Rosa Luxemburg, une grande révolutionnaire, les limites de sa pensée économique

Catherine Mills
maîtresse de conférences honoraire à l’université de Paris – Sorbonne
Paul Boccara

On trouvera ci-après de larges extraits du chapitre que Paul Boccara a consacré à Rosa Luxemburg dans son grand ouvrage sur les Théories des crises qui peut être lu comme une histoire universelle de la pensée économique. Cette étude est précédée d’une notice biographique  établie par Catherine Mills.

Catherine Mills

Biographie de Rosa Luxemburg et activités politiques

Née le 5 mars 1871 à Zamość en Pologne (dans l’Empire russe), Rosa Luxemburg ressent très tôt le désir de changer le monde. A Varsovie, en 1880, elle avait été admise au lycée de jeunes filles malgré l’existence d’un quota de juifs acceptés chaque année, avec un système de notation plus exigeant que pour les non-juifs. En 1881, sa famille est profondément marquée par un pogrom. Rosa grandit dans un milieu familial petit-bourgeois, qu’elle juge peu exaltant. À la sortie du lycée, elle intègre un groupe socialiste clandestin et souhaite fonder un parti ouvrier. En 1889, le climat politique menaçant en Pologne l’incite à partir étudier en Suisse, où se retrouvent alors de nombreux étudiants polonais engagés et des révolutionnaires européens exilés. Elle se lie à des militants socialistes et rencontre, parmi les exilés politiques, le théoricien marxiste russe Plekhanov.

Elle se lie avec Leo Jogiches, militant d’origine lituanienne réputé dans le milieu socialiste, dont elle devient la compagne. Elle se consacre à l’économie, à la philosophie, au droit et surtout à la politique. En 1892, elle crée avec Jogiches un parti politique de gauche polonais.

Rosa Luxemburg s’écarte de Karl Marx sur la question de la souveraineté polonaise : pour elle, l’appartenance à une nation divise les ouvriers au lieu de les unir, et les ouvriers polonais et russes doivent au contraire unir leurs forces ; dans cette optique, le prolétariat polonais n’aurait rien à gagner dans son appartenance à un « État bourgeois » indépendant. La révolution en Pologne devrait s’inscrire dans un but plus large, celui du renversement de l’absolutisme en Russie, de l’unité du prolétariat de toutes les nations. Pour Rosa Luxemburg, ce n’est qu’une fois ce but prioritaire réalisé, et une République démocratique substituée au tsarisme, que pourrait se réaliser une libération nationale polonaise, qui apporterait ensuite aux Polonais le droit de s’administrer eux-mêmes.

En 1893, elle fonde avec Leo Jogiches la Social-Démocratie du Royaume de Pologne (SDKP) puis de Lituanie, parti rival du Parti socialiste polonais (PPS) qui milite lui pour l’indépendance de la Pologne. Ils lancent un journal, La Cause ouvrière, dont Rosa Luxemburg est rédactrice en chef. Elle fait sa première intervention en public au congrès de l’Internationale ouvrière, où elle plaide pour la reconnaissance de la SDKP, reconnue en 1896 par l’Internationale. Elle attaque le nationalisme du PPS et soutient que la Pologne ne peut retrouver son indépendance que par une révolution dans l’Empire allemand, en Autriche-Hongrie et en Russie. La priorité serait la lutte contre la monarchie et le capitalisme dans toute l’Europe ; ce n’est qu’après la victoire des révolutionnaires que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pourra se réaliser. Cela sera une partie de sa controverse avec Lénine qui regarde les mouvements de libération de la Pologne et des autres nationalités comme le premier pas vers le socialisme et souhaite les encourager. En 1896, la SDKP est démantelée en Pologne par une vague d’arrestations. En 1897, Rosa Luxemburg soutient sa thèse à Zurich : Le développement industriel de la Pologne, publiée en Allemagne, où elle s’installe en 1898.

Activités au sein de la social-démocratie allemande.

Elle acquiert la nationalité allemande afin de poursuivre en Allemagne son militantisme. Elle prend contact avec le SPD (Parti social-démocrate) et est envoyée en juin 1898 en Haute-Silésie, partie de la Pologne annexée par la Prusse au XVIIIe siècle, pour présenter les idées socialistes auprès des ouvriers polonais à l’occasion des élections. Rosa Luxemburg se lance dans ses activités politiques, malgré les difficultés d’adaptation à la vie berlinoise et le climat d’antisémitisme.

