Libérer l’industrie spatiale de la financiarisation

Denis Durand
membre du conseil national du PCF, codirecteur d'Économie&Politique

Le 10 juin 2025, les assises du spatial organisées à Toulouse par les syndicats CGT d’Airbus, de Thales et du Centre national d’études spatiales (CNES) ont réuni 140 salariés de ces organismes et de leurs sous-traitants. On trouvera ci-après la teneur de l’intervention qu’y a prononcée le directeur de notre revue.

L’industrie spatiale se situe au croisement de deux grandes révolutions qui bouleversent la civilisation contemporaine. Elle participe de la révolution écologique, non seulement à cause de ses effets directs sur le climat ou la couche d’ozone, mais surtout en ce que la conquête de l’espace, comme celle des océans ou les nouveaux moyens d’agir sur les processus biologiques, démultiplie, pour le meilleur comme pour le pire, les moyens à la disposition de l’humanité pour agir sur la nature. Et l’usage de satellites dans les systèmes de télécommunication, enjeu particulièrement actuel de la mondialisation capitaliste, la place en plein cœur de la révolution informationnelle qui change radicalement les techniques de production aussi bien que les relations des êtres humains entre eux et avec tout ce qui fait leur vie intellectuelle et psychique.

Une maîtrise de ces mutations par l’ensemble des habitantes et habitants de la planète demandera une industrie spatiale s’inscrivant dans une logique de biens communs et de coopération. Ce n’est pas le chemin que menacent d’emprunter les prochaines étapes du développement de l’industrie spatiale – ce qu’on appelle le newspace.

Historiquement, la conquête de l’espace a principalement été pilotée par de grands États, tout en offrant d’importantes opportunités à des groupes bénéficiaires de la commande publique. Mais les nouveaux acteurs, comme Elon Musk ou Jeff Bezos, que la mondialisation financière a portés à bout de bras, prétendent aujourd’hui imposer à tout le secteur une logique capitaliste, pilotée par la recherche de taux de profit répondant aux exigences des marchés financiers, et faisant bon marché des considérations écologiques et sociales.

Ces transformations mettent en question les relations entre la puissance publique et les grands groupes du spatial comme Airbus, Safran ou Thales, non seulement parce que le secteur public détient entre 25 % et 35 % de leur capital mais aussi parce qu’ils font partie des grands bénéficiaires d’aides publiques.

Des aides publiques soumises à des conditions perverses

Il est bien établi que la connaissance des innombrables procédures d’aides aux entreprises, et plus encore celle de leur efficacité supposée, est très insuffisante. On dispose toutefois d’une source d’informations très actuelles : la commission d’enquête parlementaire sur les aides publiques aux entreprises dont le rapporteur est le sénateur communiste Fabien Gay [1]. Ses membres ont en particulier auditionné les dirigeants de deux des principaux acteurs industriels dans le domaine de l’espace.

Le directeur général d’Airbus a ainsi fait état de 118 millions d’aides publiques reçues en France en moyenne sur dix ans. La plus grande partie (98 millions) de ces aides prennent la forme de crédit d’impôt recherche

De son côté, le PDG de Thales a annoncé que son groupe (toutes activités cumulées) a perçu un total de 289 millions d’aides publiques en 2023, dont 171 sous forme de crédit d’impôt recherche.

Il a été abondamment prouvé, non seulement que le CIR donne lieu à de nombreux abus et détournement, mais que son effet sur l’activité de R&D des grands groupes est nul. En réalité, ce n’est pas son objet. Pour ses bénéficiaires, le crédit d’impôt recherche présente un double avantage : d’abord, il vient réduire l’impôt sur les sociétés à payer à hauteur de 5 % des dépenses de recherche et développement engagées (et même 30 % en-dessous de 100 000 euros de dépenses de R&D). Ensuite, lorsque les résultats de ces recherches sont comptabilisés sous forme de brevets comme une « propriété intellectuelle » (c’est-à-dire comme du capital à rentabiliser), le produit de la vente de ces brevets, ou les royalties qu’ils procurent, bénéficient d’un taux réduit d’impôt sur les sociétés (10 % au lieu de 25 %). Cette procédure, comme le CICE et la plupart des aides publiques, a en réalité un double effet : relever la rentabilité des grands groupes et les pousser à soumettre toute leur activité, y compris la R&D, à cette recherche de rentabilité.

