Le financement, enjeu crucial de la bataille pour les retraites

Frédéric BOCCARA
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

Transcription de l’introduction présentée par l’auteur au Web’éco, webinaire sur le sujet des retraites organisé par la commission économique du PCF le 11 février 2025.

La question des retraites est revenue dans l’actualité. C’est une bataille très importante, populaire, mais qui a besoin d’apports pour armer le mouvement populaire, l’outiller : c’est le but de ce webinaire.

Bayrou et Macron organisent une conférence (« conclave ») sur le financement des retraites. Cette initiative est le résultat de la pression populaire et du rejet massif de la réforme par l’ensemble du pays, dans une unification intergénérationnelle remarquable. Cette pression a également eu une traduction politique. La gauche, grâce à la création du Nouveau Front populaire, a réussi à créer un lien entre cette protestation et la politique. Et même si le RN essaie de stériliser la protestation, il ne peut pas nier que celle-ci porte sur les retraites.

Le mouvement s’est concentré sur l’objectif d’une retraite juste, sans approfondir les alternatives de financement, qui restent pourtant l’enjeu central. Sous cette pression, Bayrou et Macron tentent donc une manœuvre de judo : ils acceptent de discuter des retraites, mais en recentrant le débat sur le financement, un terrain où le mouvement est relativement faible et où ils pensent l’emporter, tétaniser le mouvement et le clouer avec le mantra « TINA », there is no alternative.

Une des raisons de l’échec relatif de la mobilisation contre la réforme des retraites est en effet, à mon sens, que nous n’avons pas suffisamment porté la bataille sur les alternatives de financement. À l’Assemblée nationale, même s’il a été obligé de recourir au 49.3, le gouvernement a pu ainsi avancer ses arguments. Nous entrons maintenant dans une deuxième phase où nous pouvons progresser, notamment en proposant des solutions précises sur le financement.

Si les députés de gauche présentent des propositions sérieuses et audacieuses sur ce point – au-delà de la simple abrogation de la réforme et du retour à l’âge de départ à 62 ans –, cela pourrait faire bouger le rapport de forces politique. Comme disait Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! »

Mais Bayrou veut en faire un « conclave ». Pas seulement à cause de sa culture catholique, mais parce que cela signifie « fermé à clé », c’est-à-dire tenter d’échapper à la pression populaire. La CGT ne veut pas de cette fermeture, et elle a raison de dénoncer l’exclusion de la FSU et de Solidaires. Il faudrait aller jusqu’à proposer des conférences citoyennes sur le financement des retraites dans toutes les régions.

Notre vision d’une bonne réforme des retraites

Nous voulons une retraite dès 60 ans, voire avant en cas de pénibilité ou de carrière longue, avec un bon niveau de revenu et des services publics de qualité. L’abrogation de la réforme actuelle est nécessaire, mais elle ne suffira pas.

Il faut une réforme de fond pour plusieurs raisons :

1. L’âge de départ : 62 ans est déjà trop élevé pour de nombreux travailleurs. Cela fait mal et cela ne résoudrait pas les problèmes structurels du système.

2. Même avant la réforme actuelle, la réforme Touraine, adoptée pendant le quinquennat Hollande et toujours en vigueur, prévoyait un allongement progressif de l’âge de départ en allongeant la durée de cotisation nécessaire à obtenir le taux plein.

3. Le bras de fer avec le capital : sans une réforme profonde, le capital continuera à exiger des sacrifices pour qu’on le nourrisse, car il s’agit d’un conflit sur les revenus : les richesses doivent-elles aller au capital ou au développement des êtres humains ?

Il faut abaisser l’âge de la retraite à 60 ans et garantir une pension décente dès cet âge, car les gens souffrent : les corps sont brisés, le mental aussi. D’ailleurs, les statistiques montrent que l’espérance de vie en bonne santé s’élève à 64 ans. Si l’on fixe la retraite à 64 ans, cela revient à faire un pas en arrière, à transformer la retraite en une « antichambre de la mort ». C’est-à-dire se dire « je pars à la retraite en attendant ma déchéance progressive ». C’est tout le contraire de l’héritage d’Ambroise Croizat et du mouvement populaire qui a créé un troisième âge de la vie, et cela représente un progrès de civilisation.

Il faut développer ce troisième âge, car il est bénéfique à la fois pour les individus et pour la société. Il faut aussi laisser la place aux jeunes. Enfin, la société se délite si l’on néglige le rôle essentiel des retraités. Ils contribuent activement à la société durant ce troisième âge, sans être soumis à l’obligation du travail. Ils reçoivent une rémunération pour vivre, mais leur activité est libre. Par exemple, plus de la moitié des présidents d’associations sont des retraités. Si l’on retarde l’âge de la retraite, ces personnes ne pourront plus assumer ces rôles, et les associations risquent de s’effondrer. De même, plus de la moitié des conseils municipaux sont composés de retraités. Cela représente d’ailleurs un progrès par rapport au passé, où peut-être 90 % des institutions politiques étaient tenues par des personnes âgées.

