Neuf sites industriels français, parmi lesquels l’usine d’aluminium de Dunkerque (Nord), France Rail Industry à Hayange (Moselle), Ascoval à Saint-Saulve (Nord) et les Fonderies du Poitou à Ingrandes (Vienne), appartenant au groupe GFG Alliance du financier Sanjeev Gupta au titre de ses activités Acier (Liberty) et aluminium (Alvance), sont menacés par les difficultés financières du groupe [1].
Celui-ci avait passé un contrat d’« affacturage inversé » avec la société financière britannique Greensill : celle-ci payait les fournisseurs du groupe et récupérait ensuite l’argent auprès de GFG à des échéances qui convenaient mieux au groupe métallurgique. Tout se passait donc comme si Greensill prêtait à GFG – contre une rémunération certainement confortable – l’argent nécessaire au paiement de ses fournisseurs. La somme s’élève à 5 milliards de dollars. Greensill ne possède pas ces fonds ; il les empruntait donc à une banque, en l’occurrence Crédit Suisse. Cette dernière avait exigé que ces opérations soient garanties par une compagnie d’assurance ; or celle-ci a mis fin à la garantie au début du mois de mars. Aussitôt, Crédit Suisse a interrompu son financement des avances de Greensill à GFG. Il semble que ce dernier ne puisse pas continuer son activité sans ces avances, et que cela soit la cause de la faillite déclarée de Greensill, dont GFG était semble-t-il, et de loin, le principal client .
Comme toujours, le sort des entreprises industrielles dépend ainsi de leur accès au crédit bancaire. Celui-ci leur est accordé à condition que leur activité réponde à des normes financières de rentabilité. En l’occurrence, la compagnie d’assurances a jugé que GFG ne respectait pas, ou ne respectait plus, ces normes. Cela peut venir de ce que la stratégie de Sanjeev Gupta, consistant à acheter à tour de bras, et à crédit, des filiales industrielles dans le monde entier, était particulièrement hasardeuse. Le recours à un financier aussi « innovant » et aventureux que Lex Greensill, et à la technique de l’« affacturage inversé », beaucoup plus opaque qu’un crédit bancaire de trésorerie classique, faisait partie de cette stratégie.
Or l’activité industrielle des usines menacées a un besoin crucial de crédit bancaire. En particulier, les filiales de Liberty Steel Ascoval et France Rail, à qui s’ouvre un marché très dynamique avec la relance des transports ferroviaires face à la crise climatique, ont absolument besoin d’un prêt de 50 millions d’euros pour faire face à l’augmentation de leur besoin en fonds de roulement. Ce prêt, que le gouvernement français prévoyait de faire entrer dans l’enveloppe des 300 milliards de prêts garantis par l’État annoncée au début de la pandémie, devait être accordé par la banque de Greensill, Crédit Suisse ; mais Crédit Suisse refuse désormais de le financer [2].
Que faire face à une telle situation ? Puisque les différents sites ont besoin de crédits bancaires, la Banque de France devrait, comme elle le fait habituellement dans ce type de situation, réunir les banques – Crédit Suisse mais aussi banques françaises comme BNP-Paribas, SG, Crédit agricole ou BPCE – susceptibles de financer le développement de l’entreprise. Une négociation s’ouvrirait alors entre l’État, le groupe GFG, les banques et les représentants des salariés du groupe. Des engagements seraient exigés de GFG en termes d’emploi – embauches, sécurisation des emplois précaires…, de formation, de création durable de valeur ajoutée et de réduction des atteintes à l’environnement (émissions de gaz à effet de serre) sur les sites de Saint-Saulve et d’Hayange. Sous réserve de ces engagements, les banques seraient incitées à accorder les crédits nécessaires par une garantie publique pouvant, concrètement, entrer dans l’enveloppe nationale des PGE. Le soutien pourrait aller plus loin, sous la forme du paiement de bonifications d’intérêts : l’État prendrait à sa charge une partie des intérêts payés par GFG aux banques, pour des montants d’autant plus élevés que les engagements du groupe en termes d’emplois et de formation seraient plus favorables. Cette intervention publique serait appuyée par une participation directe de BPI France au financement du développement de l’entreprise, sous forme de crédits bancaires, voire d’une prise de participation au capital.
Les engagements de GFG et des banques porteraient aussi sur une changement de comportement du groupe en matière de transparence de ses comptes et de ses financements, et à l’abandon de la technique opaque de l’« affacturage inversé » au profit de crédits classiques de trésorerie et d’investissement.
Ces exigences, qui se résument en une mise en cause du coût du capital pesant sur les sites industriels menacés, s’inscriraient dans la bataille publique des salariés, des populations concernées, de leurs représentants syndicaux et de leurs élus, pour l’emploi et le développement industriel des territoires menacés [3].
[1] https://www.usinenouvelle.com/editorial/tout-comprendre-a-la-faillite-de-greensill-qui-menace-les-acieries-francaises.N1070504
[2] https://www.lesechos.fr/industrie-services/industrie-lourde/acier-ascoval-et-hayange-sinquietent-pour-leur-fonds-de-roulement-1297222