C’est ce que confirment les propos des dirigeants auditionnés devant la commission parlementaire. En réponse au président de la commission qui lui reprochait de comptabiliser des résultats de R&D en France pour toucher du CIR, mais d’industrialiser à l’étranger l’utilisation de ces résultats, le directeur général d’Airbus répond sans ambages : « Si le CIR n’est accordé que si l’industrialisation se fait à 100 % en France, le dispositif sera peu attractif. On se demandera si l’on a bien raison d’établir l’activité de recherche en France [2] ». « Dans notre activité, ajoute-t-il, comme dans beaucoup d’autres probablement, on a besoin d’un très grand capital humain, mais aussi d’un important capital financier. Nos métiers requièrent de très gros investissements. Nous avons besoin d’attirer les travailleurs, mais aussi les investisseurs (…). C’est presque existentiel ».

De même, interpellé sur les rachats d’actions opérés par son groupe pour gonfler la rémunération des actionnaires, le PDG de Thales se défend : « il faut parfois montrer que nous écoutons les actionnaires flottants de Thales avec qui je dois composer [3] ».

Ainsi, à mesure que la masse du capital financier grossit de tous les profits passés qui s’y accumulent, le volume des profits futurs qu’elle exige pour maintenir le même taux de profit croît de façon de plus en plus déraisonnable. Les effets de cet enchaînement infernal se font sentir dans tous les domaines.

Il explique d’abord la surexploitation grandissante des ouvriers, techniciens, ingénieurs, cadres des grands groupes industriels : des gains impressionnants de productivité apparente du travail sont obtenus au prix de souffrances et de dégâts humains dont de nombreux témoignages ont rendu compte au cours de cette journée.

Il explique ensuite la férocité avec laquelle les groupes dominants pressurent de plus en plus âprement leur tissu de sous-traitants et, de ce fait, les salariées et salariés de ces sous-traitants.

Il permet aussi de mieux comprendre les causes de l’austérité budgétaire : le capital n’a plus les moyens de laisser une partie de l’argent public aller financer les retraites, la protection sociale, l’éducation, les services publics en général. Tout doit aller au capital, y compris sous forme d’aides publiques dont le total a été évalué à 211 milliards par la commission sénatoriale, un montant proche du total des profits nets des entreprises (excédent net d’exploitation des sociétés non financières mesuré en comptabilité nationale).

Il explique enfin la tendance au remplacement, à l’échelle du monde et plus particulièrement en Europe, d’une logique de coopération par une logique financière, très coûteuse en capital et destructrice d’emplois et de compétences, dont le projet Bromo de fusion entre Airbus Defence and Space, Thales Alenia Space et le groupe italien Leonardo semble bien être une manifestation.

Le résultat final est une insuffisance des dépenses en R&D mais aussi en salaires, en formation et pour le développement des services publics, qui affaiblit le potentiel de création de richesses en France et en Europe.

La gravité de la situation n’a pas échappé à Mario Draghi, ancien fondé de pouvoir de Goldman Sachs, ancien président de la BCE et ancien président du Conseil en Italie, où il a favorisé l’arrivée de la néofasciste Giorgia Meloni au pouvoir. Dans son rapport à la Commission européenne sur la compétitivité de l’UE, il consacre un important paragraphe au retard pris dans la défense et dans le spatial face à la domination technologique et financière des États-Unis et face à la montée de la Chine. Il constate que l’Europe a perdu son avance dans les lanceurs et les satellites géostationnaires, et qu’elle est en retard dans les fusées et les constellations de satellites de télécommunication. Il préconise d’accroître massivement les dépenses de R&D, sur fonds privés et publics… mais en faisant appel, pour se procurer ces fonds, aux marchés financiers, c’est-à-dire en enfonçant encore plus l’industrie européenne dans la logique délétère de la rentabilité capitaliste.

Trois conditions… et une quatrième pour rendre possible une alternative

Pour dégager l’industrie spatiale de cette logique, trois conditions doivent être réunies.

