Se renouveler pour sortir de l’austérité
et conjurer la catastrophe à venir

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF
Liêm Hoang Ngoc
maître de conférences à l'Université Paris I Sorbonne, ancien député européen
Dany Lang
maître de conférences, habilité à diriger des recherches, Sorbonne Paris nord
Nicolas Dufrêne
directeur de l’Institut Rousseau

Économie&Politique et les initiateurs de cet appel, avec le soutien du Parti de la Gauche européenne, invitent les citoyens, syndicalistes, chercheurs intéressés à une rencontre économique contre l’austérité, pour une alternative samedi 29 mars, à la Bourse du travail, Boulevard du Temple de 9h à 17h. Pour s’inscrire : https ://framaforms.org/contre-lausterite-pour-une-alternative-1741254574

Dans un monde où le contexte politique et économique est en train de changer brutalement, la France, comme presque tous les pays de l’UE, est engagée dans la voie d’une austérité dont l’ampleur rappelle celle des années 1930, particulièrement en Allemagne (Brüning, 1931) ou en France (Laval, 1935), et les catastrophes qu’elle a précipitées. Mais avec une particularité, les dépenses publiques pour le capital et les profits ne sont pas touchées par cette austérité, elles ne cessent d’augmenter, alors qu’elles baissent pour tout le vivant, l’éducation, la recherche, la santé mais aussi pour l’emploi, la formation, la protection sociale ou l’écologie. C’est très grave.

Cette austérité engendre des souffrances humaines et sociales. Elle détériore toute la société. Elle ne permet pas de relever les immenses défis écologiques, économiques, sociaux et humains qui nous font face. Elle les aggrave même, provoquant et entretenant une récession qui affaiblira encore les moyens de les affronter. Elle nous entraîne dans une spirale pourtant bien connue de « dette-déflation ».

Elle pave la route de l’extrême-droite et des néo-fascismes.

Elle met en cause la maîtrise de notre devenir, ainsi que certaines souverainetés, nous rendant toujours plus vulnérables face à la domination du dollar, à la domination technologique de quelques oligopoles privés surpuissants, et à la guerre commerciale imposée à l’Europe et au monde par les Etats-Unis de Donald Trump et d’Elon Musk. Elle envenime ainsi comme jamais l’état du monde et les relations économiques mondiales, particulièrement au détriment des Sud.

On nous martèle toujours et encore une énième version de TINA, There Is No Alternative cher à Margaret Thatcher. Il n’y aurait pas d’autre choix possible que de sévères cures d’austérité. Les peuples la refusent. Ils ont raison. Mais, obnubilé par un ratio dette/PIB qui n’a aucun sens économique, le discours médiatique omniprésent, entretenu en mode « panique », décrit un monde et une France au bord du gouffre financier et de la faillite.

Une autre voie est possible. Dans cette période de l’histoire, il est de notre responsabilité d’intellectuels, d’économistes, de syndicalistes, d’acteurs du mouvement social, de le dire et de faire naître un véritable débat. Nous interpellons les politiques économiques et appelons la gauche à se renouveler dans sa meilleure tradition, alliant justice et efficacité pour le bien de toutes et tous, pour la planète, pour le vivant.

Une autre voie est nécessaire. Dans notre diversité, tant théorique que politique, nous nous élevons contre cette austérité et affirmons la nécessité ― non seulement sociale, mais aussi économique ― d’une augmentation vigoureuse des dépenses publiques et sociales. Mais il ne faut pas répéter ce qui a été fait ces 40 dernières années. Il faut agir conjointement sur la demande (consommation et revenus) et sur l’offre (production), mais tout autrement, et engager une démocratisation nouvelle de l’économie qui se doit d’être internationaliste et écologique. Nous récusons l’enfermement de la gauche dans une pure action sur la demande. Nous récusons ce que prétendent les droites et nombre de sociaux-libéraux, lorsqu’ils soutiennent que la seule politique en faveur de l’offre c’est l’appui aux profits et au capital. En s’opposant au plein développement de l’emploi et des capacités humaines, en favorisant les délocalisations et le cancer financier, celle-ci en réalité détruit l’offre et renforce ses aspects les moins sains socialement et écologiquement. Elle désindustrialise notre pays et notre continent.

L’ampleur des financements nécessaires exige un appel déterminé à la création monétaire et au crédit, c’est-à-dire à des avances ou à des dons pour se développer.

Dans notre diversité théorique et politique, nous affirmons ensemble que c’est sur ces fondements, et dans une dynamique de développement, que pourront être prises les mesures agissant sur la répartition des richesses existantes, rendant possibles et viables des hausses générales des salaires et des minimas sociaux, aux côtés d’une réforme progressiste de notre fiscalité et d’un développement de la protection sociale. Mais les mesures fiscales et de répartition des revenus seront insuffisantes et inefficaces, s’il n’y a pas une impulsion forte de dépenses écologiques et sociales accrues et nouvelles, transformant l’offre et développant les richesses saines.

