Indexation des revenus sur l’inflation :
dissiper quelques illusions!

Belgian flag and French flag pair on desk over defocused background. Horizontal composition with copy space and selective focus.
Évelyne Ternant
économiste, membre du comité exécutif national du PCF

L’indexation des salaires sur l’inflation est une des mesures avancées à gauche pour protéger les salariés de la baisse du pouvoir d’achat. C’est un lieu commun que d’avancer l’exemple de la Belgique, qui a maintenu un système d’indexation, et dont le SMIC est à 2070 euros bruts mensuels, contre 1801 euros pour le SMIC brut en France. En économie comme dans d’autres domaines, le diable se loge dans les détails; il n’est pas inutile de creuser la question, pour rétablir les faits sur l’indexation, et dissiper quelques fausses évidences.

Cette note dresse d’abord un état des lieux sur les salaires en France et en Belgique, afin d’avoir une première approche des effets de l’indexation sur les salaires. Elle expose ensuite le mode de fonctionnement de l’indexation belge des salaires sur les prix, qui montre pourquoi il n’exerce pas une influence évidente sur le niveau des salaires dans ce pays. La conclusion porte sur l’intérêt d’une prise en compte de ces données dans les contenus des batailles politiques sur le pouvoir d’achat, et de réserver l’objectif d’indexation aux revenus qui en ont effectivement besoin, c’est-à-dire les revenus de transfert.

1. Les effets de l’indexation des salaires sur l’inflation

1.1. Comparaison des salaires en France, Belgique et Europe

1.1.1. Le SMIC

La différence entre les faux mensuels belge et français est plus grande que celle des taux horaires parce que la durée légale du travail en Belgique est plus longue, 38 heures contre 35 heures en France. Contrairement au lamento des classes dirigeantes françaises sur le «coût du travail», la France est un pays de bas salaires, qui commence avec le SMIC, base de la hiérarchie des salaires. L’écart entre les SMIC belge et français ne peut pas être imputé à l’indexation puisqu’en France, le SMIC est également indexé sur l’inflation. Le SMIC en Belgique se rapproche des plus élevés en Europe, qui se trouvent au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Allemagne. L’observation du graphique montre que :

  • L’Allemagne et l’Irlande ont un salaire minimum plus élevé sans avoir subi la même désindustrialisation qu’en France. Le SMIC, qui «rigidifie le marché du travail» selon les libéraux, n’est pas la bonne explication à la désindustrialisation en France.

Tableau 1 Le SMIC en France et en Belgique

Août 2025Belgique en eurosFrance en eurosécart Belgique/France
Mensuel Brut2 070 (38 heures)1 801(35 heures)+ 15 %
Mensuel Net1 660 (38 heures)1 426 (35 heures)+ 16, 4 %
Taux horaire brut12,9511,88+ 9 %
Taux horaire net11,889,40+ 10 %

Graphique 1 La hiérarchie des SMIC en Europe (Salaire minimum brut mensuel dans quelques pays d’Europe en 2024 (Source INSEE))

NB : certains pays n’ont pas de salaire minimum (Autriche, Danemark, Finlande, Italie, Suède) : d’où leur exclusion du tableau.

  • La France est, parmi les pays fondateurs de l’UE, celui où le salaire minimum est le plus bas.

1.1.2. Les salaires

1.1.2.1. Le niveau des salaires bruts moyens : OCDE, France et Belgique

La position de la France dans la hiérarchie des salaires confirme le constat sur le SMIC : contrairement aux litanies du patronat, les salaires ne sont pas parmi les plus élevés au sein de l’OCDE. L’évaluation en PPA réduit l’écart de ses salaires Belgique/France car les prix sont plus élevés en Belgique qu’en France, ce que confirment les habitudes d’achat des résidents en Belgique proches de la frontière, qui s’approvisionnent régulièrement en France. Quels que soient la source (OCDE ou comptes nationaux) et le mode d’évaluation des salaires, l’écart de salaire brut entre les deux pays est important en 2023 et 2024, au moins un quart. La question qui se pose est de savoir si cette différence entre les niveaux de salaires est récente, liée à l’accélération de l’inflation depuis 2022 et au mécanisme d’indexation en Belgique, ou au contraire est une constante entre les deux pays, qui précède la période de forte inflation. L’écart entre les salaires bruts en Belgique et en France ne date pas de la période de forte inflation des années 2022-2023 : il est du même ordre de grandeur avant cette poussée inflationniste, ce qui montre l’absence d’effets spécifiques de l’indexation en cas de forte inflation.

