« Investissement » matériel
ou développement des capacités humaines ?

Agriculteur et apprenti
Jonathan Dubrulle
ingénieur agronome, docteur en agriculture comparée

L’auteur nous a autorisés à reproduire ici l’essentiel de son intervention au conseil national du PCF, le 17 mai 2025

Le débat autour d’investissement versus développement des capacités humaines m’a passionné et appuie mon intérêt pour débattre davantage sur le comment produire en cherchant indéfectiblement à parvenir à l’émancipation du travailleur.

Si la banderole réalisée pour notre campagne nationale « Produire & protéger [1]» comportait un agriculteur, comment l’aurait-on représenté ? Au volant d’un tracteur ? Au risque de voir l’humain se fondre dans son moyen de travail. Avec une fourche ? Ce serait même pire, tant nous sombrerions dans une dérive nostalgique voire réactionnaire en essentialisant la figure du « paysan » au moyen d’une lecture tout à fait anhistorique.

Pour ma part, je l’aurais vu accroupi dans l’herbe, scrutant la hauteur de celle-ci, la composition de sa flore, l’état du piétinement occasionné par le pâturage de ruminants, etc. Cet agriculteur serait en plein exercice de ses facultés d’observation, de discernement et de mobilisation de connaissances agronomiques. Ces dernières, loin d’être innées, pourraient matérialiser l’agroécologie émancipatrice que nous appelons de nos vœux. Il s’agit bien de mettre l’humain au centre du processus de travail, avec une pleine appropriation de ce dernier permise par une formation initiale ambitieuse de technicien supérieur agricole ou d’ingénieur agronome passé par l’enseignement agricole public. Ces connaissances résulteraient aussi d’un vrai dialogue entre la recherche agronomique publique – dont les moyens et l’indépendance auraient été renforcés – et l’enseignement agricole ainsi qu’avec des réseaux d’agriculteurs. Ces derniers, relevant de la formation continue entre pairs, mériteraient d’ailleurs d’être davantage soutenus, tant ils sont précieux pour rendre possible la comparaison de ses résultats techniques et économiques ou encore l’expérimentation en commun.

On est donc très loin du discours de Julien Denormandie [2] pour qui le futur de l’agriculture passerait par le triptyque génétique-numérique-robotique. L’objectif n’est pas d’atteindre la souveraineté alimentaire ou l’excellence environnementale par une nouvelle substitution de quantités de travail humain par du travail mort. Soit dit au passage, ce mouvement est l’un des moteurs d’extraction du surplus agricole. Si les communistes connaissent bien les mécanismes d’exploitation de la plus-value, l’extorsion du surplus créé par des travailleurs dits indépendants – agriculteurs, artisans, commerçants, etc. – est encore mal traitée dans notre analyse et mériterait de nécessaires approfondissements théoriques. Concernant l’agriculture, Amédée Mollard, économiste grenoblois proche de Gérard Destanne de Bernis, a brillamment montré comment l’agrofourniture ponctionne des quantités non négligeables de surplus agricole au moyen d’une « accumulation forcée », soit l’investissement dans des moyens de travail au-delà de ce qu’il faudrait (au prix d’un endettement activement alourdi par le système bancaire), augmentant de là les coûts de production et diminuant donc le surplus. Il s’agit d’une forme d’exploitation indirecte qui ne peut être ignorée et nous invite à ne pas réduire notre analyse et nos luttes à la seule exploitation formelle.

Ainsi, pour les communistes, l’agroécologie doit être synonyme d’émancipation au travail. Il en va de notre responsabilité historique d’élévation du niveau de conscience, à l’encontre d’une démarche paresseuse ou de choix stratégiques malheureux visant à l’aligner sur le niveau existant.


[1] Il s’agit de la campagne pour l’emploi et la formation dans l’industrie et les services publics décidée par le conseil national du PCF en octobre 2024.

[2] Ministre de l’Agriculture entre 2020 et 2022, NDLR.