CONTROVERSE
La finance, moteur ou obstacle
face aux transformations nécessaires de l’économie ?

Tibor Sarcey
économiste
Esther Jeffers
professeure d’économie - Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Membre des Économistes Atterrés

Débat animé par Denis Durand pour Économie&Politique

Les échanges dont on trouvera une synthèse ci-dessous ont eu lieu à la séance du 9 décembre 2021 du séminaire « Capitalisme, la recherche d’un nouveau paradigme ? » organisé par la Fondation Gabriel Péri, en partenariat avec Économie&Politique. On peut suivre la retransmission intégrale de la séance sur le site de la Fondation Gabriel Péri : https://gabrielperi.fr/initiatives/cat-seminaire/la-finance-moteur-ou-obstacle-face-aux-transformations-necessaires-de-leconomie/

Esther Jeffers

Je vais partir directement de la crise qui a accompagné la venue de la pandémie. Ce que nous avons appris, c’est tout ce qui ne va pas dans l’économie et dans la société, à savoir qu’aujourd’hui nous sommes non seulement devant une crise écologique sans précédent, mais qu’il s’agit de ce qu’on pourrait qualifier d’anthropocène ou de « capitalocène ». Les crises surviennent à cause du fonctionnement du capitalisme : surexploitation des ressources, productivisme, consumérisme. Mais aussi, crise sociale, car tout le monde n’a pas vécu la crise de la même façon ; les inégalités se sont accrues sous l’effet de la financiarisation, qui date des années 80 et qui provoque une crise générale du système économique mondial. La crise est multidimensionnelle, sanitaire, financière, économique, sociale. Elle est structurelle. Elle a montré qu’il est urgent d’en finir avec le monde d’avant et de réfléchir au monde d’après.

Avant même d’aborder la question de la finance, moteur ou obstacle des changements nécessaires, il faudrait discuter de ce dont nous avons besoin, et quels sont les moyens de satisfaire ces besoins. Je m’appuie ici sur l’ouvrage collectif des Économistes atterrés auquel j’ai contribué, De quoi avons-nous vraiment besoin ? [1]

On aurait besoin de produire autrement mais pour cela, il faudrait transformer le fonctionnement des entreprises, leur gouvernance, avec toutes les parties prenantes : ne pas donner la priorité aux intérêts des actionnaires. Est-ce que les salariés d’une entreprise ne sont pas les mieux placés pour avoir la capacité de décider ce qu’il faut produire et comment, ou au moins pour donner leur avis ? La crise de la pandémie a posé ces questions avec une acuité incroyable.

Depuis les années 80, les marchés financiers ont pris une place de plus en plus importante par rapport aux entreprises, à la production mais aussi à l’ensemble de la société, y compris les services publics puisque ce sont des politiques néolibérales qui ont été mises en application, justement pour satisfaire ces marchés financiers qui peuvent dicter la conduite et imposer des réformes et des politiques conformes à leurs intérêts.

Cela a des conséquences sur les entreprises, les services publics, l’économie et la société dans son ensemble, avec les inégalités de revenus et de patrimoines, des conséquences en matière d’emploi, de suppressions de postes, de destruction de savoirs, de dépendances envers la production à l’étranger. Une marchandisation croissante, non seulement de la santé et de l’éducation mais de tout ce qui relève des services aux personnes. Par exemple, dans le service aux personnes dépendantes, dans les EHPAD, la carence des politiques publiques ouvre aussitôt la porte au secteur privé qui y voit des possibilités de rentabilité.

Esther Jeffers : à quoi ont servi les milliards créés par les banques centrales ?

Sans remonter aux origines de la montée de la finance, il suffit de voir comment, il y a à peine deux ans, en six semaines, les banques centrales ont injecté autant de liquidités qu’elles l’avaient fait dans les dix années précédentes pour sauver le secteur bancaire de la crise de 2007-2008.

