Les entreprises innovantes vieillissantes soutiennent Trump

Lorenzo Battisti

L’auteur propose des indicateurs susceptibles d’expliquer un fait inattendu : le soutien électoral de grandes entreprises technologiques à Trump.

Les élections américaines de 2024 ont vu la victoire de Trump. Son soutien dans l’Amérique profonde a dépassé celui des démocrates. Une grande partie des régions les plus pauvres du pays ont soutenu un président « riche » et « ami des riches ». De nombreuses études électorales s’attachent à en trouver les raisons. Dans le même temps, un fait tout aussi important a été le soutien des grandes entreprises technologiques[1] , traditionnellement démocrates, à Trump. Ces deux faits sont-ils liés ? Et si oui, pourquoi ces entreprises innovantes ont-elles choisi d’abandonner les démocrates ?

Un dollar, un vote

Les États-Unis ont un système politique très différent de celui de l’Europe et de la France. Cela s’explique par des raisons à la fois historiques et culturelles. Mais dans une vision naïvement démocratique (celle que professent tous les médias qui parlent de la politique américaine), le fonctionnement devrait être identique : les partis politiques (en l’occurrence les démocrates et les républicains), après avoir sondé les intérêts présents dans la société américaine, formulent une synthèse qui devient la base du parti pour les élections.

La réalité est cependant très différente de ce « conte de fées » écrit pour nous faire adhérer à ce qui se présente comme la plus grande démocratie du monde. Comme l’explique Thomas Ferguson, auteur du livre Golden Rule : The Investment Theory of Party Competition and the Logic of Money-Driven Political Systems (Règle d’or : la théorie de l’investissement dans la compétition entre partis et la logique des systèmes politiques axés sur l’argent), les choses fonctionnent différemment. Le livre de Ferguson en effet, met en évidence l’interaction cruciale entre les classes sociales et les structures industrielles. Il rejette catégoriquement l’idée que les systèmes de partis sont « normalement » définis par les conflits entre les partis patronaux et syndicaux. Ce n’est le cas que si les travailleurs sont bien organisés et forts. En l’absence de telles conditions, des divisions au sein de la communauté des affaires apparaissent, notamment en matière de commerce international et parfois d’investissement public, qui déterminent l’évolution du système de partis [2].

Aux États-Unis, les travailleurs n’ont jamais réussi à se structurer durablement en un parti national capable de disputer le pouvoir aux deux grands partis bourgeois. Les efforts des communistes américains se sont heurtés à une répression extrêmement dure, tant au début du siècle que pendant la Guerre froide. Malgré cela, l’influence du Parti communiste des États-Unis, tant dans les luttes passées (notamment celles contre la discrimination raciale, ainsi que dans de nombreuses grèves) que dans les luttes actuelles, est importante et marque une résistance au cœur de l’impérialisme qui est fondamentale. Mais l’absence électorale d’un parti ouvrier laisse tout l’espace politique aux représentants du capital. Il en résulte que quand et où l’organisation des citoyens moyens est faible, le pouvoir passe automatiquement aux grands groupes d’investisseurs, qui peuvent beaucoup plus facilement supporter les coûts de la lutte pour le contrôle de l’État. C’est là que la structure industrielle joue un rôle important. Ces groupes d’investisseurs s’alignent normalement en blocs distincts dérivés de modèles historiques spécifiques de structures industrielles (où « l’industrie » comprend la finance, l’exploitation minière, l’agriculture et les services). Il en résulte que les conflits au sein de la communauté des affaires dominent normalement les conflits au sein des partis politiques et entre eux.[3]

En résumé, les partis qui se disputent la victoire électorale aux États-Unis, en l’absence d’un mouvement ouvrier fort et structuré, ne représentent pas les intérêts des travailleurs, mais ceux de deux blocs au sein de la bourgeoisie américaine. Pour cette raison également, il est difficile de classer les démocrates comme un parti de gauche. Outre son histoire (où il a été jusqu’aux années 60 le représentant de la partie la plus raciste du pays), sa base sociale, ancrée dans une fraction de la bourgeoisie américaine, pèse lourd.