À partir de l’été 1898, elle est impliquée dans la bataille au sein de la social-démocratie allemande contre le théoricien Eduard Bernstein qui remet en cause le marxisme en préconisant l’abandon de la ligne révolutionnaire et la transformation du SPD en un grand parti élargi aux classes moyennes. Elle publie une série d’articles, Réforme sociale ou Révolution ?, qui réfutent les thèses de Bernstein et sont publiés en livre en 1899, elle gagne en notoriété dans le milieu socialiste et devient directrice honoraire du journal Sächsiche Arbeiterzeitung, honneur jamais dévolu à une femme. Avec Karl Kautsky, elle mène, au congrès de Hanovre en 1899, la bataille contre les thèses de Bernstein. Cadre reconnue au sein du SPD, Rosa Luxemburg travaille comme journaliste pour la presse socialiste et comme enseignante à l’école du SPD. Elle enseigne l’économie, l’histoire de l’économie, l’histoire du socialisme. En 1903, elle est membre du Bureau socialiste international, organe de coordination de l’Internationale ouvrière. En juillet 1904, à son retour du congrès de l’Internationale, elle est arrêtée et condamnée à trois mois de prison pour avoir critiqué l’empereur Guillaume II dans un discours public. Elle réfute les thèses de Lénine sur l’« insurrection armée », et considère que c’est en élevant la conscience des ouvriers et non en les armant que l’on doit préparer une révolte populaire. Elle s’oppose à la centralisation de l’autorité et à la hiérarchie.

Elle participe à Varsovie au mouvement insurrectionnel. Arrêtée avec Leo Jogiches, elle frôle l’exécution. Assignée à résidence, puis libérée sous caution en tant que citoyenne allemande, elle regagne Berlin en 1906. Le tribunal de Weimar la condamne à deux mois de prison pour avoir, lors du congrès du SPD en 1905, incité le prolétariat allemand à suivre l’exemple révolutionnaire russe. Au congrès de Mannheim, en septembre 1906, Rosa Luxemburg contribue à constituer une gauche révolutionnaire. Elle publie un pamphlet : Grève de masse, Parti et syndicat, et prône une grève permanente, pour le succès de la révolution. Pour elle, le processus révolutionnaire est un mouvement continu, où le parti peut jouer un rôle, mais sans prétendre à la direction de la classe ouvrière. Il doit se limiter à un rôle d’éclaireur du prolétariat et le jour de l’action venu, la distinction entre dirigeants et dirigés n’aura plus lieu d’être. Rosa Luxemburg dénonce également l’emprise, en Allemagne, de la bureaucratie syndicale, proche de l’aile droite du SPD et rongée par le « révisionnisme ».

Avec Lénine, avec qui elle noue une alliance temporaire, elle amende et fait adopter par le Congrès international socialiste de Stuttgart en 1907, une résolution sur la guerre, stipulant qu’en cas de conflit, le devoir de la classe ouvrière est de se soulever, d’empêcher la guerre et de hâter la fin du capitalisme. Sa renommée croît dans les milieux socialistes. Cependant, en citant en exemple la révolution russe de 1905, elle indispose de nombreux dirigeants sociaux-démocrates allemands, qui craignent dans leur pays une situation comparable. Rosa Luxemburg est très critique envers le comportement des sociaux-démocrates russes. En 1910, une polémique l’oppose à Kautsky, au sujet du rôle du parti envers les ouvriers, elle soutient que les ouvriers doivent prendre en main leur destin, la direction du parti leur cédant le pouvoir. Elle dénonce les compromissions du SPD, aussi ses relations avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands sont très dégradées. Sur la question des nationalités, elle prône un internationalisme intégral et s’oppose à toute forme de nationalisme, considérant que « dans une société de classes, la nation, en tant qu’entité socio-politique, n’existe pas ». Pour elle, la question nationale est une question seconde, tactique, et non de principe. Le seul droit à l’autodétermination que la social-démocratie doit soutenir est celui de la classe ouvrière, la révolution socialiste internationale mettra fin à la domination nationale, à l’exploitation, à l’inégalité des sexes et à l’oppression raciale.

Opposition à la guerre et fondation de la Ligue spartakiste.