C’est ainsi qu’on pourra avaler la dette, diminuer son poids dans le PIB. C’est toujours ainsi que cela s’est passé, par exemple après-guerre. Mais il faut prendre le temps que la transformation écologique et sociale de l’offre prenne effet. D’ailleurs, même le pacte de stabilité européen, que nous récusons, autorise un délai de 5 à 7 ans pour résorber la dette publique.

Les apports de Keynes et de Schumpeter doivent être intégrés de façon enrichie, comme ceux de Marx. Mais il s’agit de dépasser le keynésianisme simpliste qui se réduit à une action sur la demande, comme la version caricaturale de Schumpeter, lorsqu’elle réduit l’offre à la « destruction créatrice » au service du capital et d’un entrepreneur tout-puissant, et comme la vulgate prétendument marxiste qui ne jure que par le salaire et l’État. Plus que jamais il s’agit de voir la triple novation d’approche qu’exige la situation : un rôle de plus en plus décisif des capacités humaines (emploi, formation et services publics), l’urgence d’une refonte écologique des productions et des consommations, l’exigence d’une approche internationale, coordonnée.

Plus que jamais il s’agit donc de combiner demande et offre, en les transformant. Mais les pressions sont considérables pour empêcher que les dépenses nouvelles aient cet effet. Car plus que jamais, « la finance », le capital ― ses règles et ses institutions, c’est-à-dire sa prédation, ses pouvoirs et sa logique ― s’oppose à ces transformations, récupère les efforts, les détourne à son profit. C’est pourquoi il faut à la fois une démocratie étendue tout particulièrement sur les règles de la création monétaire et de son allocation, la mobilisation de moyens financiers conséquents et imposer, par une intervention nouvelle, la poursuite d’autres buts que la rentabilité financière, des buts d’efficacité écologique et sociale.

Certain.e.s d’entre nous mettront plus l’accent sur les investissements matériels des entreprises, d’autres sur le type d’investissement et le besoin de nouveaux critères, d’autres encore plutôt sur certains secteurs… certains insistent sur l’importance de la formation et des capacités humaines ou sur l’articulation entre services publics et entreprises… d’autres enfin sur la réorientation de la demande vers des produits durables, de qualité et en circuits courts et la consommation populaire. Nous pouvons différer quant à l’ampleur respective de l’appel au crédit et à la fiscalité, quant aux temporalités des mesures, quant à l’étendue des entreprises publiques et leur rôle/fonctionnement, quant au type de droits nouveaux des salariés à instaurer ou quant à la forme d’institutions démocratiques nouvelles pour une planification écologique et sociale effective, ou quant à l’articulation entre les mesures nationales, européennes et globales.

Mais tous ensemble, nous affirmons l’exigence de

  • développer les services publics avec des créations d’emplois et des formations massives, tout particulièrement dans la santé, l’éducation, la recherche, le transport ferroviaire (fret et voyageur) et les services publics de proximité ;
  • développer la protection sociale (retraite, maladie, chômage, famille, accidents du travail, dépendance) et étendre considérablement le droit à la formation et son indemnisation ;
  • réorienter profondément les aides publiques aux entreprises et leurs critères, leurs conditions, pour qu’elles favorisent les investissements efficaces, créateurs d’emploi et de VA écologique ;
  • impulser un tout autre comportement des entreprises et transformer leur gestion ;
  • disposer d’un pôle public bancaire, profondément démocratisé, impulsant un tout autre crédit ;
  • transformer l’action de la BCE et la politique monétaire européenne.

Ces axes forts, dont on trouve déjà une trace dans le programme du Nouveau Front populaire, doivent être développés et confortés. Nous alertons : les urgences ne doivent pas nous faire reculer ni pour des voies par trop conciliatrices, ni pour des simplismes inefficaces. Elles ne doivent pas nous faire lâcher la cohérence nécessaire, mais au contraire la développer.

Il s’agit aussi de la faire partager, depuis le terrain le plus concret jusqu’aux niveaux national et européen, voire international.

Il faut sortir du « trou noir de la raison » qui semble aujourd’hui dicter les politiques sociales et économiques. Il faut en sortir. Nos gouvernants et nos responsables politiques semblent aveugles et leur mémoire historique courte. Ils s’accrochent à des politiques économiques au mieux inadaptées, plus certainement perverses voire mortelles.

La gauche peut et doit le faire, si elle sait se renouveler et s’appuyer sur l’intervention populaire, celle qui a imposé le NFP, celle qui peut se saisir d’idées transformatrices en en faisant une force dans les luttes pratiques et dans la bataille d’idées. Elle ne doit pas craindre de s’appuyer sur des idées nouvelles en matière budgétaire et monétaire.

Au cœur de l’obscurité, une nouvelle civilisation humaine demande à naître. Nos problèmes, qu’ils soient nouveaux ou récurrents, demandent une coordination globale coopérative, pour un monde de paix et de développement de biens véritablement communs. Les mouvements telluriques de la géopolitique mondiale pourraient offrir une opportunité pour une action commune en ce sens de la France, de l’Allemagne, de l’Europe, mais aussi avec le Sud global pour un nouvel ordre économique, monétaire et financier, climatique et démocratique mondial.

