation, contrôle de l’activité des entreprises et des investissements. Enfin, sans numéro, la sécurisation de l’emploi, des garanties collectives et la sécurité sociale professionnelle, avec la création d’un fonds mutualisé.
Cela témoigne d’un état d’esprit, d’un potentiel de luttes qu’il faut prendre en compte, appuyer, nourrir, et d’un besoin de dialogue dans lequel nous pouvons nous inscrire, apprendre et apporté, même si tout ceci est approprié de diverse façon dans les entreprises et dans les différents syndicats nationaux et fédérations.
Du côté politique national
Nous devons clairement
- dire qu’il faut se renouveler, renouveler le logiciel de la gauche, à partir de la novation communiste, exprimée dans nos congrès. Voir l’importance de la création monétaire, se doter de leviers précis et démocratiques sur les entreprises et sur les banques pour orienter la globalisation afin qu’elle permette le développement national des pays ; voir l’importance nouvelle des capacités humaines et ne pas enfermer la personne humaine dans le travail, ni opposer social et sociétal.
- débattre avec la gauche des questions importantes, publiquement ;
- réactualiser le programme du NFP qui, sur la mondialisation est nettement déficient (rien sur une monnaie alternative au dollar, par exemple) : pourquoi ne pas appeler à une concertation de travail des économistes (ou plus large ?) du NFP ?
- appuyer les luttes, mais surtout leur donner du sens et chercher à les faire converger dans des revendications communes
Du côté politique international ou européen,
Viser l’organisation de luttes, expressions et mobilisations communes pour une autre globalisation et pas seulement la solidarité. En particulier, pour le financement commun des biens communs, en développant une monnaie commune mondiale alternative au dollar.
Nous pourrions nous donner la visée d’une manifestation nationale et organiser
- des conférences de formation des militants et citoyens sur les enjeux d’une « autre mondialisation » dans chaque région, précédée par une formation de formateurs (comme la commission économique l’avait fait lors de la crise financière de 2008-2009) ;
ainsi que plusieurs initiatives nationales :
- une réunion publique internationale dans la coupole de la place du Colonel Fabien pour une monnaie commune mondiale alternative au dollar, dans le prolongement de la rencontre de février 2020 pour une autre mondialisation ;
- une initiative de débat sur la France, l’Europe et les enjeux du Sud et des BRICS, pourquoi pas à Marseille ?
- une initiative sur Industrie française, Europe et États-Unis dans le « Grand Est » (Territoire de Belfort où Alstom et GE ont été martyrisés par l’UE et par les Etats-Unis avec la participation active d’Emmanuel Macron) ?
- en lien avec la JC et la FMJD, une conférence internationale parallèle à la COP 30, à Belém, pour une monnaie commune, alternative au dollar, instrument commun mondial de financement de la réponse au défi climatique.
Il nous faut réfléchir à une initiative européenne (à Bruxelles ?) à proposer à la fois aux partis communistes d’Europe et au PGE. Et pourquoi pas, en parallèle, une initiative avec Die Linke ?
Pour conclure
Parler d’une autre mondialisation dépasse l’économie, même si son ancrage dans celle-ci est indispensable. Il faut voir la gravité du défi et sa profondeur : donner des perspectives quant à une autre mondialisation, c’est se donner les moyens pour combattre l’extrême-droite, pour combattre la mise en péril du monde (climat, pauvreté, inégalités), et pour ne pas être embarqué dans une économie de guerre.
Face à cela, mettons en avant la perspective d’un progrès profond, basé sur des exigences incontournables :
- créer une démocratie nouvelle, d’intervention et internationaliste, ce qui est aller au-delà de la conservation défensive de la République ;
- développer les capacités humaines de toutes et tous, et la possibilité à chacune et chacun de les exercer, dans l’emploi et au-delà, avec la formation, la culture, les services publics, jusqu’à la perspective d’une sécurité d’emploi ou de formation ;
- entrer dans une tout autre relation avec les entreprises – au lieu de ne penser qu’en termes de limitation de leurs excès d’une part, ou de leur accompagnement par des aides, d’autre part ;
- changer le rôle décisif des banques centrales et de la création monétaire ;
- penser ensemble un monde que nous avons en commun, toute l’humanité, en refondant profondément nos institutions internationales, de l’ONU au FMI, en passant par l’OMC.
Une unification nouvelle des luttes est nécessaire. Elle est difficile, même si des mouvements sociaux comme celui des retraites en montrent la possibilité. Pour cela, il faut donner aux luttes des perspectives positives de conquêtes nouvelles, comme y aident la formulation de propositions précises.
On voit à quel point la bataille contre l’austérité budgétaire, celle pour une nouvelle industrialisation (dont Arcelor ou les semi-conducteurs), celle contre les différentes suppressions d’emploi et fermetures d’entreprises, celle pour les services publics, la protection sociale et le développement des capacités humaines, celle sur les banques ou sur les aides publiques pour un financement niveau avec d’autres critères, prennent un sens nouveau et renforcé avec la perspective d’une tout autre mondialisation, perspective qu’elles contribuent aussi à construire pour une unification des forces du vivant et des capacités humaines contre les forces du capital et de la finance déchaînée.
Ce n’est pas joué, c’est ouvert, mais dans les deux sens : régression ou progrès. Il nous faut nous mettre dans l’état d’esprit de résister et construire, sans renoncer à la perspective d’espoir, mais sans sauter par-dessus le temps et le travail nécessaire de la résistance. Pour construire un nouveau monde commun, où le développement des capacités humaines ― leur épanouissement ― et le vivant ont la priorité.
[1] Et face à laquelle, on l’a vu plus haut, le gaulliste historique Christian de Boissieu propose en fait un oligopole dollar-euro-yuan, donc un accompagnement de la domination, ce qui signifie le renforcement du dollar, et non pas un partage comme de façon illusoire le prônent les milieux dirigeants européens depuis des décennies.
[2] Même s’il est fait appel aux commissaires aux restructurations et prévention des difficultés des entreprises (CRP), fonctionnaires de Bercy en Régions qui, parmi la panoplie de leurs interventions, peuvent utiliser la renégociation des prêts et le crédit bonifié (mais avec des critères flous).