Avant la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg multiplie les activités et débats publics ; la fracture politique au sein du SPD s’accentue. Dans L’accumulation du capital publié en 1913, elle précise son analyse du capitalisme, et provoque une polémique tant à la droite qu’à la gauche du SPD, notamment sa théorie de l’écroulement inévitable du capitalisme. Franz Mehring, et d’autres saluent au contraire en Rosa Luxemburg l’interprète la plus érudite de Marx depuis Engels.

Elle milite contre les risques de guerre en Europe. En septembre 1913, elle prononce à Francfort-sur-le-Main un discours où elle appelle les ouvriers allemands à ne pas prendre les armes contre des ouvriers d’autres nationalités. Aussi, le 20 février 1914, elle est jugée pour « incitation publique à la désobéissance » et se défend avec éloquence, ce qui lui vaut une célébrité nationale, au-delà des milieux socialistes. Elle est condamnée à un an de prison. En mars 1914, dans un nouveau discours, elle accuse les militaires allemands de maltraiter les soldats, elle est poursuivie pour insulte à l’armée. Des milliers de témoignages soutiennent ses propos, aussi le procès est enterré. Elle continue de diffuser ses thèses et de militer contre la Première Guerre mondiale.

Figure de l’aile gauche de l’Internationale ouvrière, révolutionnaire et partisane de l’internationalisme, elle est exclue du SPD. Elle cofonde la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d’Allemagne. Mais l’Internationale ouvrière échoue à définir une politique commune, et les sociaux-démocrates allemands, comme la plupart de leurs homologues européens, votent les crédits de guerre. Rosa Luxemburg, forme avec Karl Liebknecht, Franz Mehring, Clara Zetkin, etc. la Ligue spartakiste ; leur appel contre le vote des crédits de guerre, lancé à plus de trois cents dirigeants socialistes, reste quasiment sans réponse. Rosa Luxemburg commence sa peine de prison en février 1915 et maintient des liens épistolaires. Elle rédige la brochure La Crise de la social-démocratie, publiée clandestinement en 1916 sous le pseudonyme de Junius. L’opposition radicale s’exprime dans Les Lettres de Spartakus.

 Rosa Luxemburg est libérée en février 1916 et reprend ses activités publiques. Le 1er mai, lors d’une manifestation spartakiste, elle défile aux côtés de Karl Liebknecht qui, en uniforme de soldat, lance un slogan contre la guerre et le gouvernement : « À bas la guerre ! À bas le gouvernement ! ». Il est arrêté et condamné à quatre ans de prison. Rosa Luxembourg est arrêtée et emprisonnée le 9 juillet 1916. En janvier 1917, les socialistes opposés à la guerre sont exclus du SPD. En avril, ils constituent le Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (USPD), dont la Ligue spartakiste constitue le courant d’extrême gauche et s’intitule Parti communiste d’Allemagne (Ligue spartakiste).

Du soutien à la critique envers la révolution russe d’octobre 1917

Rosa Luxemburg, depuis sa prison, écrit que c’est le « fait le plus considérable de la guerre mondiale », mais elle critique aussi divers aspects de la politique des bolcheviks. Elle salue le parti bolchevik en tant que « force motrice » à qui revient le mérite historique d’avoir poussé la révolution en avant. « Tout le pouvoir aux masses ouvrières et paysannes, tout le pouvoir aux soviets ». Mais elle dénonce le soutien des bolcheviks aux autodéterminations nationales, qui lui paraît affaiblir le prolétariat en renforçant le nationalisme. Elle critique aussi la politique de redistribution des terres par les bolcheviks, qui pour elle, menace d’aboutir à la constitution d’une couche de petits propriétaires fonciers ennemis potentiels de la révolution, hostiles au socialisme. Elle considère que le « dépècement de la Russie » par le droit à l’indépendance des nations de l’ex-Empire russe et le slogan du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » constituent un instrument de la politique contre-révolutionnaire des bourgeoisies nationales.