Cette structuration du système politique fait également exploser le coût des élections et des campagnes. Chaque fraction de la bourgeoisie investira autant d’argent que possible pour faire prévaloir ses positions. Mais cet énorme flux d’argent rendra encore plus difficile pour tout candidat ouvrier d’avoir ne serait-ce qu’un lointain espoir de gagner[4] . En substance, pour revenir à la fable initiale, les partis politiques américains écoutent certes les voix de la société pour élaborer leurs positions politiques, mais les seules voix entendues sont celles de ceux qui ont les moyens d’investir des sommes colossales pour se faire entendre. Le volume de chaque voix est fonction des dollars qu’elle peut investir en politique.

Étant donné que seuls les appels politiques qui peuvent être financés peuvent être portés à l’attention du public, il y a peu de raisons de s’attendre à ce que de nombreuses questions importantes, présentant un grand intérêt pour les électeurs ordinaires, trouvent une expression dans le système politique. Dans les élections et les processus décisionnels guidés par l’argent, il y aura des candidats, des élections, une véritable concurrence qui ne sera pas une collusion, et toutes sortes de bruits, mais lorsque la fumée se dissipera – et il y aura beaucoup de fumée généreusement subventionnée – l’électeur moyen (« médian ») ne sera pas celui qui déterminera la direction que prendra la politique. Cela ne veut pas dire que les élections ne présentent pas de véritables choix : les divisions entre les oligarques peuvent avoir une réelle importance. Le cas de Donald Trump en est un exemple. Cependant, si on veut taxer les riches ou adopter des programmes de protection sociale de grande envergure, on a besoin d’un véritable mouvement de masse qui ne dépende pas de la bonne volonté des super-riches.

Malgré l’opacité du système de financement politique aux États-Unis[5] , on peut trouver des preuves empiriques du fait que l’argent (et ses propriétaires) décide du sort des élections bien plus que des millions d’individus. À cet égard, il ne faut pas oublier la propriété privée des médias[6] , qu’il s’agisse des médias traditionnels ou sociaux[7] , qui donne aux propriétaires la capacité d’orienter l’opinion publique. Si nous examinons la relation entre les investissements politiques et les résultats électoraux, nous constatons une corrélation linéaire. Le graphique suivant montre la relation entre le pourcentage de financement obtenu par les démocrates et l’avantage qu’ils ont obtenu aux élections parlementaires par rapport aux républicains :

Les dépenses électorales et les parts de votes sont étroitement liées (données pour 2012)

La linéarité de la relation et la faible dispersion sont évidentes, de même que la relation étroite entre l’argent et le résultat des élections.

Les entreprises innovantes vieillissent aussi

Si les deux principaux partis du système politique américain sont le résultat du positionnement de différentes fractions du capital américain, nous devons comprendre les termes de cette division et donc les raisons matérielles pour lesquelles les entreprises innovantes ont modifié leur soutien politique.

D’une manière très grossière, on peut dire que les républicains représentent la « vieille économie » industrielle, tandis que les démocrates sont le parti de la finance et de la technologie. Pour résumer à nouveau de manière très extrême, les deux partis représentent des besoins économiques différents : les entreprises « matures » ont besoin de taux d’intérêt bas, en raison de la baisse de leur rentabilité, et d’une protection contre le commerce extérieur ; les entreprises innovantes, quant à elles, ont besoin du contraire, c’est-à-dire de taux d’intérêt élevés pour attirer les capitaux aux États-Unis et trouver ainsi le financement abondant nécessaire pour développer des idées et les transformer en entreprises opérationnelles[8] . C’est pourquoi les entreprises innovantes ayant des taux de profit plus élevés ont la possibilité, en cas de conflit, d’accorder des conditions de travail un peu plus favorables. En conséquence, le parti démocrate est souvent choisi par les syndicats américains. Cela ne change pas la nature de ce parti et n’en fait pas un parti de gauche.

C’est précisément cette division « matérielle » qui rend inexplicable le choix des plus grandes entreprises technologiques américaines. Pourquoi ces entreprises se sont-elles alignées sur celles de la « vieille » économie ? Pourquoi les producteurs de communications et de puces ont-ils décidé de « jouer » dans la même équipe que les sidérurgistes et les pétroliers ?

En effet, les entreprises innovantes vieillissent aussi.