Mais que sont devenues ces liquidités ? Est-ce que l’objectif de faire repartir l’économie réelle et de la mettre à l’abri a été atteint ? Est-ce que les banques, par le canal du crédit, ont joué leur rôle en insufflant l’oxygène nécessaire à l’économie ? En réalité, tous ces mécanismes fonctionnent en faveur des « investisseurs » présents sur les marchés financiers, bien mal nommés d’ailleurs car bien souvent ils n’investissent dans rien du tout parce que les actions qu’ils achètent sont des titres qui ont déjà été émis qui se vendent et s’achètent sur le « marché secondaire » en Bourse. La Bourse ne joue plus son rôle dans le financement des entreprises. Et cependant, au moment même où l’économie réelle était quasi-paralysée et en récession brutale, l’indice Dow Jones a dépassé pour la première fois les 30 000 points. C’était la fête à Wall Street ! Les cours ont monté sur toutes les grandes places financières puisque les liquidités ont été utilisées à autre chose qu’à investir dans l’économie réelle – ce qui va bien entendu entraîner un accroissement des inégalités de patrimoines.

Le rapport du World Inequality Lab auquel participent Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman [2] vient de sortir. Il montre que les plus riches captent encore plus de revenus et de patrimoines qu’auparavant par rapport aux pauvres. Les 10 % les plus riches détiennent 76 % de la richesse mondiale – telle qu’elle est mesurée par la comptabilité nationale – et les 50 % les plus pauvres n’en détiennent que 2 %. Entre 1995 et 2020, la part du patrimoine détenu par les 0,01 % les plus riches est passée de 7 % à 11 %. Cela se fait au détriment des États. Et je résisterai à la tentation de souligner longuement que les femmes sont loin de profiter à part égale de cet enrichissement ! C’est donc une inégalité de classes, de genres, de « races ».
Conséquences : les entreprises sont en compétition sur les marchés financiers et, pour attirer les actionnaires, il faut maintenir coûte que coûte la rentabilité et le rendement pour ces actionnaires. Cela conduit à l’externalisation vers les sous-traitants mais cela peut être aussi une externalisation complète vers les pays à bas coûts, on le voit très bien dans l’exemple de l’automobile. Le débat autour du monde à construire pose aussi des questions sur la politique de distribution de dividendes et le rachat par les entreprises de leurs propres actions, sans parler de l’optimisation voire de la fraude fiscale. Est-il possible de continuer ainsi ?

En 2021, les versements de dividendes à l’échelle mondiale ont rebondi par rapport à l’année précédente, alors même qu’ils sont censés refléter les résultats de l’année 2020, plombés par la pandémie ! Même des entreprises en perte ont versé des dividendes à leurs actionnaires plutôt que d’investir dans l’emploi, dans l’augmentation des salaires ou dans la transition écologique. Toyota a distribué 200 % de ses bénéfices, BASF (entreprise allemande de la Chimie) 400 %… on puise dans la trésorerie pour satisfaire les actionnaires. Les trois plus grandes structures hospitalières privées d’Afrique du Sud ont versé 163 % de leurs bénéfices à leurs actionnaires alors que pendant la crise elles n’avaient même pas de quoi payer les fournitures de leur personnel… Dire cela n’est pas une posture morale, c’est un diagnostic. Dans la pandémie il y a des morts, c’est la réalité, est-ce que c’est ce monde-là que nous voulons ?

En ce qui concerne la France, le deuxième rapport de l’Observatoire des multinationales [3] indique que les profits des groupes du CAC 40 ont chuté de 55,5 % en 2020 mais que les versements aux actionnaires ont progressé pour atteindre 51 milliards, soit sous forme de dividendes, soit sous forme de rachats d’actions. Les groupes distribuent 140 % de leurs profits et puisent dans leur trésorerie pour distribuer au-delà de 100 %.

Qui en a bénéficié ? BlackRock, présent dans le capital de la quasi-totalité des groupes du CAC 40, ainsi que les grands groupes français (Arnault, Bolloré, Bettencourt, Pinault, etc.) mais aussi l’État français au titre de ses participations, directes dans Engie, Orange… ou indirectes par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et Consignations.