Elle critique l’étouffement de la démocratie politique par les bolcheviks. Si Rosa Luxemburg, comme Clara Zetkin ou Franz Mehring, approuve la dissolution de l’Assemblée constituante, elle regrette qu’elle n’ait pas été suivie de nouvelles élections. « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement » écrit-elle, elle estime que le pouvoir léniniste est « une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens ». Elle préconise au contraire « la démocratie la plus large et la plus illimitée », et considère que « c’est un fait absolument incontestable que, sans une liberté illimitée de la presse, sans une liberté absolue de réunion et d’association, la domination des larges masses populaires est inconcevable ». Elle critique la conception léniniste du parti mais relève aussi les conditions très défavorables de la guerre mondiale et de l’isolement de la Russie sur le plan international, ce qui, pour elle, rend nécessaire le déclenchement de la révolution en Europe. Si Rosa Luxemburg estime que les révolutionnaires allemands doivent à tout prix éviter de devenir des satellites des bolcheviks, elle juge que le bolchévisme est devenu le symbole du socialisme révolutionnaire, des efforts de la classe ouvrière pour conquérir le pouvoir, aussi, elle considère que la révolution russe sera condamnée si le prolétariat des autres pays ne lui vient pas en aide en conquérant le pouvoir.

La révolution allemande de novembre 1918 permet à Rosa Luxemburg de sortir de prison. Une amnistie politique est prononcée, elle regagne Berlin, alors que la ville est en pleine effervescence révolutionnaire. Les dirigeants spartakistes se réunissent et fondent un nouveau journal, le Drapeau rouge. Rosa Luxemburg y appelle le prolétariat d’Allemagne à poursuivre la révolution, à s’organiser pour en prendre la direction. La Ligue spartakiste, menée notamment par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, prône une radicalisation de la révolution et l’accès au pouvoir des conseils d’ouvriers et de soldats apparus fin 1918 dans toute l’Allemagne à l’occasion de la révolte populaire, pour former une « république des conseils ». Pour les spartakistes, la révolution doit désormais s’étendre à toute l’Europe avec le soutien de la Russie soviétique. Hostiles au putschisme et au terrorisme de parti, Liebknecht et Rosa Luxemburg sont dépassés par l’utopisme des intellectuels et le radicalisme des ouvriers qui les suivent. Le SPD, qui a formé le gouvernement dirigé par Friedrich Ebert, souhaite au contraire une transition politique modérée afin d’éviter à l’Allemagne une situation du type russe. La tension politique est extrême, une manifestation spartakiste est dispersée à coups de mitrailleuse, faisant treize morts et trente blessés. Les spartakistes sont éliminés, le Congrès national des Conseils d’ouvriers et de soldats, seul pouvoir légitime aux yeux des spartakistes, se réunit et décide à la majorité que sa tâche devra être confiée à une assemblée constituante élue au suffrage universel.

Le climat d’agitation révolutionnaire en Allemagne aboutit à la formation du KPD, Parti communiste d’Allemagne par les spartakistes, qui ont décidé de se séparer de l’USPD. Le congrès a lieu du 30 décembre 1918 au 1er janvier 1919. Rosa Luxemburg, qui aurait préféré la dénomination de « socialiste » à celle de « communiste » pour établir plus facilement des liens avec les révolutionnaires occidentaux, est mise en minorité sur ce point. Elle continue d’utiliser le nom de Ligue spartakiste . Karl Radek, vieil adversaire de Rosa Luxemburg, présent clandestinement sur le territoire allemand en tant qu’émissaire de la Russie soviétique, assiste au congrès fondateur du KPD et juge, comme les autres bolcheviks, que la terreur est indispensable pour préserver la révolution. Rosa Luxemburg fait au contraire adopter dans le programme du parti allemand un point qui s’oppose à toute pratique terroriste.

Elle plaide pour la participation des communistes à l’élection de l’assemblée constituante, mais la majorité se prononce pour le boycott de ces élections. Rosa Luxemburg tente en vain de convaincre le congrès du KPD du danger que représente le refus de participer au processus électoral.

Début 1919, l’agitation politique dans les milieux ouvriers tourne à l’affrontement. Karl Liebknecht croit à la possibilité d’un soulèvement qui renverserait le gouvernement. Une partie du KPD forme, avec d’autres groupes, un comité révolutionnaire et décide de passer à l’insurrection. Rosa Luxemburg juge le mouvement prématuré mais choisit de le soutenir par loyauté. Le soulèvement, spontané mais sans plan, ni organisation, échoue. Le ministre SPD Gustav Noske est chargé d’organiser la répression, qu’il confie aux corps francs. Ils écrasent l’insurrection, tuant les spartakistes.