Par ailleurs, l’espérance de vie stagne en France, mais elle recule aux États-Unis. Voulons-nous vraiment contribuer à ce recul ?

Nous rejetons donc l’idée d’une retraite synonyme de déclin. La retraite doit être vue comme une période de vie après le travail, marquée par des activités libres, émancipatrices et contributives à la société sous diverses formes. C’est une vision qui dépasse l’enfermement de l’être humain dans le travail, une vision qui refuse la conception conservatrice selon laquelle « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, sinon malheur à toi ». Non, il y a une vie après le travail, une vie où l’on peut s’épanouir. C’est pour cela que la retraite fédère autant.

Deuxièmement, abordons un argument central : certains prétendent que la retraite est un luxe impossible à financer. Mais il faut rappeler un point essentiel : les retraités ne sont pas un poids. L’essentiel des retraites fonctionne par répartition, c’est-à-dire que les actifs d’aujourd’hui financent immédiatement les retraites des anciens grâce au produit de leur travail. Les cotisations ne sont pas stockées et stérilisées. Demain, ces actifs deviendront à leur tour des retraités et seront soutenus par les générations suivantes. C’est ce qu’on appelle la solidarité intergénérationnelle, un système extraordinaire qui nous lie les uns aux autres. C’est une socialisation très forte, et c’est cela qui fait la force de notre modèle.

L’argument central pour reculer l’âge de la retraite et expliquer que le système par répartition est en danger est que le ratio actifs/inactifs va se dégrader d’ici 2040, avec 25 % d’inactifs en plus. Ils oublient que beaucoup, qui pourraient être actifs productifs, sont au chômage, au moins trois millions. Ils oublient surtout que les actifs produisent de plus en plus de richesses.

En effet, selon les prévisions du Conseil d’orientation des retraites (COR) lui-même, le produit intérieur brut (PIB) devrait augmenter de 60 % d’ici 2040 (hors inflation). Cela signifie que la société dans son ensemble va créer largement assez de richesses supplémentaires pour faire face à l’augmentation du nombre des retraités en proportion des actifs. C’est d’ailleurs de cette façon qu’on a réussi à financer les retraites entre 1960 et 2000 : le inactifs/actifs a été multiplié par 2, mais les richesses créées, le PIB en volume, avaient été multipliées par 4. Il y avait beaucoup d’espace, permettant en quelque sorte de « concilier la chèvre et le chou », le capital et les salariés, les capacités humaines.

Le vrai problème n’est donc pas le nombre d’inactifs, mais l’efficacité productive et la prédation du capital, qui cherche à maximiser ses profits au détriment des salariés et des retraités.

Cette prédation, c’est toute une logique, inscrite dans des institutions et des règles précises. Prenons un capital de 100, pour obtenir un taux de rentabilité de 10 %, il faut qu’il prélève 10 sur les richesses créées. Mais si, désormais, le capital a gonflé en Bourse et atteint une valeur de 200, pour maintenir ce même taux de rentabilité de 10 %, il faut prélever 20, deux fois plus. Ainsi, plus le capital s’accumule, plus la pression qu’il exerce sur la société et les richesses créées s’accroît. Le capital cherche à prélever en fonction de la valeur de son stock, et non en fonction des besoins réels de la société.

On peut avoir besoin de dépenser plus, pour les capacités humaines, pour l’écologie, bref, pour la vie, mais pas pour nourrir le capital. Par conséquent, les mesures de conciliation deviennent de moins en moins possibles. C’est d’ailleurs pourquoi les mesures ouvertement sociales-démocrates s’effondrent.

En outre, le capital a contourné le système mis en place après-guerre de trois manières :

1. Le chômage : en licenciant, les entreprises réduisent leur « coût du travail », y compris les cotisations sociales, pour augmenter leurs profits.

2. La financiarisation : les revenus financiers des entreprises et des banques ont explosé, atteignant 500 milliards d’euros par an en 2023 !

3. La mondialisation capitaliste, avec les délocalisations, en lien avec la financiarisation. Le capital peut être ici, en France, et la production (ainsi que les salaires donnant lieu aux cotisations sociales) dans un autre pays.

C’est pourquoi, si on se contente de revenir à l’âge légal de 62 ans, avec quelques financements limités, ça ne marchera pas. La pression va continuer ?

Ce qu’il faut, c’est donner le cap. Cela n’interdit pas des compromis lorsque le cap est bien affirmé et qu’on entre dans la bataille pratique – mais des compromis pour avancer, pas pour renoncer.