La première est de reconnaître que le plus important est le potentiel de créativité et d’initiative de celles et ceux qui y travaillent. C’est-à-dire de donner la priorité, dans les politiques publiques, à la formation tout au long de la vie des travailleuses et travailleurs et, dans la gestion des entreprises, aux embauches, à la sécurisation des emplois et à la reconnaissance salariale des qualifications, gages d’un nouveau type de croissance de la productivité, reposant sur le développement des capacités humaines et non sur l’accumulation de moyens matériels et financiers pour les exploiter jusqu’à l’épuisement. Cela ne peut qu’aller de pair avec des pouvoirs d’intervention, de proposition et de décision, jusque dans les choix stratégiques des groupes qui structurent la recherche et la construction spatiale.

La deuxième est de renverser radicalement la logique de l’intervention publique. La première urgence est de donner au CNES et aux organismes publics de recherche les moyens d’embaucher les talents nécessaires à l’exercice de leurs missions. Ensuite, plutôt que des crédits d’impôts qui attisent la financiarisation, ou des exonérations de cotisations sociales qui tirent salaires et qualifications vers le bas, les leviers de l’intervention publique devraient servir à combattre le coût du capital. Parmi les outils dont l’efficacité a été prouvée figurent par exemple des dispositifs de crédits bonifiés réservés aux entreprises qui prendront – et respecteront – des engagements précis en matière sociale (emploi, formation, reconnaissance des qualifications), écologique (économies d’énergie et de matières premières) et d’efficacité économique (création de valeur ajoutée dans les territoires). De tels dispositifs conviennent particulièrement bien à des entreprises du type des sous-traitants du secteur aérien et spatial [4]. D’autres instruments – par exemple un supplément de cotisations sociales patronales pour les entreprises qui licencient ou délocalisent – peuvent contribuer faire évoluer les choix stratégiques des entreprises. Enfin, l’extension des participations publiques dans les grands groupes du spatial, jusqu’à leur nationalisation, peut être un moyen de constituer un véritable pôle public, national et européen, du spatial, donnant de nouveaux pouvoirs aux travailleuses, aux travailleurs et à toute la société pour lutter contre ces pôles privés que sont SpaceX, ses homologues et les financiers qui les soutiennent. Rappelons que le programme présidentiel de Fabien Roussel était le seul, en 2022, à prévoir un ensemble substantiel de nationalisations dans l’industrie, les services et la finance.

Mais il ne suffit pas de nationaliser une entreprise pour la dégager des logiques infernales de la financiarisation. La troisième condition est donc de pouvoir se passer des marchés financiers. La preuve a été faite – même si on l’oublie trop souvent – que les moyens de le faire existent bel et bien. Après la crise financière de 2008 et, plus encore, après le choc des confinements en 2020, l’argent a coulé à flots sur les banques et sur les marchés financiers : les programmes de refinancement des banques à taux négatif et les achats de titres sur le marché financier, mis en place par la Banque centrale européenne, ont totalisé jusqu’à 7 000 milliards d’euros en 2025. Le problème est que l’usage de la monnaie ainsi créée reste pour l’essentiel à la discrétion des marchés financiers et de leurs critères de rentabilité. Il ne fait donc qu’attiser l’inflation financière et l’exploitation du vivant.

Une nouvelle utilisation de ces fonds est donc nécessaire, et le spatial fait assurément partie des secteurs stratégiques qui devraient bénéficier d’une réorientation sociale et écologique de la création de monnaie par les banques et les banques centrales. Les institutions financières publiques existantes – Caisse des Dépôts et Consignations, BPI France – peuvent dès aujourd’hui y contribuer, préfigurant ainsi l’action d’un pôle financier public investi d’une nouvelle mission au service de l’emploi, de la formation et de la transformation écologique des productions.

Une quatrième condition donne tout leur sens à celles qui précèdent : une participation active des salariés aux mobilisations et aux décisions, avec le mouvement syndical comme acteur et inspirateur, à l’image de la réunion d’aujourd’hui.


[1] Sénat, Commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, https://www.senat.fr/travaux-parlementaires/structures-temporaires/commissions-denquete/commission-denquete-sur-lutilisation-des-aides-publiques-aux-grandes-entreprises-et-a-leurs-sous-traitants.html

[2] https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20250421/ce_aides.html#toc3

[3] https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20250505/ce_aides_publiques.html#toc10

[4] Voir l’avis du Conseil économique, social et environnemental présenté par Frédéric Boccara et voté en mars 2017, Les PME/TPE et le financement de leur développement pour l’emploi et l’efficacité.