Bientôt, tout Berlin est occupé par l’armée. Rosa Luxemburg publie le 14 janvier 1919 son dernier article, L’Ordre règne à Berlin. Des militaires se présentent à son domicile clandestin, elle est arrêtée et conduite à l’hôtel Eden, quartier-général provisoire de la division de cavalerie et de fusiliers de la garde. Ils l’escortent pour la prison. Elle est frappée à la tête à coups de crosse de fusils. Puis, elle est assassinée d’une balle dans la tête par le lieutenant chargé de l’opération. Le cadavre de Rosa est jeté dans le Landwehrkanal. Karl Liebknecht, est arrêté et tué lui aussi, en sortant de l’hôtel Eden, par l’escorte qui était censée l’emmener en prison. Symboliquement, un cercueil vide représentant Rosa Luxemburg est enterré le 25 janvier en même temps que celui de Liebknecht et de 31 autres victimes de la répression. Leo Jogiches tente de découvrir la vérité sur la mort de Rosa Luxemburg ; en mars, il est arrêté puis tué. Durant les années qui suivent la mort de Rosa Luxemburg, Paul Levi, qui a été son compagnon et un temps chef du KPD, avant d’être écarté par l’Internationale communiste, se bat pour empêcher que les assassinats de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ne soient amnistiés et pour dénoncer le truquage de l’enquête. Levi parvient à prouver que les preuves des deux meurtres ont été détruites et les assassins couverts, d’où un nouveau jugement. Un corps identifié comme celui de Rosa Luxemburg est finalement repêché le 31 mai. Les militaires responsables de la mort de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht sont traduits en justice. Mais le responsable de l’opération, le lieutenant Vogel, fera appel et sera dédommagé par le régime nazi pour ses ennuis judiciaires. En 1962, le gouvernement ouest-allemand qualifie les assassinats de Liebknecht et Rosa Luxemburg d’« exécutions en accord avec la loi martiale ».

Références.

  • Gilbert Badia, notice Luxemburgisme, in Dictionnaire critique du marxisme (ouvrage dirigé par Georges Labica et Gérard Bensussan), Presses universitaires de France, 1985, pages 681-683.
  • Gilbert Badia, Rosa Luxemburg : journaliste, polémiste, révolutionnaire, Éditions sociales, Paris, 1975.

Paul Boccara

Transformations du système capitaliste et du système mondial chez Rosa Luxemburg

Cet article est extrait du deuxième volume de l’ouvrage de Paul Boccara Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital [1]. Ce volume est consacré aux processus de longue période et aux transformations structurelles du capitalisme. Sont étudiées notamment les théories se réclamant du marxisme sur les transformations du système capitaliste. En premier lieu les théories jusqu’à la Première guerre mondiale : Hilferding, Rosa Luxemburg, Lénine. Après avoir étudié le capital financier chez Hilferding et les transformations systémiques du capitalisme, dans le précédent numéro de notre revue, nous présentons ici les travaux de Rosa Luxemburg.

Rosa Luxemburg, dans le premier tome de L’accumulation du capital de 1913, prétend à l’impossibilité théorique de l’accumulation du capital, du fait de l’insuffisance de la demande et des débouchés, dans une économie purement capitaliste. Mais elle soutient que l’accumulation est pourtant possible, dans la réalité, grâce aux débouchés situés à l’extérieur du système capitaliste. Il s’agit soit de milieux non capitalistes dans une économie nationale, soit de la demande extérieure non capitaliste dans le monde.

L’explication économique de l’impérialisme

 Ainsi, dans L’Accumulation du capital [2], Rosa Luxemburg croit avoir trouvé l’explication économique profonde de l’impérialisme capitaliste par les débouchés fournis par le monde environnant non capitaliste. Cependant, non seulement le stade impérialiste est réduit alors, pour l’essentiel, à l’expansion mondiale de la domination extérieure capitaliste, mais surtout les contradictions internes de l’explication se développent. En effet, tout en faisant de la domination des économies non capitalistes la condition des débouchés pour la vente des productions capitalistes et de la réalisation de la plus-value croissante, Rosa Luxemburg doit néanmoins reconnaitre que l’extension de la domination du capital vise aussi à développer l’exploitation ou la production de plus-value à l’échelle nationale et mondiale[3] . La lutte contre l’économie paysanne augmente la possibilité de production de plus-value et la nécessité de l’accumulation. Cependant, l’exportation des capitaux visant les surprofits dus à la surexploitation de la main-d’œuvre coloniale devrait aggraver la difficulté des débouchés pour le système capitaliste au lieu de la résoudre, s’il s’agissait essentiellement de la réalisation de la plus-value et non également de sa production.