2 Comments

  1. La lecture du texte me laisse quelque peu dubitatif. L’avenir semble dépendre d’une réunion, qui est loin d’être la première, entre citoyens, économistes, syndicalistes, etc… qui permettra de dégager des pistes pour sortir de la politique d’austérité. Ce texte avalisé par la commission ECOPO du PCF comporte des phrases qui posent question. « Nous interpellons les politiques économiques et appelons la gauche à se renouveler dans la meilleure tradition, alliant justice et efficacité,… ». « Mais il ne faut pas répéter ce qui a été fait ces 40 dernières années…». Ah, cette gauche qui ne veut rien entendre, c’est terrible !! Depuis 1983, elle n’a cessé de dérèglementer, privatiser, ses choix en faveur du capital ont été constants ! Pourquoi, ne pas en tirer les conclusions ? « Mais, il s’agit de dépasser ….la vulgate prétendument marxiste qui ne jure que par le salaire et l’État ». A quoi, à qui cette phrase fait elle référence ?
    Si l’augmentation des salaires est une nécessité absolue, elle ne saurait suffire à combattre l’austérité car il faut produire des richesses ce qui implique d’en finir avec dictature du taux de profit du capital et pour ce faire de …. s’emparer de l’État. C’est ce que le texte écarte par cette phrase. Il n’est nullement fait mention de la réindustrialisation du pays. L’écologie terme paravent de l’écologisme est la trame du texte. Texte qui omet de traiter de ..l’énergie qui est au cœur de l’affrontement entre les États.
    « La situation exige …l’urgence d’une réforme écologique des productions et des consommations, l’exigence d’une approche internationale, coordonnée ». Autant dire que le capital n’a rien à craindre. Quant à « l’approche internationale, coordonnée », elle est quelque peu surréaliste compte tenu du contexte international.
    « Il faut sortir du « trou noir de la raison » qui semble aujourd’hui dicter les politiques sociales et économiques. Il faut en sortit-r. Nos gouvernants et nos responsables politiques semblent aveugles et leur mémoire historique courte. Ils s’accrochent à des politiques économiques au mieux inadaptées plus certaines perverses voire mortelles ». Comment peut-on écrire de telles inepties ? C’est bien la bourgeoisie qui est aux commandes de l’État soit par les partis libéraux qui la représentent directement soit par les partis sociaux-démocrates. Ces derniers, c’est ce qui les définit sont les gestionnaires de la société capitalistes. Cette politique menée par les uns et par les autres n’a rien de non-sens elle est très rationnelle. Les richesses produites par l’exploitation de la force de travail doivent alimenter le plus possible le capital, la compétitivité des entreprises et non « se perdre » dans des dépenses sociales. C’est la raison de l’austérité et de la dette. C’est sans doute de « la vulgate marxiste », mais elle donne une cohérence à la politique du pouvoir.
    Le pompon du texte est la référence au NFP, cette alliance électorale de sommet dont le contenu économique reposait essentiellement sur une fiscalité moins inégalitaire.
    Les nationalisations sont absentes du texte. C’est grâce à un pôle public bancaire qui n’est jamais défini et à une BCE impulsant une nouvelle politique du crédit qu’une nouvelle politique sociale ondoiera le pays.
    La BCE n’est pas la banque fédérale des USA car l’UE n’est pas un État mais une association d’États capitalistes qui sont en concurrence de par la nature de leur système. L’UE a été conçue pour permettre au capital de se mouvoir librement dans la zone.
    Ce texte est dépourvu de tout contenu de classes, il se propose de changer mais… en ne changeant rien. Pourtant c’est bien une crise structurelle du capitalisme à laquelle nous sommes confrontés. Il faut donc s’attaquer à la nature de classe du système. C’est que le texte prend bien soin d’éviter. En conséquence il ne donne aucune perspective concrète à tous ceux qui subissent la politique d’austérité de l’État.
    Les communistes sont en droit d’exiger de la part du secteur ECOPO autre chose que ce salmigondis social-démocrate.

    • C’est bien l’histoire du serpent qui se mord la queue; un peu synthétique mais ma spécialité m’offre à lire un destin là qui pourrait ne pas être partagé ? J’allais dire vain.. Qu’est-il extraordinaire de faire les efforts nécessaires à l’établissement d’un système républicain qui, en proie à son propre égo respecterait ses ambitions ? Tous nous le lui devons et ça n’est pas simple mais enfin quand la souffrance au travail aliene c’est un curieux effet de miroirs face au capital et à son train de vie.. Ça ne fait pas un avenir, ça ne permet à personne la moindre consolation, la moindre larme.
      Bref un levier à lui seul ne suffit pas il faut des bras certainement pour que nous puissions être d’accord, avec la condition d’admettre enfin que ça n’est pas une clef, ni un ressort, qu’il ne tournera pas ni ne rebondira. J’ai tout ce qu’il faut sans être universitaire ! Et vous ?

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