Frédéric BOCCARA
Intervention devant la réunion organisée par la Centrale Unique des Travailleurs du Brésil (CUT) à l’occasion de la COP30 le 4 novembre 2025
Jeudi et vendredi (6 et 7 novembre) se tiendra une réunion internationale sur le financement de la transition écologique. C’est une rencontre entre pays du Sud et du Nord, rassemblant écologistes, économistes et mouvements politiques, sociaux et syndicaux.
Le thème du financement sera central pour cette COP.
Les besoins de financements (totaux) sont évalués à 4,5 % du PIB mondial pendant 20 ans, soit 4 500 milliards de dollars. Mais cela ne compte que les investissements matériels. Or, il faut ajouter les dépenses pour les êtres humains : emploi dans les services publics (transports publics, éducation, énergie, recherche, entretien des forêts, gestion de l’eau, etc.), mais aussi formation-reconversion, ou encore protection sociale. Peut-être 3 000 milliards de dollars de plus.
Or, au mieux, actuellement, les engagements de financement par « transferts du Nord vers le Sud » sont de 300 milliards en 2030.
Le gap est donc gigantesque, entre 300 en 2035 et 7 500 pendant 20 ans !
Au sein de ces dépenses, plus que la moitié devrait aller aux pays en développement. Mais les besoins sont aussi considérables pour les pays développés… et ils ne sont pas couverts non plus.
En outre, sur le coût des financements pèsent les exigences (folles) de rentabilité, c’est peut-être un coût de 10 % ! ! Il provient du taux de profit exigé par les multinationales qui investiraient cet argent, mais aussi de l’exigence d’assurer rentabilité des marchés financiers si ce sont eux qui financent, ou encore d’assurer la rentabilité des banques.
Or, les budgets publics sont écrasés par les dettes et leur financement par le marché (y compris le budget US, voire celui de la Chine).
Tandis que, d’un autre côté, le financement par création monétaire mondiale est contrôlé par le FMI, qui est indépendant de l’ONU, et verrouillé par les Etats-Unis, même si ceux-ci se sont retirés des COP !
Quand on parle des besoins, on peut distinguer différents types de besoins : adaptation au changement climatique, limitation du changement, pertes de richesses et dommages aux populations. Il faut les prendre tous en compte. La présentation de cas et d’expériences concrètes dans notre première session permettra d’aider à documenter le type de besoins. Mais aussi le type de dépenses : dépenses matérielles versus dépenses humaines.
Quelques mots sur les besoins écologiques : urgence climatique, pollutions, biodiversité, écosystèmes, épuisement des ressources naturelles.
Nous devons entamer de nouvelles relations entre l’humanité et la nature. Nous devons, de toute urgence, prendre des mesures efficaces, avec un objectif clair : la neutralité carbone. Aussi, on doit aller vers une refonte écologique et culturelle de nos modes de production et de consommation. Pour cela, il faut changer profondément le comportement des entreprises et des banques ainsi que la culture dominante. C’est une raison de plus, par rapport aux raisons traditionnelles, pour changer. Pour moi, le défi écologique renforce et élargit nos combats au lieu de les décentrer.
Alors on pourrait dire qu’il y a d’autres défis : le défi social : l’emploi, la pauvreté, la transformation du travail, et l’émancipation.
Mais en réalité, social et écologie sont indissociables : car ce sont les femmes et les hommes qui construisent et construiront les solutions écologiques, par leur travail, leur inventivité et leurs exigences. Le « social » n’est pas un simple résultat en aval de l’activité économique, il en est un déterminant fondamental en amont, sinon ladite transition écologique échouera. L’emploi et les capacités humaines sont « causaux ». Ceci d’autant plus que la révolution technologique informationnelle donne un caractère décisif aux capacités des femmes et des hommes pour une efficacité productive d’un nouveau type, économique, sociale et écologique. Le « social » n’est pas l’accompagnement forcé et contraint pour « faire passer la pilule » auprès des peuples. Il ne doit pas non plus être le prétexte à subventionner les profits et à conforter les prix élevés sous prétexte de compensation des coûts. Enfin, une anticipation sociale des changements doit être pensée avec les intéressé.e.s, anticipation où les capacités humaines et l’emploi sont prioritaires et non le capital.