 Pourtant Rosa Luxemburg admet :

 « Le capital est conscient de l’importance du recrutement des forces de travail dans les sociétés non capitalistes, surtout à propos de ce qu’on appelle le ‘problème ouvrier’ aux colonies. Il use de toutes les méthodes possibles de la ‘douce violence’ pour résoudre ce problème, pour détacher les forces de travail des autres autorités sociales et des autres conditions de production pour les soumettre à sa loi. Ces procédés ont suscité dans les pays coloniaux les formes hybrides les plus étranges entre le salariat moderne et les régimes d’exploitation primitive » (Ibidem, t. 2, p. 39).

 Cependant, en majorant la réponse à l’insuffisance de la consommation Rosa Luxemburg affirme :

 « la phase impérialiste de l’accumulation… est celle de l ‘industrialisation et de l’émancipation capitaliste de l’arrière- pays aux dépens duquel le capital réalisait jusqu’à sa plus value… l’extension de la production capitaliste succédant à l’économie marchande simple […] Seule l’ouverture de vastes territoires non capitalistes, en agrandissant le cercle des consommateurs, a pu permettre au capital de poursuivre la reproduction élargie, c’est-à- dire l’accumulation […] l’impérialisme est l’expression politique se manifestant par la concurrence entre les capitalismes nationaux autour des derniers territoires non capitalistes encore libres du monde… aujourd’hui encore la plus grande partie du globe » (Ibidem, pp. 91, 100,115).

 Et elle évoque toutefois deux processus :

 « il faut tenir compte de la masse énorme de capital déjà accumulé dans les vieux pays capitalistes et qui lutte pour écouler son surproduit et, en outre de la rapidité avec laquelle les pays pré-capitalistes se transforment en pays capitalistes »(Ibidem, p. 115).

 Cependant, pour Rosa Luxemburg, c’est l’impossibilité de débouchés suffisants dans un système purement capitaliste et les besoins de débouchés nouveaux à l’extérieur du système qui constitueraient l’explication essentielle de l’impérialisme. Et elle rejette catégoriquement l’explication d’Otto Bauer, insistant essentiellement sur l’explication par la recherche de l’augmentation des travailleurs et de leur exploitation dans les colonies. Après avoir récusé l’explication fondamentale de Bauer concernant « la fonction principale et la préoccupation essentielle de l’impérialisme : augmenter le nombre d’ouvriers en les important des colonies ou en les faisant travailler ‘de force’ sur place ». Elle critique de façon ironique sa façon de mentionner « en passant, en deux phrases, la capacité de marchés nouveaux comme mobile accessoire de l’impérialisme » alors que ce serait pour elle sa raison essentielle. (Ibidem, pp. 224-225).

En niant la possibilité de la reproduction élargie capitaliste dans une économie uniquement capitaliste comme l’analysait Marx, cette conception débouche sur une vision catastrophique de l’évolution capitaliste[4] .

 Pour Rosa Luxemburg, l’extension de la généralisation du capitalisme à l’intérieur des nations et dans le monde entier tend à rendre le capitalisme universel et donc finalement impossible, conduisant ainsi à son « effondrement ».

 Et elle prétend même : « Marx avait esquissé son analyse de l’accumulation à une époque où l’impérialisme n’avait pas encore surgi sur la scène mondiale ; l’hypothèse sur laquelle s’appuyait l’analyse de Marx : l’hégémonie définitive et absolue du capital dans le monde exclut précisément a priori le processus de l’impérialisme » (Ibidem, p.227).

 L’évolution capitaliste dans le long terme n’est donc pas vue de la même façon. D’où l’opposition des conceptions concernant la disparition finale du capitalisme. Soulignons qu’à la tendance de Rosa Luxemburg d’insister sur l’impossibilité de la réalisation conduisant à l’effondrement catastrophique, s’oppose celle de Otto Bauer insistant sur l’indignation morale et le rejet social du système. Bauer affirme : « Ce n’est pas l’impossibilité mécanique de réaliser la plus-value qui provoquera l’effondrement du capitalisme. Il sera vaincu par l’indignation qu’il éveille dans les masses populaires » (cité par R.L., Ibidem, t. 2, p. 230).

 Il déclare « seuls les apologistes du capital peuvent démontrer que l’accumulation n’a pas de limites » (cité par Rosa Luxemburg, Ibidem, t 2, p. 175). Mais ces limites seraient sans cesse surmontées au plan économique.