Les inégalités s’aggravent. Sept PDG du CAC 40 ont augmenté leur rémunération en 2020, contrairement aux engagements affichés par le grand patronat.

J’en viens à mes propositions.

D’abord, il faut que le système bancaire et la Banque centrale européenne soient mis au service de la société. Il ne faut plus dépendre des marchés financiers. Cela veut dire qu’il faut changer les statuts de la BCE. Elle doit pouvoir prêter directement aux États comme la FED américaine et les autres grandes banques centrales. Il faut annuler les titres de la dette publique détenus par la BCE.

La monnaie doit être au service de la société et des besoins de la transition sociale et écologique. D’après notre conception de la monnaie endogène, la monnaie ne dépend pas de l’épargne préalable mais de la production et de l’investissement, ce qui fait toute la différence avec ceux qui appliquent les préceptes monétaristes en répétant qu’« on ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens ». Il faut justement qu’il y ait création monétaire pour qu’il y ait investissement et production. La création monétaire est une anticipation sur la création future, il faut l’utiliser.

La politique monétaire doit prendre en compte un développement respectueux des critères sociaux et écologiques. Cela veut dire que les banques centrales doivent abandonner leur soi-disant « neutralité » par rapport au marché, il faut qu’elles excluent les actifs polluants de leur portefeuille ; il faut qu’elles utilisent des critères climatiques dans le refinancement des banques : il faut une conditionnalité, un fléchage des injections monétaires. De même, il faut conditionner l’octroi des crédits du plan de relance à la mise en place d’objectifs socio-écologiques pour les grandes entreprises.

Il faut constituer un réseau de banques publiques, séparer les banques de dépôt et les banques d’affaires.

Mais la politique monétaire ne peut pas tout. Il faut marcher sur les deux jambes : utiliser politique monétaire et politique budgétaire pour avoir un policy mix à la fois écologique et social.

Tibor Sarcey

La crise financière de 2007 avait révélé avec force  les défaillances de la financiarisation du capitalisme. La pandémie a montré que le capitalisme financiarisé était incapable de répondre aux multiples crises que nous traversons, couronnées par la crise sanitaire ; c’est une crise de civilisation.

Je commencerai classiquement par proposer une définition de la finance pour aider à juger si elle peut être un obstacle ou un moteur. La finance est l’avance monétaire nécessaire au démarrage de toute production, publique ou privée. Parce qu’elle est nécessaire à toute activité économique, elle est un pouvoir : celui de financer les facteurs de production et donc d’orienter le développement économique.

Cela étant, la finance n’est pas vide de rapports de classes. qui décide de son orientation et de sa finalité ? Elle sera soit un moteur des changements nécessaires de l’économie, soit un obstacle, selon le contenu de classe qu’on lui donne. Esther l’a dit, le problème de la finance capitaliste contemporaine, c’est qu’elle délègue l’ensemble des ressources de financement disponibles à des acteurs financiers. La création monétaire, l’épargne des ménages et les profits des entreprises sont captés par des acteurs financiers – banques, marchés financiers et actionnaires – qui décident ensuite, en fonction de critères de rentabilité, de l’utilisation de ces financements. Ils décident de la façon dont l’argent arrivera dans l’économie réelle : cela pose un problème démocratique et économique.

Les décisions obéissent au critère de rentabilité, c’est le propre du capitalisme. La financiarisation a modifié profondément le fonctionnement des entreprises : changements juridiques avec le développement des firmes multinationales qui structurent la mondialisation capitaliste, changement dans les modes de gestion des entreprises.

La finance a eu pour effet d’uniformiser, tendanciellement, les pratiques comptables et financières des entreprises. D’abord mises en œuvre dans les entreprises cotées en Bourse, ces pratiques financières se diffusent dans le tissu socio-productif avec la concentration du capital. Les entreprises, plutôt qu’un lieu dédié à la production, changent de statut et deviennent des marchandises financières devant être valorisées par de grands actionnaires. En Europe, 60 % des entreprises cotées sont détenues par des « investisseurs institutionnels » (compagnies d’assurance, fonds de placement, fonds de pension, hedge funds…).