Donc, le défi écologique nécessite de relever le défi social. Ils sont tous les deux étroitement intriqués. C’est d’ailleurs aussi pour cela que répondre au changement climatique exige de s’attaquer à certains principes du capitalisme.
Considérer l’emploi, les droits des travailleurs et les services publics non seulement comme un résultat nécessaire mais aussi comme un levier décisif pour réussir la transformation écologique élargit le concept de « transition juste » défendu par les syndicats, notamment en Europe[i]. On pourrait parler de « transition juste élargie », ou de « transition juste et efficace ».
On pourrait nous dire de même qu’un troisième défi évince le défi écologique : celui de la paix.
Mais en réalité le défi de la paix n’est pas seulement « contre » la guerre, c’est aussi « en positif » le besoin de coopération et de co-développement.
Mais précisément, une réorientation profonde de l’appareil productif, au service de l’écologie, c’est fondamental pour un monde de paix.
De même instaurer d’autres relations économiques internationales, entre les pays dits du Nord et deux de l’Est du « Sud global », basées sur la coopération, le partage, le co-développement des biens communs, et de l’emploi est fondamental tant pour la paix que pour l’écologie. Il faut bien coopérer, mettre des forces en commun, pour relever un défi qui est planétaire, donc commun. Cela commence par les bribes de gouvernance mondiale que les COP tentent d’instaurer.
Cela passe par aussi par la remise en cause des traités actuels de libre-échange et d’investissement dont le but est le développement du commerce et des investissements internationaux, donc la guerre économique, voire la prédation financière et sur les ressources naturelles. Nous sommes en faveur de traités de maîtrise du commerce international et des investissements, dont le but serait le développement partagé de l’emploi et des biens communs. Le commerce international et l’investissement étranger ne seraient que des moyens subordonnés à ce but, et donc évalués et jugés par rapport à ce but.
Cela passe par un autre rôle des multinationales dans le monde.
Cela passe par un partage des technologies, tout particulièrement des brevets, et le refus du brevetage du vivant.
Donc les trois défis sont liés : écologie, social et paix-coopération.
Des principes communs pour répondre au triple défi
C’est pourquoi répondre à ces trois besoins appelle une démarche commune : inverser les logiques en partant de l’emploi et de la formation. L’investissement matériel doit venir en accompagnement et en appui de ceux-ci, mais il ne doit plus dominer.
De cette façon on commencerait à changer profondément « l’offre », la production, tant la production des entreprises que la contribution des services publics, et on soutiendrait simultanément la demande, c’est à dire les revenus et le pouvoir d’achat ― mais une tout autre demande, tournée vers une autre relation avec la nature et vers les services publics.
Mais l’ampleur des besoins de dépenses (plusieurs milliers de milliards de dollars pendant 20 ans) pour répondre au défi climatique montre que l’on ne peut pas s’en sortir uniquement en prélevant sur les richesses existantes ― ce que fait la fiscalité, même si elle était profondément réformée.
L’approche dominante actuelle est de faire appel aux marchés financiers qui pourraient, prétend-on, apporter les financements. Or non seulement ils n’apportent pas ces financements, mais surtout ils mettent des conditions qui s’opposent à la réussite des projets : la priorité au capital et à son accumulation, donc des taux de rentabilité élevés et une pression contre l’emploi, la formation, les salaires, les dépenses de services publics.
