Jean-François Deluchey, professeur à l’Université Fédérale du Pará, conseiller (France Insoumise) pour les Français de l’étranger
Depuis les années 1970/80, le mode de production capitaliste est façonné par un nouvel art de gouverner appelé néolibéralisme. Le néolibéralisme promeut un État qui sert de variable d’ajustement au marché, mobilisant les ressources fiscales pour consolider et maximiser l’accumulation de capital, imposer la forme-entreprise à tout collectif humain (hôpital, école, université, famille, etc.), financiariser et transformer tout et tous en marchandises, et, par conséquent, l’évaluation, la hiérarchisation et la dévalorisation des vies humaines selon le critère de leur utilité pour le marché.
Avec la crise climatique et énergétique, et une population en croissance exponentielle qui a déjà dépassé les 8 milliards et pourrait approcher les 10 milliards d’ici 30 ans, l’idée s’est imposée à la classe dominante que la pénurie va créer des conflits et des catastrophes mondiales qui ne pourront être évités par aucun organe de gouvernement mondial.
L’écologiste conservateur Garrett Hardin, père de la théorie de la tragédie des biens communs, avait déjà défendu en 1974 1’idée que les pays et les groupes sociaux les plus riches ne pouvaient plus aider les pays et les groupes sociaux les plus pauvres. Selon Hardin, si la solidarité s’inspirait du christianisme ou du marxisme, elle conduirait au chaos mondial et rendrait impossible le maintien de la vie humaine sur la planète. Les riches doivent donc se protéger des catastrophes en abandonnant les plus pauvres au risque de mort.
Du « choix de la guerre civile » au « nécrolibéralisme »
En 2017, le sociologue des sciences Bruno Latour nous mettait en garde : les super-riches ont abandonné toute idée de composer un monde commun. En 2021, Bárbara Dias et moi-même avons contribué au livre Le choix de la guerre civile avec Pierre Dardot et Christian Laval et d’autres membres du Groupe d’études sur le néolibéralisme et les alternatives, GENA-International (2017) et GENA-Amazonie (2024). Dans cet ouvrage, nous affirmions que le néolibéralisme était fondé, à l’origine, sur l’idée de guerre civile. Bárbara Dias et moi-même avions déjà évoqué en 2020 1’existence d’une guerre totale et continue contre les corps et les territoires considérés comme moins utiles au marché. En d’autres termes, pour garantir la vie de certains, il fallait que d’autres meurent.
J’appelle cette nouvelle gouvernementalité « nécroliberalisme » : il s’agit d’un ensemble normatif de dispositifs qui poursuivent la stratégie principale du mode de production capitaliste, c’est-à-dire accumuler et concentrer la richesse par l’exploitation massive des corps humains et l’abjection des corps « autres », considérés comme excédentaires du point de vue de la stratégie nécrolibérale du capitalisme.
Mais comment procéder à une annihilation progressive de la partie considérée comme « excédentaire » de l’humanité ? Comment déterminer la faible utilité d’un groupe social, d’une population, d’un peuple ou d’un territoire pour les processus de concentration et d’accumulation du capital ?
C’est là qu’intervient la dette : c’est l’accumulation de capitaux, ou leur manque, c’est-à-dire le fait d’être créancier ou débiteur de capitaux, qui détermine si votre vie doit être protégée, exposée au risque ou exterminée par tous les moyens possibles. Certains dispositifs néolibéraux sont bien connus : la guerre contre la drogue (Rio de Janeiro), les pesticides, les politiques anti-migratoires, les guerres pour le contrôle des ressources naturelles dans le Sud global, et même le fondamentalisme religieux.
Les mécanismes de la dette, comme l’ont souligné Marx, Nietzsche et Maurizio Lazzaratto, fonctionnent comme des instruments de hiérarchisation radicale, de subjectivation, de contrôle et d’exploitation des groupes et des territoires, ayant un impact global sur la vie des populations vulnérables (populations et peuples traditionnels, Noirs, femmes, « pauvres », etc.).
Pour s’opposer à cette nouvelle guerre civile totale et continue, Silvia Federici, Pierre Dardot et Christian Laval proposent de renverser le modèle de production capitaliste nécrolibéral, en retirant les possibilités de vie en commun de la sphère de la marchandisation des vies. Pour instaurer un commun, une communauté devrait miser sur son autogouvernement et s’opposer à la logique capitaliste d’appropriation des ressources et des territoires, d’expropriation et d’exploitation des corps. L’institution de communs offre une perspective pour repenser les défis du financement de la transition écologique de manière socialement juste et non prédatrice.
Nouvelle monnaie commune mondiale et nouvelles formes de subjectivité
Il me semble que la proposition de création d’une nouvelle monnaie mondiale solidaire et démocratique pour le climat a beaucoup à voir avec l’institution d’un nouveau commun. Cependant, nous devons mener une réflexion collective sur la relation entre les fonds de financement de la transition écologique et la capture des subjectivités par le mécanisme de la dette, considérée comme la faute, la culpabilité, le péché ultime de la religion capitaliste. Une solution serait d’inverser la logique de la dette comme moyen de soumettre les individus, les groupes et les territoires à la logique prédatrice du capitalisme nécrolibéral. Ainsi, la nouvelle monnaie mondiale serait l’occasion d’influencer de nouvelles formes de subjectivités et de nouvelles stratégies qui obligeraient les populations et les territoires touchés à se transformer en communautés intéressées par la solidarité, la justice sociale, le respect de l’environnement et les pratiques d’autogouvernance démocratique. Comme le dirait Agamben dans son « éloge de la profanation », l’objectif pourrait être de « profaner » la logique consacrée du nécrolibéralisme afin de faire du capital et de la monnaie des moyens d’imposer un monde toujours plus commun, juste, solidaire, démocratique et confiant en son avenir.