Le but recherché via le développement de nouveaux indicateurs de gestion est de formaliser toujours plus finement les actions à mettre en œuvre par les dirigeants des entreprises pour qu’ils ne puissent pas s’écarter des objectifs de rentabilité définis par le capital. « ROE », « economic value added », « ROCE » sont des déclinaisons comptables du taux de profit qui prennent un caractère fétiche dans la stratégie financière des entreprises cotées en Bourse. Pour atteindre ces objectifs de maximisation de la valeur actionnariale, les directions d’entreprises utilisent des leviers générateurs de régression sociale et d’insécurité économique pour la population et pour les territoires : compression de la masse salariale, précarisation de l’emploi, accroissement des cadences de production avec les conséquences en matière de santé au travail ; mais ce sont aussi des externalisations et l’explosion de la sous-traitance, dont a parlé Esther.

Dans le coût du capital, il y a un coût direct – les dividendes, les intérêts versés aux banques et aux financiers – qui représente une part importante de la valeur ajoutée. Mais il y a aussi un coût indirect, un « coût d’opportunité » du capital, qui empêche tout développement économique utile mais insuffisamment rentable : tous les investissements, les formations, les embauches qui n’auront pas lieu, ce qui empêchera, entre autres dégâts, les transformations énergétiques et écologiques.

Cela entraîne trois conséquences : 1/croissance de la productivité assise sur un épuisement des sources de la richesse, la nature et le travail ; 2/ renforcement des risques de crises économiques et financières ; 3/ incapacité de répondre aux enjeux humains, sociaux, économiques puisque l’entreprise peut « créer de la valeur » pour ses actionnaires tout en supprimant de l’emploi et en renonçant à des productions efficaces et utiles mais éventuellement non rentables pour le capital.

La crise sanitaire fait percevoir qu’on a des besoins énormes de financement et d’investissement à l’échelle de l’humanité, et les moyens d’y répondre n’ont jamais été autant empêchés par cette configuration de notre mode de financement de la production.

Quel développement souhaitons-nous ? C’est le point le plus important et c’est celui qui fait le moins consensus dans les milieux de gauche car il faut être précis quand on en vient à définir les transformations nécessaires dans l’économie.

L’enjeu est de réussir à penser les conditions du dépassement du capitalisme, les conditions d’un autre mode de production qui réponde aux besoins mais qui soit économiquement, socialement et écologiquement efficace, et dans la durée. Sinon, c’est de l’incantation, c’est une fausse radicalité.

Le point qui fait débat aujourd’hui : pour réussir ce développement, il faut continuer à créer de la valeur ajoutée, sinon comment financer les embauches, les salaires, la formation, les investissements nécessaires ? Ne pas s’enferrer dans une logique de décroissance des richesses créées – on en a eu l’expérience en 2020. Miser plutôt sur une autre forme de croissance, remettre du lien entre création de richesses, production, emploi, là où la conception financière l’évacue.

Tibor Sarcey : créer de nouveaux pouvoirs d’intervention des travailleurs sur les décisions économiques

Pour ma part, je partirais de la nécessité de créer de nouveaux pouvoirs d’intervention des travailleurs sur les décisions économiques – repartir de la population et des travailleurs pour créer du lien. Il faut donc penser un tout autre système de décision et de démocratie qui permettrait d’entrer en lutte contre la domination du capital sur l’économie. Il faut penser, non pas l’abolition du capitalisme par décret mais créer les conditions d’un rapport de forces contre la domination du capital. C’est une lutte à mener dans les territoires : c’est ce que propose notamment le Parti communiste avec la mise en place de conférences permanentes à l’échelon local, régional, national, qui seraient des conférences de délibération et de  prise de décision économique et qui définiraient des objectifs précis en matière de développement économiques, en matière d’emploi, en matière de service public. Elles seraient composées de groupes de représentation citoyenne, des organisations syndicales,  des élus locaux, des organisations d’usagers ou de consommateurs, forces de proposition et de contre-propositions.