Pour trouver des indices, j’ai pris les données des bilans des plus grandes entreprises innovantes américaines (Mag 7 et Faang) et celles de quelques entreprises industrielles. Le groupe Mag 7 comprend Apple, Alphabet (Google), Microsoft, Amazon, Meta (Facebook), Tesla et Nvidia. Le groupe Faang, similaire au premier, se compose d’Apple, Alphabet (Google), Amazon, Meta (Facebook) et Netflix, plus « immatériel ». Pour représenter les entreprises de la « vieille » économie, j’ai choisi les plus grandes entreprises de l’indice Dow Jones Industrial Average, à l’exclusion de celles des secteurs de la finance et de la technologie : Home Depot, Caterpillar, Sherwin Williams, McDonald’s, Amgen et Honeywell.

Examinons quelques données de bilan pour voir comment les entreprises technologiques ont évolué et essayons d’établir une comparaison avec les entreprises industrielles. Les données qui suivent sont tirées du site Web Macrotrends.

Chiffre d’affaires

Ce qui caractérise traditionnellement les entreprises innovantes, c’est l’augmentation rapide de leur chiffre d’affaires.

 Chiffre d’affaires (milliards de dollars)
 Mag 7 FAANG DJIA 
2009153,816 93,512 273,874 
2010196,65127,85 %132,88742,11 %287,8885,12 %
2011271,63238,13 %201,14751,37 %322,93412,17 %
2012346,86327,70 %272,33835,39 %331,1752,55 %
2013392,89513,27 %313,12814,98 %324,8-1,92 %
2014444,41113,11 %355,75513,61 %325,7290,29 %
2015535,94620,60 %440,41823,80 %308,923-5,16 %
2016572,76,86 %478,3678,62 %305,746-1,03 %
2017673,84817,66 %570,30119,22 %320,3834,79 %
2018832,67423,57 %706,93323,96 %339,5595,99 %
2019935,38712,34 %793,40612,23 %319,053-6,04 %
20201114,5419,15 %954,06720,25 %302,783-5,10 %
20211449,79130,08 %1240,90330,06 %343,9713,60 %
20221614,40211,35 %1339,3727,94 %378,2359,96 %
20231736,0287,53 %1434,0897,07 %399,7215,68 %
Cumulé1028,64 % 1433,59 % 45,95 % 

Si l’on observe l’évolution du chiffre d’affaires des entreprises innovantes au cours des 15 dernières années et qu’on la compare à celle des entreprises industrielles, la différence est évidente. Mais si l’on regarde de plus près les données, on constate que les entreprises technologiques se rapprochent de plus en plus des entreprises industrielles : en effet, elles sont passées de taux de croissance de l’ordre ou supérieurs à 30 % à des taux de croissance de l’ordre ou inférieurs à 10 %, c’est-à-dire des taux similaires à ceux des entreprises industrielles.

Un signe de l’évolution (du « vieillissement ») des entreprises technologiques est illustré par Microsoft, qui est née plus tôt et dont la dynamique est plus proche de celle des entreprises industrielles.

 Microsoft 
200958,437 
201062,4846,93 %
201169,94311,94 %
201273,7235,40 %
201377,8495,60 %
201486,83311,54 %
201593,587,77 %
201691,154-2,59 %
201796,5715,94 %
2018110,3614,28 %
2019125,84314,03 %
2020143,01513,65 %
2021168,08817,53 %
2022198,2717,96 %
2023211,9156,88 %
Cumulé262,64 % 

L’augmentation cumulée du chiffre d’affaires de Microsoft montre une dynamique éloignée de celle des autres entreprises technologiques. Le pourcentage d’augmentation du chiffre d’affaires sur 15 ans n’est « que » de 262 %, contre 1 028 % et 1 433 % pour Mag7 et Faang.

Ratio de liquidité générale

Un autre indice qui nous permet de voir comment les entreprises ont évolué est le ratio de liquidité générale. Ce ratio compare les actifs à court terme aux passifs à court terme[9] . S’il est supérieur à un, cela signifie que les actifs sont plus élevés et que l’entreprise dispose de plus de liquidités qu’elle n’en a besoin à court terme. S’il est inférieur à un, c’est le contraire qui est vrai.

 Ratio de liquidité générale
 Mag 7FAANGDJIA
20092,743,261,81
20103,112,951,64
20113,223,061,78
20123,693,791,76
20134,034,091,69
20143,723,561,81
20154,113,901,99
20163,964,361,69
20174,624,351,94
20183,513,001,46
20193,262,271,23
20202,672,321,28
20212,721,841,33
20221,901,531,24
20231,921,601,19

Ce ratio montre clairement l’évolution des sociétés innovantes par rapport aux sociétés industrielles. Jusqu’en 2018-2019, le ratio actuel des sociétés innovantes est constamment supérieur à 3 et est donc presque deux fois plus élevé que celui des sociétés industrielles, qui est constamment inférieur à 2. Cela signifie que les liquidités immédiates disponibles pour les sociétés innovantes étaient très abondantes.