Alors, nous dit-on, on pourrait aider et appuyer les marchés financiers, en compensant leur rentabilité insuffisante, en prenant en compte « le risque ». Mais d’une part c’est cette conciliation sociale-libérale que l’on pratique depuis des décennies, d’autre part ce n’est pas cela qui va imposer de partir des besoins d’emploi et de vie, c’est-à-dire d’inverser la logique et enfin cette prise en compte du risque a un coût qui peut être gigantesque et prohibitif, d’autant qu’elle repose sur une acceptation des exigences et évaluations des marchés financiers. Pensons par exemple au pétrole. Faut-il garantir les manques à gagner de profits des géants pétroliers et la perte de valeur de leurs capitaux ? Ou bien sécuriser les personnes employées dans ces multinationales, ainsi que s’attacher à soutenir les revenus des territoires et pays concernés ?
Pour toutes ces raisons, le sujet central de l’initiative que nous prenons est celui du besoin d’avances massives pour des dépenses en faveur du climat. Des avances, non par les marchés mais par création monétaire. C’est-à-dire qu’on émet de la monnaie pour faire les dépenses nécessaire et que cette monnaie, ces avances, sont remboursées ultérieurement par la croissance d’activité qu’elle permet de générer. A condition, précisément, qu’il s’agisse d’une activité saine et que ces avances ne soient pas prédatrices. Il faut donc s’assurer d’une part que les avances sont correctement utilisées, ceci par tout un volet sur les pouvoirs démocratiques de suivi de l’utilisation de l’argent. Il faut s’assurer d’autre part que ces avances ne sont pas prédatrices de richesses, c’est-à-dire les faire à taux très bas, proche de 0 %, et s’assurer qu’elles ne soient pas prédatrices de la nature, donc qu’elles respectent des critères écologiques.
Compte-tenu des montants en jeux, seule une véritable monnaie commune mondiale, alternative au dollar, pourrait permettre le financement par création monétaire partagée des services publics, de la protection sociale et du développement de l’emploi dans l’ensemble du monde. Cela nécessite une réforme profonde des institutions financières internationales, tout particulièrement le FMI en changeant profondément sa gouvernance et en étendant sa mission à ce financement, par création monétaire à partir des DTS (droits de tirages spécial) étendus.
Cela, nous ne sommes pas les seuls à le dire. Ainsi Rebecca Thissen, de Climate Action Network, a récemment déclaré « Toutes les institutions financières, comme le FMI ou la Banque mondiale, sont entre les mains des pays du Nord. La transition climatique se jouera d’ailleurs aussi à ce niveau-là, avec une réforme du système financier. On ne réglera pas tous les problèmes aux COP. »[ii].
Mais nous avons aussi Joseph Stiglitz, prix dit Nobel d’économie, qui insiste sur la nécessité d’une création monétaire mondiale commune via les droits de tirage spéciaux (DTS) pour les biens communs mondiaux, dont le climat[iii].
C’est dire le rôle clé, décisif, des banques comme des banques centrales pour répondre au triple défi social, écologique et de coopération. Cela exige une autre sélectivité de la politique monétaire et du crédit bancaire que celle de la rentabilité financière. Cette sélectivité reposerait sur des critères et conditions précis, suivis et contrôlés : développement de l’emploi et des revenus, économie de matières et diminution des pollutions, création efficace de valeur ajoutée. Elle reposerait deuxièmement sur l’organisation d’une contribution des banques centrales et des institutions financières mondiales au financement à taux très bas des dépenses pour les services publics.
Ces questions sont fortes de conséquences potentielles importantes pour notre activité syndicale, nos revendications, nos missions professionnelles et notre travail militant interprofessionnel. Ils sont porteurs d’une transformation sociale profonde.
[i] « Une transition juste signifie transformer l’économie d’une manière équitable et inclusive pour garantir le maintien et la création d’emplois de bonne qualité » (IndustriALL, Manifeste pour une transition juste)
[ii] Le Monde du 15 juin 2025
[iii] « L’organisation politique du monde permet-elle de servir l’intérêt général de la planète ? », Joseph Stiglitz, in L’avancée des biens publics – Politique de l’intérêt général et mondialisation, sous la direction de Jean-Philippe Touffut, Albin Michel, 2006, pp. 181-202