C’est également une lutte à mener dans les entreprises pour créer de nouveaux pouvoirs des travailleurs. On peut très bien partir des organismes qui existent : organisations syndicales, CSE (ex-comités d’entreprises) et essayer d’élargir leurs pouvoirs et leurs prérogatives pour qu’ils puissent être forces de proposition ou de contre-propositions dans les choix stratégiques des entreprises, et pour qu’ils puissent contrôler la mise en œuvre des décisions des conférences permanences.

Mais pour avoir une chance de pouvoir faire passer dans la pratique ces nouveaux choix économiques, cette nouvelle démocratie économique et sociale, il faudra entrer en lutte contre la domination du capital sur les critères de financement de l’économie. Il faut donc créer les conditions de nouvelles sources de financement qui se fassent en dehors des marchés financiers et de la recherche de rentabilité à tout prix. Sans cet appui, sans l’appui d’un système de financement, c’est peine perdue, c’est la cogestion à l’allemande. C’est ce que propose Thomas Piketty : des pouvoirs, oui mais aucun moyen de les appliquer, donc ce ne sont pas vraiment des pouvoirs. C’est là que la question de la finance revient sur la table comme levier indispensable à la transformation de l’économie. Il faut que la finance soit mise au service de cette nouvelle démocratie.

Comment fait-on ? Esther en a parlé, à propos de la création monétaire. J’ajouterai que sans nouveaux critères de gestion il ne sera pas possible de changer la création et la répartition des richesses. Cette création monétaire régulée par la Banque centrale européenne pour servir, non pas les marchés financiers mais l’économie, devrait donc être conditionnée par de nouveaux critères. 

La discussion

Esther Jeffers

Je trouve que nos interventions sont complémentaires dans le sens où on partage le diagnostic sur la crise : ce n’est pas une crise uniquement sanitaire ou uniquement conjoncturelle, c’est une crise inhérente au mode de fonctionnement du système qui comme tu l’as dit exploite sans limite et épuise les ressources, qu’elles soient naturelles ou le travail. Là-dessus je suis entièrement d’accord, de même sur les gestions, le type de fonctionnement imposé par les marchés financiers dans l’intérêt des actionnaires n’est pas dans l’intérêt de la société dans son ensemble.

Tu as parlé d’une unification des modes de gestion. Je crois qu’il s’agit plutôt d’une introduction dans le secteur public des modes de gestion en vigueur dans le privé : voir la façon dont on a soumis les hôpitaux à des critères de rentabilité. C’est insupportable, les hôpitaux doivent être gérés non pas avec des critères de rentabilité mais sur des critères de santé publique et sociaux.

Tu as aussi évoqué la décroissance. Je ne suis pas pour la décroissance mais je nuancerai un peu : nous avons besoin d’une autre forme de croissance. Les services publics sont appelés à croître, par exemple la culture, les services aux personnes âgées, à la petite enfance – dont le développement contribue à libérer les femmes. Je suis pour la création d’emplois dans ces domaines, Mais je ne suis pas non plus pour le consumérisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, la programmation de l’obsolescence des machines, produire pour produire et assurer du profit. Certains secteurs devront connaître des transformations, il faut le dire. Pour répondre aux besoins, il faut déplacer les dépenses et la croissance pour produire autrement. Des pans entiers d’activités néfastes, par exemple dans les énergies fossiles, doivent être mis en cause

Cela m’amène à la question : qui doit décider ? Il faut une certaine forme de planification qui ne soit pas centralisée, qui prenne place aux différents échelons. Elle doit faire entrer les différentes parties prenantes dans l’action. La Convention citoyenne pour le climat a été un exercice de démocratie qui m’a beaucoup intéressée, même si le gouvernement Macron n’a pas mis en application une grande partie de ses  préconisations. J’ai été impressionnée par la qualité des débats, la précision des propositions. En travaillant et en réfléchissant, des personnes qui n’étaient pas a priori des experts ont pu avancer des propositions tout à fait pertinentes. Je ne crois pas à des solutions clé en main toutes faites : il faut réfléchir avec toutes les parties prenantes. Je suis pour une plus grande implication de l’État et des collectivités territoriales dans cette gouvernance qui fasse mieux participer les salariés et les citoyens.