Dans la phase finale, l’indice des trois groupes devient de plus en plus similaire. Bien que celui des innovateurs soit toujours plus élevé que celui des industriels, la différence diminue et tous sont inférieurs à 2.

Cela peut expliquer le changement de positionnement politique des entreprises innovantes. Si le Current Ratio est élevé, cela signifie que les liquidités sont abondantes et qu’elles suffisent à couvrir les besoins de trésorerie de l’entreprise. Par conséquent, les entreprises innovantes sont moins sensibles aux hausses de taux d’intérêt décidées par la Fed et les autres banques mondiales. Les entreprises industrielles, en revanche, se trouvent dans la situation inverse. Ou plutôt, on devrait dire qu’elles l’étaient, car comme on l’a vu, la liquidité des entreprises innovantes « âgées » n’est pas très différente de celle des entreprises industrielles. C’est peut-être pour cette raison qu’elles soutiennent aujourd’hui un président qui représente ceux qui ont besoin de taux bas.

 Ratio de liquidité générale
 AlphabetAmazonMétaNvidiaIBM
200910,621,33 2,651,36
20104,161,335,773,441,19
20115,921,175,123,951,21
20124,221,1210,714,461,13
20134,581,0711,884,111,28
20144,691,129,45,721,2
20154,671,0511,256,821,24
20166,291,0511,974,071,21
20175,141,0412,928,261,33
20183,921,17,197,081,29
20193,371,094,48,421,02
20203,071,055,053,920,98
20212,931,143,157,150,88
20222,380,952,23,390,92
20232,11,052,673,590,96

Si nous examinons le taux de certaines des entreprises qui composent les trois indices, nous constatons quelques cas intéressants. Alphabet (Google) a connu la plus forte baisse de liquidité, passant de plus de 10 à 2. Il en va de même, avec des hauts et des bas, pour Meta. Amazon, entreprise technologique mais très « concrète » du fait de son activité logistique, a maintenu de faibles niveaux de liquidité, et comme IBM (entreprise « innovante » il y a plusieurs décennies) a un taux inférieur à 1, signe d’un passif à court terme supérieur à l’actif et donc d’un besoin d’emprunter à court terme pour le couvrir (d’où une forte sensibilité aux taux d’intérêt qui, en cas de hausse, font chuter fortement les profits). Nvidia en revanche, au regard de ce critère, reste innovante et a pu contrer le déclin, peut-être grâce à une « seconde jeunesse » due à l’essor de l’intelligence artificielle qui a besoin de ses puces.

Dette

Parallèlement à l’évolution du ratio de liquidité générale, on observe une croissance progressive de l’endettement. Les entreprises les plus innovantes présentent en général des perspectives de rentabilité très fortes mais associées à une forte incertitude. Elles peuvent donc difficilement recourir à l’emprunt auprès de créanciers caractérisés par une forte aversion au risque (les banques, par exemple). En « mûrissant », leur profil risque/rentabilité se rapproche de celles d’entreprises traditionnelles pour qui le recours à l’emprunt est un mode normal de financement.

Une tendance qui confirme une sensibilité croissante aux variations des taux d’intérêt.

 Dette (milliards de dollars)
 Mag7FAANGDJIA
200970,06 31,69 224,16 
2010101,4844,85 %57,1480,31 %233,564,19 %
2011131,7429,82 %84,4447,78 %269,2815,29 %
2012176,9834,34 %121,7544,19 %284,15,50 %
2013223,5326,30 %156,0328,16 %294,033,50 %
2014302,135,15 %216,7238,90 %301,492,54 %
2015361,7119,73 %256,6818,44 %306,091,53 %
2016474,3231,13 %308,0120,00 %319,94,51 %
2017629,7132,76 %440,643,05 %364,1513,83 %
2018638,191,35 %464,045,32 %362,57-0,43 %
2019725,213,63 %547,4617,98 %410,513,22 %
2020858,2418,35 %671,9422,74 %441,157,47 %
2021968,6312,86 %769,0414,45 %427,68-3,05 %
20221013,194,60 %803,64,49 %429,190,35 %
20231097,288,30 %8293,16 %470,859,71 %
 1466,20 % 2515,97 % 110,05 % 

