Le crédit bancaire, un levier pour sortir de la crise

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Officiellement, tout va bien. Tandis qu’on nous prédit une sortie triomphale de la crise, les banques annoncent des profits record. Elles ont affiché  leur civisme pendant les confinements – sans prendre de grands risques – en distribuant 140 milliards de prêts garantis par l’État. Selon les experts les plus écoutés, le système financier est mieux armé que jamais pour affronter les vicissitudes qui attendent l’économie mondiale. C’est aussi ce qu’affirmaient tant de bons esprits en 2007, à la veille de la crise des subprimes

En coulisses, les « professionnels de la profession » sont plus prudents. Tout en annonçant que les banques européennes se sont « plutôt bien sorties » de ses derniers stress tests (un exercice visant à évaluer si les banques disposent de suffisamment de fonds propres pour absorber diverses hypothèses leurs pertes en cas de choc économique), la BCE a désigné les défaillances d’entreprises à venir comme le principal risque qui pèse sur elles.  Cette considération a dû compter dans sa décision, prise dans le sillage de la politique monétaire américaine, de maintenir les mesures « non conventionnelles » de politique monétaire (refinancements privilégiés, achats de titres) pour une durée non précisée. La bonne santé apparente des banques résulte en effet pour une part de ce qu’elles sont en réalité sous perfusion de liquidités apportées les banques centrales. Les banques européennes bénéficient de 2 200 milliards d’euros de prêts à taux exceptionnellement favorables, pouvant être aussi bas que -1 % (voir la rubrique « un chiffre expliqué » de ce numéro).  Mais que se passera-t-il si les banques centrales mettent fin trop vite à cette assistance respiratoire vitale pour le système bancaire (comme l’avait fait, pour le regretter amèrement aussitôt, la BCE après la crise de 2007-2008) ?

Que se passera-t-il si les gouvernements mettent fin prématurément au « quoi qu’il en coûte » et si les entreprises se révèlent incapables de rembourser les crédits qui leur ont permis de passer le cap des confinements ? Et surtout, qu’adviendra-t-il du système bancaire le jour où le « krach du siècle » fera s’effondrer le cours des titres financiers démesurément gonflés par la masse d’argent que les banques injectent sur les marchés financiers depuis quarante ans, et avec encore davantage de frénésie depuis la crise de 2008 ?

Le krach qui vient :
pendant que l’économie recule, les Bourses s’envolent

Les banques, vecteurs de la financiarisation

On doit en effet avoir conscience de la part essentielle des banques dans les causes de la crise économique. Loin de faire disparaître le crédit bancaire, la montée de la part des emprunts sur le marché financier dans le financement des grandes entreprises et des collectivités publiques a fait jouer aux banques un rôle différent. Au lieu de prêter aux entreprises, elles ont prêté aux acquéreurs de titres. Ce sont elles, par exemple, qui financent les rachats d’entreprises avec effet de levier (Leveraged Buy Out, LBO) par lesquels des fonds de private equity achètent à bon marché des entreprises en difficultés, les restructurent en s’attaquant prioritairement à l’emploi et au coût du travail, puis les revendent avec un gros bénéfice (voir dans ce numéro l’article d’Évelyne Ternant, « La fonderie MBF Aluminium à Saint Claude ». Mais cet « effet de levier » – spéculer avec de l’argent qu’on n’a pas et qu’on emprunte donc aux banques pour miser beaucoup plus gros – est la base de toute la financiarisation, qu’il s’agisse de spéculer sur les monnaies, sur les titres de dette publique, sur les fusions et acquisitions de groupes industriels, ou encore sur les titres subprimes représentatifs de crédits immobiliers aux ménages modestes des États-Unis… Les crédits aux agents non financiers – le métier de base des banques, le fondement de leur utilité sociale – représentaient 41,4 % du total des bilans des banques françaises en juin 1980. Cette part est revenue à 26,2 % en juin 2021.

La financiarisation des banques

Les effets sur l’emploi, sur la capacité de création de richesses des entreprises, et sur l’état écologique de nos sociétés, sont connus. Selon Oxfam, les émissions de gaz à effet de serre issues des activités de financement et d’investissement des six principales banques françaises représentent 7,9 fois les émissions de la France [1] !

Et que font les grands groupes bancaires, forts de leurs bénéfices exceptionnels du premier semestre 2021 ? Ils accélèrent dans la financiarisation, dans la compression des coûts de personnel et dans la dévitalisation des réseaux d’agence qui assurent pourtant le contact humain avec le tissu social local, sous prétexte de procurer à la clientèle les avantages de la banque en ligne. « Il ne faut surtout pas s’arrêter car le secteur bancaire, comme l’automobile ou l’énergie, va connaître des transformations radicales, confie aux Échos le PDG de Société Générale, Frédéric Oudéa [2]. Le recours massif aux nouvelles technologies va continuer, tous les enjeux autour de l’ESG [3] vont se renforcer et la pression concurrentielle ne va pas s’atténuer… Plus que jamais, nous allons poursuivre nos projets stratégiques. On accélère plus qu’on ne ralentit ».

À l’inverse, ce diagnostic indique dans quelle direction il conviendrait d’aller pour remédier aux causes profondes de la crise – et des risques qu’elles font courir aux banques, c’est-à-dire, aussi, à nos propres économies déposées sur leurs comptes. Le levier du crédit bancaire, si puissant pour mobiliser la violence des marchés financiers au service de la rentabilité du capital, il devient urgent de le retourner pour qu’il serve à de tout autres buts.

On a besoin d’énormément d’argent, tout de suite, pour lancer les nouvelles productions, former les travailleurs aux nouveaux métiers, acquérir et diffuser les nouveaux savoirs indispensables à la prévention des épidémies, à la lutte contre le réchauffement climatique et pour la biodiversité, à une civilisation fondée sur le développement de toutes les capacités humaines.