On sera alors très étonné de voir que des solutions auxquelles ont n’aura pas pensé seront mises en avant : il y a une créativité beaucoup plus riche que ce qu’on peut imaginer.

Tibor Sarcey

Tout à fait d’accord, d’autant plus que les salariés connaissent extrêmement bien leurs métiers. Dans mon métier, je travaille avec les syndicats et les salariés dans les entreprises. Il n’y a pas longtemps, je rencontrais des salariés qui produisent du biodiesel, de l’ester de colza. C’est une production d’une complexité technique extrême, plongée dans des rapports économiques mondiaux extrêmement complexes eux aussi. Les ouvriers connaissaient sur le bout des doigts tous les enjeux et toutes les problématiques. C’était très intéressant de les voir discuter avec leur direction : maintenant, les directions connaissent moins bien leur domaine d’activité parce qu’elles sont placées là uniquement pour suivre des indicateurs financiers. On se rend compte d’un décalage très important entre une connaissance des salariés beaucoup plus fine que celles de leur direction sur les enjeux, sur ce qu’il faudrait faire… On rejoint là la question de donner à ces organisations la possibilité de faire des contre-propositions, ou tout simplement des propositions qui pourraient être financées par un pôle public financier, venant solvabiliser des projets alternatifs, porteurs d’emplois, de décarbonation de l’économie, d’amélioration des conditions de travail. Il est important de rappeler que les premiers intéressés sont bien souvent ceux qui connaissent le mieux leur secteur.

Question du public : comment peut-on agir sur les marchés financiers compte tenu de la mondialisation ? Comment interdire l’usage des instruments spéculatifs ?

Esther Jeffers

La première chose à faire est de couper les États du chantage des marchés. Il n’est pas acceptable que des opérateurs privés exercent des diktats sur les décisions de gouvernements élus dans des États souverains. Ça n’a rien de révolutionnaire, c’est la démocratie bourgeoise !

Pour que les États ne dépendent pas des marchés, il faut que la banque centrale puisse intervenir pour aider les États. Changer le statut de la BCE et sa gouvernance, mettre fin à son indépendance. La BCE n’avait nullement le droit d’asphyxier les banques grecques, comme elle l’a fait, pour imposer la volonté des marchés au gouvernement de ce pays.

Il faut ensuite couper la dépendance des entreprises envers les marchés financiers, envers les actionnaires. Le soutien de la BCE aux banques doit être soumis à des conditionnalités sociales mais aussi écologiques. En outre, il faut séparer les banques de dépôt des banques d’affaires, et retirer la garantie du prêteur en dernier ressort aux banques d’affaires qui ne servent que les plus nantis. Il n’est pas normal que des entreprises puissent bénéficier d’aides publiques alors qu’elles licencient, alors qu’elles payent des dividendes même lorsqu’elles ne font pas de profits.

Emploi, croissance économique et transition écologique doivent faire partie du mandat des banques centrales. Déjà, 80 banques centrales participent à un « réseau pour le verdissement du système financier » (Network for Greening the Financial System, NGFS) lancé à la COP21 en 2017. Ils le font sous la pression de ce qui se passe dans le monde, de la pandémie. Ils le font aussi pour empêcher les véritables transformations ! Il faut dénoncer les contradictions chez elles entre les discours favorables à la mise en œuvre des accords de Paris et les achats de titres émis par des entreprises polluantes.