Cinq points clés d’une réforme de progrès

Nous mettons en avant cinq points pour une réforme. Il ont été portés en 2023 dans un appel soutenu par 300 personnalités politiques, syndicales, académiques (https ://www.economie-et-politique.org/wp-content/uploads/2023/03/9-Eco_Po_822_823_13_03_23_C.pdf) :

1. Un nouveau financement :

 – une nouvelle cotisation additionnelle sur les revenus financiers des entreprises (dividendes, intérêts, royalties, loyers) à hauteur de 10 %, ce qui rapporterait 50 milliards d’euros puisque ces revenus, en 2023, ont dépassé 500 milliards d’euros si on prend en compte les entreprises non financières, les banques et les assurances. C’est considérable. De 1949 à 1970, le montant de ces revenus n’est pas énorme, il commence à s’envoler ensuite avec la crise, et surtout après la pandémie de 2020, et en 2023 il est d’environ 400 milliards pour les seules entreprises non financières. En pourcentage de la valeur ajoutée, il passe de 5 %, à presque 30 %, cinq ou six fois plus, tandis que la part des cotisations sociales commence à reculer à partir de 1982 sous l’effet de différentes exonérations ! J’insiste, les revenus financiers des entreprises ne paient aucune cotisation sociale, donc il faut qu’ils contribuent, c’est décisif et cette revendication monte dans le mouvement. Bien sûr, nous ferons aussi payer les revenus financiers des ménages. Mais ceux des entreprises, c’est considérable parce que ce prélèvement a un second effet : il pousse les entreprises à faire autre chose que de la finance et les pousse donc à développer la base réelle de cotisation. C’est ce qui fait toute l’importance du deuxième levier ;

 – le deuxième levier est un levier pour augmenter la base de cotisations sociales, c’est-à-dire développer l’emploi. C’est une surcotisation de la part patronale pour les entreprises qui réduisent l’emploi et les dépenses de formation, ou qui les font augmenter moins vite que la moyenne de leur branche.

Pourquoi « surcotisation » ? Parce que « modulation » donne l’impression que pour certaines entreprises, cela va augmenter, et pour d’autres, cela va baisser : on pourrait donc croire qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle. Or, il faut rappeler que le but est d’augmenter la masse des cotisations. Effectivement, les cotisations sont relativement moins fortes pour celles dont on n’augmente pas le taux, alors que leur base augmente. Mais elles rapportente elles aussi plus de cotisations, donc on accroît la masse. D’ailleurs, cela existe déjà pour les accidents du travail. Il y a une surcotisation pour les entreprises qui ont plus d’accidents que la moyenne de leur branche, par exemple, dans le transport ou dans le bâtiment, où les taux d’accidentalité sont élevés. Il a même été créé quelque chose de similaire pour l’assurance chômage pour certains contrats, et cela fonctionne pas mal, selon leurs critères. Même si, là, c’est à somme nulle. C’est donc faisable.

Le débat de fond est en réalité le suivant : il s’agit d’entrer dans une autre relation avec les entreprises. En créant une surcotisation uniforme pour toutes les entreprises sur la part patronale des cotisations sociales, calée sur leur comportement d’emploi.

Encadré : Interprétation de la cotisation sociale

la protection sociale est une prise sur les richesses créées par le travail, au détriment du profit et pour au développement des capacités humaines. Les dépenses financées par les cotisations sociales ne concernent par les seuls travailleurs, mais aussi les retraités, les enfants, les inactifs, etc. Ce n’est donc pas un « salaire », puisqu’il ne rémunère pas un travail. C’est une prise, un coin qu’on enfonce, dans la valeur ajoutée, au détriment des profits. D’ailleurs : quand on augmente les cotisations, cela ne baisse pas le salaire, mais les profits. Inversement, quand on baisse les cotisations, cela augmente les profits. Ensuite, les patrons réagissent en essayant de réduire les salaires, mais c’est une autre question.

La cotisation est donc quelque chose de nouveau, une révolution. Ce n’est plus seulement une question de salaire et de profit, mais aussi de développement humain. C’est une utilisation du bénéfice, de la plus-value, non pas pour le capital, mais pour le développement des capacités humaines. C’est pour cela que c’est révolutionnaire. C’est pour cela qu’ils ne veulent pas en entendre parler.

La mesure proposée augmente davantage les cotisations de certaines entreprises, pénalisation, mais surtout, elle crée une incitation, car les autres entreprises se retrouvent avec un taux de cotisation relativement moins élevé. Cela incite les entreprises à développer l’emploi puisque, lorsqu’elles licencient, elles paient plus cher, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ainsi, on les encourage à suivre un chemin de progrès. On entre donc dans une autre relation avec les entreprises. Et c’est fondamental, car l’un des défauts du système actuel est qu’il est trop « à côté » des entreprises. Même s’il a cette force de prélever des cotisations directement sur la richesse créée dans l’entreprise avant même qu’elle ne soit distribuée, c’est très puissant. Cela incite à intégrer les dépenses de protection sociales dans la gestion des entreprises.