Un développement tout à fait inédit des services publics tient une place importante dans ces urgences. Nous avons eu différentes occasions de montrer dans ces colonnes et ailleurs pourquoi et comment son financement doit faire appel à un fonds, si possible européen, financé par la création monétaire de la Banque centrale européenne [4]. Mais les dépenses publiques massives pour embaucher dans les services publics et réaliser les investissements correspondants ne suffiront pas à sortir de la crise. C’est toute l’économie qu’on a besoin de dégager de la domination du capital pour donner la priorité, dans les dépenses, à celles qui favorisent le développement des êtres humains : l’emploi, la formation, la recherche.

Prendre le pouvoir sur l’utilisation de l’argent des entreprises

C’est tout l’enjeu de l’utilisation de l’argent dans les entreprises, et c’est là que la responsabilité sociale et écologique des banques entre en jeu. Le gouvernement et les banquiers expliquent que, grâce aux prêts garantis par l’État et aux autres aides publiques dispensées depuis dix-huit mois, les entreprises ne manquent pas d’argent. En effet, les trésoreries sont très abondantes. Alors pourquoi, même en période de rattrapage après l’effondrement de l’activité au début 2020, les entreprises n’embauchent-elles pas et n’investissent-telles pas davantage ?

À ce stade de la crise, deux situations se présentent.

Il y a d’abord celle des PME-TPE directement ou indirectement touchées par les confinements, qui risquent de ne pas survivre à la sortie des prêts garantis par l’État, lorsqu’il faudra les rembourser. Un dispositif gouvernemental a été mis en place pour les « accompagner » ; mais il est clairement annoncé que celles qui auront le droit de survivre sont celles qui pourront se montrer capables de devenir rentables, au sens capitaliste de ce terme – et non pas celles qui donneront la priorité à la création de valeur ajoutée en économisant sur les dépenses en capital matériel et financier. Ce sont pourtant à ces dernières que devrait être réservé un dispositif de réduction du coût du capital, sous la forme de prêts à moyen terme dont le taux serait rendu négatif et, le cas échéant, fortement négatif, par des bonifications d’intérêts et par leur refinancement à -1 % par la BCE [5].

Toute différente est la situation des grands groupes, qui ont bénéficié des mêmes aides, et d’autres encore (par exemple dans le cas d’Air France ou de l’industrie automobile). Les stratégies de ces groupes sont en réalité les enjeux d’une bataille pour un nouveau développement de l’industrie et des services, dont la prise en compte appelle à la création de nouvelles institutions : des conférences régionales et une conférence nationale pour l’emploi, la formation et la transformation productive. La responsabilité sociale des grandes entreprises – et celle des groupes bancaires qui les accompagnent dans leurs stratégies – y serait interpellée ; et l’action de groupes publics et nationalisés aiderait à structurer et à donner une cohérence publique et sociale aux grandes filières stratégiques.

Quand on sait combien les choix des entreprises dépendent de leur accès au crédit, on comprend facilement la place que prendrait un changement de comportement des banques dans cette stratégie. C’est pourquoi un droit de tirage des salariés et de leurs représentants sur des crédits bancaires à l’appui de propositions d’investissements alternatives aux gestions patronales est un moyen essentiel de concrétiser et de crédibiliser la conquête de nouveaux pouvoirs sur la gestion des entreprises.

Un pôle financier public serait un moteur de cette transformation du crédit bancaire en un levier au service de la création de richesses pour des buts démocratiquement décidés et économiquement efficaces. Mettant en réseau les institutions financières publiques existantes, BNP Paribas et Société générale nationalisées, et aussi les réseaux mutualistes, il leur donnerait une toute nouvelle mission au service de la sécurisation de l’emploi et de la formation, appuyée sur une « gouvernance » révolutionnée pour instaurer un pouvoir de leurs salarié.e.s et de leurs usagers sur le crédit. Si l’on ajoute à ces nouvelles dispositions institutionnelles une nouvelle sélectivité des refinancements apportés par la banque centrale et de nouvelles normes de solvabilité des banques, on obtient une cohérence répondant à la fois aux exigences de la période difficile que nous vivons, et à la perspective d’une transformation radicale de la société.

En retour, un nouveau crédit axé sur une nouvelle efficacité sociale, économique et écologique serait une garantie de sécurité pour les banques elles-mêmes : sécuriser l’emploi et la formation, c’est réduire le niveau global de risque dans l’économie. Pour les banques, c’est diminuer le risque de non-remboursement des crédits qu’elles accordent aux ménages et aux entreprises. C’est donc diminuer leurs besoins en fonds propres, et garantir le retour sur leurs livres des dépôts de salariés reconnus dans leurs qualifications et libérés de la menace du chômage. En somme, un cercle vertueux radicalement opposé aux cercles vicieux de la financiarisation, du soutien aux spéculations en tout genre et de la course aux fonds propres du financement de la spéculation, qui sont les causes profondes de la crise actuelle.


[1] Alexandre Poidatz, Banques : des engagements climats à prendre au 4e degré¸ Oxfam France, octobre 2020.

[2] Frédéric Oudéa : « Société Générale a tourné la page de la crise », interview dans Les Échos du 3 août 2021.

[3] Données environnementales, sociales et de gouvernance, NDLR.

[4] Voir Denis Durand, en collaboration avec Yves Dimicoli et Frédéric Boccara, Financer l’expansion des services publics en Europe, mobiliser la création monétaire de la BCE dans un Fonds de développement économique,

social et environnemental européen, note de la Fondation Gabriel Péri, mars 2017.

[5] Voir Denis Durand, « Et les PME ? », Economie& politique, n° 794-795, septembre-octobre 2020.

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