Le débouché fourni par la militarisation et le développement des armements dans le système capitaliste

Sous la pression des faits des années 1910 en Europe, Rosa Luxemburg envisage la solution de la demande effective des armements, comme « moyen privilégié de réaliser la plus-value », dans son chapitre sur « le militarisme, champ d’action du capital ». Il s’agit donc de l’évolution à l’intérieur du système avec la progression d’un troisième ensemble de demandes au-delà des moyens de consommation et de production dans le système, considérés insuffisants. Mais elle prétend, alors, que cette consommation, résultant d’un prélèvement sur les travailleurs par le système des impôts, la production de la section II des moyens de consommation resterait inchangée et que seule sa répartition serait modifiée.

En réalité, si les prélèvements de l’État contribuent à réduire la part de la valeur nouvelle créée qui revient directement à la classe ouvrière, en faisant pression sur la consommation des travailleurs, cela ne change pas le caractère de ces prélèvements et n’empêche pas l’addition à la demande globale. Cette consommation d’État des militaires et des armements permet d’accroître la production de la section II des moyens de consommation et aussi de moyens de production de la section I pour des produits nouveaux.

Devant l’évidence du débouché des « armements » qui se développe au moment où elle écrit, elle doit reconnaître qu’il ne s’agit plus de « moyens de subsistance », mais d’une « catégorie spécifique de produits, les engins de guerre » (Ibidem, p. 127). En réalité, la section II n’a jamais compris seulement les moyens de subsistance, mais aussi, notamment, les produits dits de luxe. Ensuite, la consommation d’État en général en dehors des armements ne comprend pas seulement des moyens de subsistance.

 Mais notre autrice prétend que « le profit résultant de cette extension des débouchés n’est qu’apparent, puisque la diminution de la consommation réelle de la classe ouvrière aura pour conséquence un rétrécissement inévitable de la production des moyens de subsistance (…) la section des moyens de production devra également restreindre sa production… on produirait à la place d’une certaine quantité de moyens de subsistance, une quantité équivalente d’engins de guerre » (Ibidem, p. 127-128).

 Elle admet cependant le rôle de l’impôt prélevé sur les couches non capitalistes comme les paysans.

 On retrouvera cette question de la consommation d’État et des armements avec la théorie de Paul A. Baran et de Paul M. Sweezy, concernant les changements de structure du capitalisme contemporain.

Principales œuvres de Rosa Luxemburg

  • Le Développement industriel de la Pologne (1897)
  • Réforme sociale ou révolution ? (1899)
  • Questions d’organisation de la social-démocratie russe (Centralisme et démocratie, 1904)
  • Grève de masse, parti et syndicat (1906)
  • L’Accumulation du capital (1913)
  • La Crise de la social-démocratie (Brochure de Junius, 1915, publié en 1916)
  • La Révolution russe (1918, publication posthume)
  • Introduction à l’économie politique (publication posthume)

[1] Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, 2è volume, Delga 2015, p.278-281.

[2]Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, [2] 1914-1915, 1921, traduction française, François Maspero, Paris, 1962, 2 tomes. Elle écarte le problème du monopolisme de son étude en déclarant seulement dans une note : « Nous ne traiterons pas ici  du problème des cartels et des trusts comme phénomènes spécifiques de la phase impérialiste… cela dépasserait les limites que nous nous sommes  fixées. » (L’accumulation du capital, t. 2, p. 126, note 2).

[3] « Le capital ne peut se passer des moyens de production ni des forces de travail de ces sociétés primitives, qui lui sont en outre indispensables comme débouchés pour son surproduit » (Ibidem, t. 2, p. 46).

[4] « L’accumulation tend… à établir la domination absolue et générale de la production capitaliste dans tous les pays toutes les branches de l’économie. Mais le capital s’engage ici dans une impasse. Le résultat final une fois acquis – en théorie du moins – l’accumulation devient impossible, la réalisation et la capitalisation de la plus-value deviennent des problèmes insolubles. Au moment où le schéma marxien de la reproduction élargie correspond à la réalité, il marque l’arrêt, les limites historiques du processus de l’accumulation, donc la fin de la production capitaliste. L’impossibilité de l’accumulation signifie du point de vue capitaliste l’impossibilité du développement ultérieur des forces de production, et donc la nécessité objective de l’effondrement du capitalisme » (Ibidem, t. 2, p. 89).