Frédéric BOCCARA
Résumé
Les salaires sont bien trop bas pour vivre décemment. Les pertes de pouvoir d’achat sont réelles, bien que difficiles à mettre en évidence globalement sur la période récente. Le pouvoir d’achat souffre aussi beaucoup des attaques contre l’emploi, entraînant l’accroissement des périodes de chômage, ainsi que du recul de tous les revenus autres que ceux du capital (retraites, allocations chômage, etc.).
La question salariale ne peut pas être posée indépendamment de la formation, de la reconnaissance des qualifications, du type d’équipements, de l’organisation du travail et de la réduction du temps de travail : à la fois le sens et le contenu du travail mais aussi son efficacité productive.
Les pénuries de main d’œuvre dans certains secteurs s’expliquent par le refus à juste titre de travailler dans les conditions de rémunération et de travail qui sont proposées, ou parce que les qualifications n’existent pas. C’est un changement de priorités – une véritable inversion… révolutionnaire – dans les gestions des entreprises qui s’impose pour faire face aux défis de la transformation écologique et à la crise d’efficacité du capitalisme : un développement vertueux fondé sur la croissance des dépenses humaines et des économies relatives, voire absolues, en capital matériel et financier.
L’écrasement des salaires et des capacités humaines, au nom de la baisse du « coût du travail » ne peut plus durer. Il faut un dispositif permanent et structurel qui contrecarre ces principes du capitalisme devenus plus que délétères.
Nos principes alternatifs sont simples : viser le développement des capacités humaines (emploi, salaires, qualifications), devenues la source principale de l’efficacité économique, si elles sont accompagnées d’un investissement matériel efficace et de recherche.
Les salaires sont une dépense, il faut la financer. Pour y arriver, il s’agit (1) de baisser le coût du capital (dividendes et rachat d’actions, intérêts bancaires, investissements financiers, excès d’investissement matériel là où il existe), afin de libérer des dépenses pour les salaires et les capacités humaines, et (2) de développer l’efficacité réelle de l’appareil productif, par une tout autre modernisation de celui-ci.
Cela demande de contrecarrer des forces puissantes, celles du capital : ses coûts, ses pouvoirs, sa logique qui pénètre profondément nos institutions, y compris dans le secteur public, et la culture dominante, qui « naturalise » le taux de profit comme principe d’efficacité économique et le salaire brut considéré comme une charge à
Il faut une bataille idéologique intense, accompagnant une mobilisation de toute la société dans des luttes avec un Etat qui appuie cette mobilisation par des mesures fortes pour changer cet état de fait. Il n’y a pas de recette magique à disposition d’un gouvernement, fût-il de gauche, qui puisse faire l’économie de la bataille idéologique et politique et des luttes sociales.
Il faut, de plus, tenir compte de la grande disparité des situations des entreprises.
Nous proposons que :
- les entreprises qui n’augmentent pas les salaires à un rythme plus élevé que la hausse des prix à la consommation aient interdiction de distribuer des dividendes à leurs actionnaires ou de racheter leurs actions.
- les entreprises qui veulent se développer et se moderniser (tout particulièrement les PME) pourront bénéficier de prêts à taux abaissé, jusqu’à 0 %, d’autant plus que les investissements matériels et de recherche que ces prêts financent développent les salaires, l’emploi et les qualifications. L’Etat prendra en charge la « bonification » -c’est -à dire la réduction des charges d’intérêt.
- un dispositif d’avances permettant de financer immédiatement les augmentations de salaires et les emplois nouveaux sera mis en place pour les PME et TPE, remboursables à l’issue de l’effet positif attendu sur le développement de l’activité.
- une conférence salaires, emplois, formation sera organisée dès le début de la mandature, avec comme condition de déboucher sur des engagements chiffrés, suivis et vérifiables, en lien avec la nouvelle planification sociale et écologique.
Elle sera ensuite réunie annuellement, à la suite de conférences régionales établissant ces données au plus près des besoins des territoires. - les droits des travailleurs.ses seront développés : les ordonnances du code du travail El Khomri et Macron seront abrogées, les CE et CHSCT rétablis, avec des pouvoirs étendus d’intervention des salariés et de leurs représentants syndicaux dans la gestion, tout particulièrement de contre-proposition face aux plans de suppressions d’emploi et de suivi de l’utilisation des aides publiques.
- le taux de la part patronale de la cotisation sociale sera modulé à la hausse pour les entreprises qui n’augmentent pas suffisamment les salaires, ou n’appliquent pas l’égalité salariale femmes/hommes, à la baisse pour celles qui augmentent les salaires significativement plus que les prix à la consommation.
- idem pour l’impôt sur les sociétés, modulable selon l’utilisation des profits.
- l’État et les collectivités locales donneront l’exemple par une forte revalorisation du point d’indice des fonctionnaires (la perte de pouvoir d’achat du point est de 30 % depuis 1986) et un plan massif de résorption des emplois précaires.
- il faut maintenir et conforter la revalorisation du SMIC en fonction de l’inflation (les « coups de pouce ») et l’élargir à l’ensemble des débuts de grilles d’échelle salariale, pour empêcher une « smicardisation » croissante de toute la société
ANNEXE – Eléments factuels
Pouvoir d’achat des ménages
L’évolution du pouvoir d’achat est difficile à mesurer.
Il semble clair qu’il a reculé les 2 ou trois dernières années.
Mais c’est plus en raison
- D’une stagnation des bas salaires
- D’une montée des périodes de chômage
- D’un freinage des prestations sociales (chômage, retraites, …), malgré des
- D’un recul des services publics (la consommation et le revenu « ajustés » prennent en compte la consommation individualisée de services publics non marchands)
En revanche
- Les salaires par tête ont malgré tout augmenté : les luttes y ont contribué
(sur 2021-25 : salaire horaire ouvrier 85 %, contre 82 % pour les prix à la consommation, mais si on prend l’indice rémunération mensuelle, tenant compte du chômage partiel, des temps partiels, etc. l’augmentation n’est plus sur de 78 %).
- Car il y a aussi dans les chiffres globaux un effet des qualifications accrues et des avancements de carrière (le « GVT ») qui, s’il est moindre qu’auparavant, existe toujours
- Toutefois si l’on prend la masse salariale, qui tient compte du chômage, c’est à dire des non-rémunérations, alors la croissance n’est plus que de 29 % ! ! (inflation incluse)
- Et, surtout, ce sont les revenus du capital (du « patrimoine ») qui ont le plus augmenté (+100 % sur 2021-25), soutenant donc le revenu des couches supérieures voire moyennes, y compris parfois salariales en suppléant leur salaire (loyers, dividendes, actions, assurance-vie).
- Trois fois plus vite que la masse salariale !
| Revenus des ménages (y compris inflation) | Indices de salaires et de prix (en glissement annuel) |
| 2021 à 2025 Rémunération des salariés + 29 % Revenus de la propriété des ménages + 100 % Prestations sociales monétaires + 57 % | 2021 à 2025 Prix à la consommation (hors tabac) + 82 % Salaire horaire de base ouvriers et employés (SHBOE + 85 % Salaire mensuel de base (SMB) + 78 % |
| Source : Insee, comptes nationaux | Source : Insee (PC) et Dares (Acemo) |
En conséquence, l’agrégat « revenu disponible des ménages » (le RDB), en pouvoir d’achat (c’est-à-dire inflation déduite), progresse plutôt. Il ne stagne que tout récemment (cf. graphique 1). Mais on voit bien que sa composante salariale progresse beaucoup moins.
En revanche, si on tient compte du nombre de personnes derrière cet agrégat[1] (Graphique 2), alors la courbe est beaucoup plus aplatie, avec une progression qui s’efface presque.
Les derniers chiffres des comptes nationaux trimestriels publiés par l’Insee font même apparaître un recul pour l’année 2025 (-0,7 %) et pour les 2 premiers trimestres de 2026. Mais après une progression notable en 2024 (+2,2 %).
Pouvoir d’achat du Revenu disponible brut des ménages
(évolution en %, t/t-1)
| 2024 | 2025 | 2026 | ||
| T1 | T2 | |||
| RDB par unité de consommation | 2,2 | -0,7 | -0,2 | -0,6 |
| RDB ajusté par unité de consommation | 1,8 | -0,4 | -0,1 | -0,3 |
Source : Insee, comptes nationaux trimestriels
Ajusté = ajout de la conso de services publics non marchands
Graphique 1

