« Chercher l’argent où il est » ? Mais surtout ne pas se tromper
d’adresse pour en changer l’utilisation !

Alec Desbordes
Kevin Guillas-Cavan

« Allons chercher l’argent là où il est ! » Suivant le mot d’ordre lancé par la Fédération de Paris du Parti communiste français, les communistes de Paris ont convergé le 8 octobre vers la place de la Reine Astrid, non loin des Champs Élysée. C’est que les sièges des holdings de Bernard Arnault et de François Pinault se trouvent à quelques centaines mètres de la place tranquille où les communistes ont déployé leurs drapeaux rouges. En effet, la Préfecture a refusé que les communistes fassent entendre leur déclaration de guerre aux monopoles juste devant ces deux sièges. Hors de question de troubler la sérénité de la place François Ier où une poignée de valets zélés créent, paraît-il, une richesse admirable, sans produire mais en bougeant des lignes de compte ! Hors de question aussi de donner quelle que visibilité aux très discrètes têtes de groupe des deux grands magnats français !

Ne pas se tromper de cible : derrière les grandes marques, les discrètes holdings

Car ce n’étaient pas deux fortunes outrancières que les communistes voulaient dénoncer, mais bien le système des monopoles dont Agache et Artemis, les holdings financières de Bernard Arnault et de François Pinault, sont deux exemples caricaturaux, comme l’a rappelé Adrien Tiberti, secrétaire fédéral de Paris. Le principe de la holding permet à un nombre limité de personnes de contrôler une quantité de capital colossale, sans commune mesure avec leur propre apport. Le patrimoine indécent de Bernard Arnault et de François Pinault (149 et 30 milliards respectivement) n’est en fait que l’arbre cachant la forêt. Derrière la fortune individuelle, la foule d’entreprises contrôlées non pas par MM. Arnault et Pinault mais par leurs holdings ou par d’autres entreprises contrôlées par la holding selon une structure pyramidale.

C’est ainsi que le contrôle par Agache de la quasi-intégralité du capital de Christian Dior SE (96 %) donne à Bernard Arnault, le contrôle de la quasi-totalité de LVMH. Au titre d’Agache, il ne contrôle en effet « que » 45 % du capital. Une somme conséquente mais qui reste minoritaire. En prenant le contrôle de Dior, Bernard Arnault s’est aussi offert 41 % du capital de LVMH contrôlé par cette dernière, faisant d’une pierre deux coup.

Figure 1 – Structure (très) simplifiée des entreprises contrôlées par Agache

Source : Représentation des auteurs à partir du rapport d’activité d’Agache. Remarque : Nous avons regroupées les entreprises de LVMH par type d’activité. Chaque activité comprend une multitude d’entreprises, y compris parfois des sous-traitants de ces entreprises.

« Face, je gagne, pile, je gagne aussi » : la holding, nouvel avatar du monopole

Les grands capitalistes contrôlent une holding financièrequi contrôle 50 % ou plus du capital d’une autre entreprise, productive celle-là. L’entreprise productive fait remonter la plus-value extorquée aux travailleurs et aux travailleuses jusqu’à la holding. Après avoir pris leur dîme pour financer leur train de vie de châtelain, acheter un nème yacht, une équipe de foot ou, moins anecdotique, leurs propres médias, ces grands capitalistes réinvestissent la valeur remontée à la holding dans de nouvelles activités. Cela leur permet de s’étendre horizontalement d’un marché à l’autre ou de prendre le contrôle d’une entreprise progressivement, utilisant les profits des entreprises déjà contrôlées pour accroître la part du capital possédée dans une autre.

Les monopoles modernes ne sont pas seulement des acteurs dominants sur un marché unique : ils sont dominants sur un grand nombre de marchés, tels que le luxe, les articles de sport et le vin pour Pinault.

Figure 2 – Structure simplifiée des entreprises contrôlées par Artemis

Source : Représentation des auteurs à partir du rapport d’activité d’Artemis.

Il faut prendre au sérieux les rapports financiers de ces groupes qui expliquent la logique derrière ces grands groupes multi-activités[1]. La holding repose sur :

  1. Une organisation décentralisée, par laquelle il revient à chaque entreprise de se gérer de manière autonome… pour faire remonter le cash à la holding.
  2. La croissance interne, c’est-à-dire l’organisation de transferts financiers des entreprises les moins rentables vers les plus rentables. Le gagnant est toujours le même… et les perdants les entreprises ponctionnées et leurs salariés ;
  3. L’intégration verticale, c’est-à-dire le contrôle par le groupe des sous-traitants de leurs entreprises pour diminuer la marge de ceux-ci afin d’accroître le profit des grands capitalistes qui restent ;
  4. Trouver des synergies, c’est-à-dire couper les doublons et licencier les salariés en trop ;
  5. L’équilibre des activités et des implantations géographiques ce qui permet de limiter la casse quand un marché entre en crise : le groupe sert d’assurance tous risques aux capitalistes.

Le doigt et la lune

L’indécente fortune des Arnault et des Pinault est le doigt qui montre la lune du capitalisme monopoliste. Quand les sociaux-démocrates regardent ce doigt et demandent qu’on le coupe avec de nouveaux impôts (ce à quoi nous ne nous opposerons jamais), les communistes visent plus haut et s’attaquent à la logique du capital.


[1] Financière Agache, Rapport financier annuel 2021, Paris, 2022, p. 5, dans la partie « Modèle opérationnel ».

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  1. Numéro 818-819 (septembre-octobre 2022) - Économie et politique

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