Ainsi, nous pouvons créer un levier de pénalisation et d’incitation pour encourager le développement non seulement de l’assiette de cotisation, c’est-à-dire les salaires, mais aussi des capacités humaines qui sont la base de contribution fondamentale au développement des richesses. Car nous avons besoin de meilleures richesses, de plus de richesses. Les dépenses de formation et l’égalité femme-homme sont également importantes. Les entreprises qui n’appliquent pas l’égalité homme-femme auront un taux de cotisation plus élevé.

Nous pouvons donc ainsi,

 – supprimer progressivement les exonérations de cotisations sociales, qui coûtent cher et affaiblissent le système.

– supprimer progressivement la CSG sauf peut-être sur les revenus financiers des ménages

 2. Une gestion démocratique : les retraités et les salariés doivent participer à la gestion des caisses de retraite, avec des élections et des institutions transparentes.

3. Unifier le système vers le haut : aligner les différents régimes sur les meilleures conditions, par exemple en harmonisant les retraites des routiers sur celles des conducteurs de train.

4. Développer les services publics :

 – mettre en place des dispositifs de transmission des compétences entre seniors et jeunes ;

 – créer un service public du quatrième âge pour accompagner la perte d’autonomie.

5. Une dimension européenne :

 – mettre fin aux politiques d’austérité imposées par l’UE ;

 – instaurer une clause de non-régression sociale pour éviter la concurrence entre pays.

Pour conclure, je reviens sur l’importance des leviers que nous proposons pour agir sur les entreprises.

D’un côté, nous avons cette taxation des revenus financiers. Mais les revenus financiers, ce n’est pas un trésor, cela peut fondre et nous ne voulons pas en dépendre. Et de l’autre côté, la surcotisation, que l’on peut aussi appeler modulation, va pousser au développement. Les premières années, cette dernière amènerait 5 milliards, puis 10 milliards. Et finalement, au bout de 3 à 5 ans, nous serions à 50 milliards supplémentaires, et donc progressivement, cela se met en place et prend la place de la cotisation sur les revenus financiers.

Politiquement, c’est fondamental, nous emmenons les entreprises sur un chemin de progrès, par rapport à des propositions que je trouve un peu simplistes et regardent dans le rétroviseur en disant « il suffit d’augmenter les cotisations ». Mais comment les augmente-t-on ? Si on les augmente aujourd’hui, cela augmente les coûts. Cela tue les entreprises, elles vont partir, et voilà, cela ne marchera pas. Et en plus, cela ne convainc pas parce qu’il y a des gens qui sont convaincus qu’il ne faut pas augmenter les coûts des entreprises.

Nous, au contraire, nous proposons de les augmenter, mais nous proposons un chemin pour le faire, justement en désintoxiquant les entreprises de leurs mauvais comportement, car les entreprises n’appartiennent pas au capital et au patron, elles appartiennent aux salariés, ce sont eux qui les développent. Et donc, on peut les emmener sur un chemin de progrès, comme l’avait fait Ambroise Croizat, et en réalité tout le mouvement à la Libération, avec les entreprises. C’est l’idée de la modulation, de la surcotisation, et c’est faisable. D’ailleurs, cette idée avait progressé lors de la dernière bataille, puisque même des sociaux-démocrates du PS ou les responsables d’Attac avaient dit qu’il fallait une surcotisation, mais sur un petit bout de truc, sur un petit contrat. Or, il faut faire très attention parce que le système, le capital, récupère les idées pour les vider de leur contenu et de leur efficacité. Donc il faut une surcotisation, claire, simple et massive.

On incite ou on pénalise, c’est une sorte de « nouvelle frontière » pour la gauche d’instaurer une autre relation avec les entreprises. C’est fondamental. Au lieu de matraquer simplement, nous insistons sur le fait que la cotisation sociale peut être quelque chose qui va tirer la société vers le haut, pas seulement les gens, mais qui va permettre l’efficacité économique. Et donc, nous faisons fondre progressivement les exonérations de cotisations sociales qui sont considérables, jusqu’à les faire disparaître. Et peut-être que, progressivement, pourrons-nous même diminuer le taux de cotisation, mais cela, c’est la démocratie sociale qui le permettra.

Revenus financiers des entreprises et des banques (en milliards d’euros)

Revenus financiers et cotisations sociales en pourcentage de la valeur ajoutée

Champ : SNF (Sociétés non financières) ; Source : Insee, comptes nationaux