1.1.2.2. Du salaire brut au salaire net

Autre question : les écarts entre salaires bruts se retrouvent-ils dans les salaires nets ? Les cotisations sociales sont plus élevées en Belgique qu’en France.

Graphique 2 La hiérarchie des salaires dans l’OCDE (Salaire annuel moyen, Dollars US, 2023)

Tableau 2 : Les salaires en Belgique et en France en 2023

Nature du revenuBelgiqueFranceécart Belgique/France
Salaires bruts annuels moyens en parité de pouvoir d’achat * En 2023 (source OCDE)75 662 dollars60496 dollars+ 25 %
Salaires bruts moyens annuels en 2025 (source comptes nationaux)60 841 euros44 968 euros+ 35 %
  • L’évaluation en parité de pouvoir d’achat (PPA) prend en compte les différences de niveaux des prix entre les deux pays.

Tableau 3 : Les salaires en Belgique et en France en 2019

Salaire moyen mensuel brut en 2019Belgique
en euros
FranceEcart
Belgique/France
3 140 euros2 424 euros29,5 %

Tableau 4 : Les salaires nets en Belgique et en France

Salaire net en pourcentage du salaire brut (source Euronews[1])BelgiqueFranceEcart salaire net Belgique/France
Couple avec salaire moyen et deux enfants65,5 %72,4 %14,8 %.

[1] https://fr.euronews.com/business/2025/01/22/salaires-nets-et-bruts-combien-les-europeens-gagnent-ils-reellement

En résumant ce qu’il ressort de ces diverses données : 1 – L’écart entre les salaires bruts moyens de France et de Belgique est important, et amplifié par rapport à celui des SMIC. 2 – Les écarts des salaires nets se réduisent de plus de moitié par rapport aux écarts de salaires bruts, compte tenu du niveau plus élevé des cotisations sociales en Belgique : les discours du patronat et du gouvernement au sujet du «coût du travail», sur l’ampleur des cotisations sociales en France qui serait «exceptionnelle» et responsable de la désindustrialisation, sont sans fondement. 3 – L’écart des salaires entre les deux pays ne date pas de la période de forte inflation 2021-2023 : il était du même ordre de grandeur en 2019. Or, l’indexation a fait fortement progresser les salaires nominaux en Belgique en 2023. Même si momentanément les salaires en France, parce qu’ils ne sont pas indexés, ont pu prendre du retard lors des pics d’inflation, la constance de l’écart de salaires France-Belgique sur quelques années témoigne de la neutralité de l’indexation sur l’évolution des salaires à moyen terme.

1.2. Les facteurs d’explications sur l’écart entre les salaires belges et français

1.2.1. Le taux de chômage

Le taux de chômage en Belgique est certes moins élevé qu’en France (6,4 % en Belgique, 7,1 % en France), mais assez proche et supérieur à la moyenne de l’Union européenne (5,8 %) ; le marché du travail belge n’est donc pas dans une situation particulièrement favorable aux salariés belges, même si comme en France les pénuries de main-d’œuvre coexistent avec le chômage. La différence entre les taux de chômage ne paraît pas suffisante pour expliquer de façon significative l’écart entre les niveaux de salaires belges et français.