Tibor Sarcey

Le verdissement de l’économie ne peut pas se conjuguer sérieusement avec l’accumulation du capital, les critères de rentabilité. C’est avec cette organisation économique qu’il faut rompre, pour un mode de développement assis sur le développement des compétences et sur les économies d’énergie et de matières premières.

Comment se passer des marchés financiers ? On ne peut pas supprimer les marchés financiers d’un trait de plume mais si, par la création monétaire, on dispose d’autres sources de financement, définanciarisées, on peut les rendre inutiles et ainsi les marginaliser. Un point d’appui est à notre portée : les banques. On ne peut pas nationaliser les marchés financiers, on peut mener la bataille pour la création d’un pôle financier public financé par la BCE. Tout l’enjeu est de montrer qu’on peut ainsi solvabiliser les exigences populaires.

Il n’est pas nécessaire d’attendre une modification des traités et le changement du statut de la BCE. L’article 123, paragraphe 2 du traité de Lisbonne autorise les prêts directs de la BCE à des institutions financières publiques comme la Caisse des Dépôts. Avec de nouveaux pouvoirs des salariés, on peut faire reculer la dépendance des entreprises vis-à-vis des marchés et disposer des moyens de changer leur gestion.

Question du public : toutes les propositions sont tout à fait adaptées, mais concrètement comment les mettre en œuvre ? Les dernières expériences de gauche n’ont rien changé au pouvoir des marchés financiers.

Esther Jeffers

Il est vrai qu’aujourd’hui aucune alternative politique crédible ne se propose au suffrage des électeurs. En attendant, il faut multiplier les expériences locales. La pandémie place sous nos yeux les preuves que la situation actuelle n’est pas acceptable. En matière de cohérence, il faut commencer par faire de la pédagogie. Il y a des situations où les gens voient eux-mêmes une logique alternative. Voyez la qualité de ce qui est sorti de la convention citoyenne sur le climat !

Tibor Sarcey

Une grande force du capitalisme est sa cohérence. Il faut faire de la pédagogie, et il faut appuyer les luttes. C’est un travail de fond pour reprendre la main sur l’argent, pour instaurer une vraie démocratie directe dans les entreprises. Il prendra du temps mais il faut le faire car il implique une véritable révolution politique qui passe par la construction d’un rapport de forces et par des mesures institutionnelles qu’il faut continuer de proposer.

On a l’impression d’arriver à un point de bascule où le niveau de crise devient critique. Les opinions sont ouvertes à un discours radical sur l’urgence de rompre avec ce type de développement capitaliste. Mais comment œuvrer avec les organisations politiques et syndicales ? La gauche a trop longtemps abandonné le débat économique, la nécessité vitale de dépasser l’organisation capitaliste de la production. D’où l’importance de marteler la cohérence entre nouveaux objectifs, et nouveaux pouvoirs sur l’argent et sur l’économie.  

Les organisations syndicales sont une composante indispensable à tout changement de pouvoir économique. Pour en discuter avec beaucoup de syndicalistes, ils manquent de temps disponible pour travailler à des propositions alternatives dans un contexte où l’action syndicale est aujourd’hui souvent réduite à lutter contre les offensives patronales et gouvernementales. Une offre politique pertinente portant une cohérence globale et une crédibilité économique trouverait des relais dans les entreprises, où des syndicalistes disent manquer d’un projet politique.

Esther Jeffers

Il y a une campagne à mener, pour les syndicats, et les associations, avant l’élection présidentielle sur les services publics, avec les femmes en première ligne avec leur double journée. Une mobilisation unitaire en défense des intérêts du plus grand nombre. C’est un fil qui permet de tirer toute la logique de la financiarisation, de l’austérité, et de montrer qu’il nous faut construire un autre monde.


[1] Les Économistes atterrés, De quoi avons-nous vraiment besoin ?, Les Liens qui libèrent, Paris, 2021.

[2] World Inequality Report 2022, https://wir2022.wid.world/

[3] https://multinationales.org/