Les données collectées ici concernent la dette à long terme, c’est-à-dire la dette à plus d’un an. Comme on peut le constater, il y a une véritable explosion de l’endettement de ces entreprises, et cette explosion est d’autant plus forte qu’elles sont immatérielles. Alors que les entreprises industrielles n’augmentent leur dette « que » de 110 % (c’est-à-dire qu’elles doublent leur dette), les entreprises innovantes l’augmentent de 1 466 % et de 2 515 %, c’est-à-dire de 15 à 25 fois la dette initiale.

 Dette (milliards de dollars)
 MicrosoftMétaTeslaNetflix
200937,81000,48
201043,830,830,180,69
201148,121,430,492,43
201256,113,350,993,22
201368,442,431,754,08
201482,973,874,925,19
2015103,325,196,987,98
2016155,85,7717,1310,91
2017177,6410,1823,4215,43
2018166,7313,2123,9820,74
2019172,6932,3226,8426,39
2020173,931,0329,0728,22
2021180,3841,1131,1228,74
2022181,4260,0136,8527,82
2023232,2976,4643,2528,14
Cumulé514,36 %9112,05 %23927,78 %5762,50 %

Les chiffres de ces entreprises technologiques montrent à quel point l’endettement a explosé et à quel point elles ont de plus en plus besoin de taux bas. Tesla et Meta sont partis d’un niveau d’endettement quasi nul et Tesla l’a multiplié par 239 en 15 ans. Une fois de plus, Microsoft s’avère être la plus « mature » des entreprises technologiques.

Ratio dettes/fonds propres

Cette tendance à un recours accru à l’endettement est soulignée par un autre ratio, celui entre l’endettement et les fonds propres. En effet, une entreprise dispose de deux modes de financement : par le capital des actionnaires qui exigent en contrepartie une forte rémunération ; ou par le recours à l’endettement, moins coûteux mais réservé à des entreprises dont le risque de défaillance n’excède pas la norme.

 Dettes/capitaux propres
 Mag7FAANGDJIA
20090,510,942,52
20100,731,072,39
20110,941,422,76
20121,871,692,65
20131,151,472,45
20141,781,673,65
20151,981,814,14
20161,611,841,12
20171,912,083,60
20181,691,876,92
20191,671,92-4,89
20201,552,008,35
20211,421,7812,11
20221,561,9111,92
20231,231,549,99

Toutes les entreprises innovantes commencent avec un ratio inférieur à 1 (c’est-à-dire avec des capitaux propres supérieurs aux dettes) et finissent, au cours de la période analysée, avec des taux compris entre 2 et 1,5, c’est-à-dire avec des dettes dépassant largement le capital investi.

Ce niveau est encore loin de celui des entreprises industrielles, mais confirme la tendance à la transformation, au « vieillissement », des entreprises technologiques. Les entreprises industrielles ont également connu une explosion de leur recours à l’endettement, partant dans la période analysée d’un ratio d’environ 2,5 pour finir par osciller autour de 10. De ce point de vue, on peut dire que les entreprises innovantes se trouvent là où se trouvaient les entreprises industrielles il y a 15 ans. Et il est prévisible qu’elles auront un ratio similaire dans 15 ans.

 Dettes/capitaux propres
 PommeAlphabetMétaMicrosoftMcDonlads
20090,510,1300,851,15
20100,590,250,380,91,19
20110,540,250,290,751,29
20120,540,310,290,771,31
20130,740,270,160,81,29
20141,120,240,110,91,66
20151,290,230,121,354,35
20161,50,210,12,26-15,07
20171,90,290,142,27-11,34
20182,170,310,161,81-6,24
20192,80,370,321,57-6,79
20204,350,440,241,34-7,73
20214,30,430,331,13-12,71
20225,110,430,480,99-9,4
20233,770,420,50,98-12,93