RBD = Revenus disponible brut des ménages (agrégat)
RDB « ajusté » = y compris prestations sociales et consommation de services publics non marchands
Inflation : ici le déflateur du PIB
Source : comptes nationaux trimestriels, calculs de l’auteur
Graphique 2

Source de ce graphique : site de l’Insee
Disparités des entreprises
La part des profits dans la valeur ajoutée, c’est-à-dire le taux de marge (EBE/VA), des sociétés non financières[2] est en moyenne de plus de 32 % en 2025, d’après les comptes nationaux (Insee).
Mais il est de presque 10 points plus faible dans les PME : 21 % contre 30 % dans les grandes entreprises et les ETI (entreprises de taille intermédiaire).
Coût du capital dans les entreprises
Graphique 3


Source : Insee, comptes nationaux

Source : Insee, comptes nationaux
- Evolution de la part des salaires dans la VA
Source : Insee, comptes nationaux
Sociétés non financières

Source : Insee, comptes nationaux
Ensemble de l’économie
(la salarisation croissante s’observe tout au long des années 1950_60)

Source : Insee, comptes nationaux
[1] On utilise des « unités de consommation » (UC) : 2 personnes séparées = 2 UC, mais 2 personnes cohabitantes de plus de 14 ans = 1,5 UC ; chaque personne de moins de 14 ans s’ajoute pour 0,3 UC.
[2] On prend les seules sociétés non financières, car les entreprises non financières incluent toutes les entreprises individuelles, où le profit (excédent brut d’exploitation, EBE) inclut pour une part importante la rémunération du travail de l’entrepreneur individuel.

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