L’évolution des différentes entreprises montre des dynamiques différentes. Alphabet (Google) et Meta (Facebook) présentent une situation avec un faible recours à l’endettement, et donc moins de « vieillissement ». En d’autres termes, elles conservent des caractéristiques similaires à celles des entreprises innovantes. Parmi celles-ci, celle qui connaît la plus forte augmentation est Apple, qui termine la période considérée avec un ratio deux fois supérieur à celui des autres entreprises technologiques. Microsoft, quant à elle, montre un retour progressif de l’endettement. Enfin, McDonalds affiche un ratio négatif depuis le milieu des années 2010, en raison de capitaux propres devenus négatifs (la magie comptable du capitalisme avancé), probablement parce que les paiements de dividendes ont été supérieurs aux bénéfices réalisés. En fait, l’entreprise a consommé les capitaux propres pour payer les dividendes ; elle s’est tellement endettée qu’il ne lui reste plus de capitaux propres. C’est l’une des conséquences de l’influence de la finance sur la gestion des entreprises non financières.

Conclusions : l’émergence d’un « bloc rouge » technologique

En l’absence d’un parti de la classe ouvrière (dont la formation est sérieusement entravée par l’absence d’un système électoral proportionnel), les partis américains représentent les différentes factions du capitalisme dans ce pays. Un parti représente le capitalisme industriel, l’autre le capitalisme financier, aucun ne représente les travailleurs .[10]

Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que le changement dans la composition de certaines grandes entreprises technologiques n’est pas dû à un changement dans les préférences personnelles de leurs dirigeants, mais à une condition matérielle de ces entreprises qui a changé. En d’autres termes, ces entreprises sont de plus en plus semblables, en termes matériels et économiques, aux entreprises « matures » et partagent avec elles les besoins et les exigences du système politique. Parmi ceux-ci, la nécessité d’avoir des taux bas en permanence en raison de la part élevée de l’endettement dans le total de leurs ressources.   

On observe la formation de ce que Ferguson appelle un « bloc rouge technologique » (aux États-Unis, le rouge est la couleur des républicains) :

Il réunit de grandes industries telles que l’acier et les métaux, ainsi qu’une faction émergente de personnalités de la Silicon Valley de plus en plus préoccupées par la Chine et découragées par les efforts de l’administration Biden pour réglementer la technologie. Des élites technologiques telles qu’Elon Musk, Marc Andreessen et Ben Horowitz, ainsi que des acteurs technologiques axés sur la défense tels que Peter Thiel, Palantir et Anduril, font tous partie de ce bloc émergent. Il s’agit d’une puissante alliance d’intérêts industriels, technologiques, financiers et de sécurité nationale, unis par une inquiétude commune face à la concurrence de la Chine et par la conviction que Trump soutiendra un programme économique plus agressif et stratégiquement plus affirmé. Ferguson évoque l’émergence d’un bloc «  red tech » qui rassemble les champions de l’intelligence artificielle, les start-ups de la défense et les crypto-monnaies.[11]

Ce qui est présenté ici n’est qu’une hypothèse à laquelle j’ai cherché une confirmation rapide à travers les données rapidement accessibles. Pour confirmer cette intuition, des études plus approfondies sur la structure des entreprises technologiques et leur évolution sont nécessaires. De plus, le changement d’orientation de ces grandes entreprises ne représente pas l’ensemble de la Silicon Valley : les entreprises qui restent innovantes, les plus jeunes, continuent d’avoir des intérêts matériels qui les poussent à soutenir les démocrates. Néanmoins, il peut s’agir d’une explication possible dans un premier temps, utile pour lire l’évolution du capitalisme américain.

Les États-Unis ont montré ces dernières années que même au cœur de l’impérialisme, les choses changent. Les travailleurs américains ont mené de grandes grèves dans de nombreux secteurs, avec un niveau de mobilisation jamais atteint depuis des décennies. Nous leur apportons tout notre soutien. La situation internationale, avec l’émergence d’un monde multipolaire, le renforcement de la Chine socialiste et la résistance d’autres pays comme Cuba ou le Venezuela, crée les conditions pour que, même au cœur de l’impérialisme, il y ait la possibilité d’un renforcement des communistes et de l’ensemble du mouvement ouvrier. C’est la seule façon d’améliorer durablement les conditions de vie des travailleurs américains, de vaincre définitivement la ségrégation qui existe encore et de mettre fin à l’attitude impérialiste de ce pays.


[1]              Nombreux sont ceux qui se sont étonnamment prononcés en faveur de Trump. Une liste partielle comprend Netflix (“Trump to meet Netflix co-CEO Ted Sarandos, source says”https://www.reuters.com/world/us/trump-meet-netflix-co-ceo-ted-sarandos-cnn-reporter-says-x-2024-12-16/ »), Apple (“Apple CEO Tim Cook, Who Previously Backed Dems and LGBTQ+ Rights, Gives Trump’s Inauguration $1M”https://www.them.us/story/tim-cook-apple-ceo-trump-inauguration-donation »), Facebook (“Mark Zuckerberg, dernier patron de la tech à se rallier à Donald Trumphttps://www.humanite.fr/monde/donald-trump/mark-zuckerberg-dernier-patron-de-la-tech-a-se-rallier-a-donald-trump »), Tesla, Amazon, Google, Nvidia (“Tech Leaders Backing Donald Trump Presidency : Full List of Key Supporters”https://www.ccn.com/news/technology/tech-leaders-backing-trump-presidency-full-list/ »).

[2]              « Les origines de la théorie de l’investissement dans la concurrence entre les partis »https://www.ineteconomics.org/perspectives/blog/the-origins-of-the-investment-theory-of-party-competition

[3]              Ibid.

[4]              Ferguson, qui n’est pas communiste, propose comme solution une structuration des travailleurs américains de manière qu’ils puissent lever de l’argent de manière généralisée et ainsi concurrencer la capacité financière des monopoles américains. L’histoire nous a montré que lorsque les communistes étaient forts et structurés, il n’y avait pas besoin d’un capital immense pour gagner, car la conscience de classe représentait une digue qu’aucun milliardaire ne pouvait franchir.

[5]              Ferguson a étudié en profondeur de nombreuses campagnes électorales et s’est heurté à cette opacité. En effet, les financements, même modestes, masquent souvent des donateurs importants qui préfèrent rester anonymes. Comme il le fait remarquer, « les variations dans les noms et les affiliations posent de nombreux problèmes. Mon cas préféré, dont je me souviens très bien, était celui d’un homme qui prétendait n’avoir aucune affiliation professionnelle. Il était en fait le président de la plus grande compagnie d’assurance maladie des États-Unis, mais il s’était simplement déclaré retraité ». https://www.phenomenalworld.org/interviews/thomas-ferguson/

[6]              Ferguson note également que « si la presse est dominée par des intérêts lucratifs, beaucoup de choses ne seront pas publiées, car cela nuirait aux intérêts des propriétaires ». Daniel Chomsky a publié plusieurs excellents articles utilisant les archives des éditeurs et rédacteurs en chef des principaux journaux qui démontrent le fonctionnement de ce mécanisme. https://www.phenomenalworld.org/interviews/thomas-ferguson/

[7]              En ce qui concerne les médias sociaux, Ferguson note que « les conséquences dans la blogosphère ne sont pas édifiantes. Il existe un certain nombre de classements qui indiquent combien de soi-disant influenceurs actifs se situent en dehors des grands médias, mais le point crucial est que cette culture de l’influence est imprégnée d’une logique orientée vers l’argent et la vente de produits. L’apparente multiplication des médias qui devraient être petits et non influencés par l’argent est une illusion » https://www.phenomenalworld.org/interviews/thomas-ferguson/

[8]              Cette division désormais classique est de plus en plus remise en cause par la réalité économique. Les fonds de capital-investissement se retrouvent à gérer directement des entreprises productives. Les investissements de ces derniers, qui sont des institutions financières, doivent donc s’inscrire dans la logique du capital productif. La différence entre les deux devient de plus en plus floue.

[9]              Le court terme désigne les actifs et les passifs dont la durée est inférieure à un an.

[10]            Certains éminents gauchistes du parti démocrate ont affirmé que Joe Biden a été le président le plus à gauche de l’histoire des États-Unis. Les travailleurs ne semblent pas convaincus. Si l’on examine rapidement les données salariales, on constate que le salaire horaire moyen des travailleurs américains a certes augmenté, mais en dépit d’une baisse du nombre d’heures travaillées, ce qui a entraîné une chute des revenus des familles ouvrières au cours des années de la présidence de M. Biden. Cette raison matérielle peut expliquer, en l’absence d’un parti communiste ou ouvrier fort, le manque de soutien aux démocrates.

[11]            « 7 « Vérités sur les tarifs douaniers de Trump – et sur l’avenir à fort enjeu qu’ils dessinent »https://www.ineteconomics.org/perspectives/blog/7-truths-about-trumps-tariffs-and-the-high-stakes-future-they-shape