1.2.2. La désindustrialisation

La Belgique a connu une désindustrialisation aussi violente qu’en France : si la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière représente 11,9 % du PIB national en Belgique contre 9,7 % en France en 2023, il faut prendre en compte le fait qu’elle était en 1993 de 18,3 % en Belgique, et de 14,7 % en France : en 30 ans le poids de l’industrie manufacturière a baissé dans les deux pays respectivement de 35 % (Belgique) et 34 % (France). Le phénomène de désindustrialisation ne peut pas expliquer l’écart des niveaux de salaires entre les deux pays.

1.2.3. Le différentiel d’inflation sur longue période

Le taux d’inflation en Belgique est donc depuis 10 ans régulièrement plus élevé que le taux d’inflation en France, avec un différentiel cumulé de 8,5 % sur la période. Il s’agit là d’un premier facteur d’explication de l’écart des salaires. Un différentiel des SMIC brut horaires de 9 %, mis en regard du différentiel d’évolution des prix de 8,5 % sur 10 ans, laisse penser que le niveau de vie des smicards belges ne s’écarte pas autant qu’il paraît de prime abord de celui des Français. L’écart de taux d’inflation entre la Belgique et le reste de la zone euro est particulièrement important entre 2021 et 2024 (graphique 4), puisque l’écart est sous-estimé par l’exclusion, dans le calcul de l’indice belge des prix, des produits ayant eu le plus fort taux d’inflation comme l’énergie et l’alimentation.

Graphique 3 : Évolution des prix en France et en Belgique (Indice 100 en 2014)

Graphique 4 : Évolution des prix à la consommation dans la zone euro) (Source : Commission européenne)

1.2.4. Le pouvoir d’achat des salaires en France et en Belgique

Le calcul se fait en euros constants, en déflatant l’évolution nominale des salaires de l’inflation pour dégager le pouvoir d’achat des salaires ou «salaire réel». La comparaison entre les salaires réels des deux pays se heurte à certaines difficultés statistiques, car les données sur longue période disponibles sur les salaires ne sont pas homogènes entre les deux pays. En France, la série porte sur le taux horaire de base ouvrier-employé (SHBOE) ; en Belgique, il s’agit du salaire mensuel moyen dans la région Flandres, choisie parce que les salaires sont intermédiaires entre les salaires plus élevés à Bruxelles, et les salaires plus bas en Wallonie. Ce biais statistique ne permet pas une analyse fine des différences, mais la tendance dégagée par le graphique suivant peut néanmoins être considérée comme représentative des évolutions générales.

Graphique 5 Évolution du pouvoir d’achat des salaires en France et en Belgique

1 – Les salaires en Belgique – indexés – présentent un profil d’évolution plus irrégulier que les salaires français qui sont rythmés par le système des négociations annuelles obligatoires (NAO). Du fait d’une hausse des prix très forte en Belgique en 2022 et du décalage de temps entre la hausse des prix et le moment de l’indexation, le pouvoir d’achat du salaire moyen a fortement chuté en Belgique, avant de progresser en 2023, et de chuter à nouveau en 2024. Les évolutions en France sont plus lissées, avec une baisse en 2022 et une stagnation ensuite.

2 – Sur la période 2014-2024, le pouvoir d’achat du salaire moyen belge a progressé – ou plutôt stagné – de 0,6 %, celui du taux de salaire horaire ouvrier-employé en France de 3 %.

Avec la prudence qu’imposent ces approximations statistiques, on peut au moins affirmer que l’indexation des salaires belges sur l’inflation n’a pas été plus favorable au pouvoir d’achat qu’en France, où il n’y a pas de système d’indexation automatique.

3 – En élargissant la comparaison entre la Belgique et d’autres pays que la France, la situation défavorable des salariés belges sur longue période (2000-2022) est confirmée (graphique 6).

Graphique 6 Évolution des salaires réels dans l’OCDE

Cette hypothèse d’une certaine neutralité à moyen terme de l’indexation sur l’évolution des salaires mérite d’être étayée par une autre observation, interne à la France cette fois : la comparaison entre l’évolution du SMIC, indexé sur l’inflation, et la moyenne des salaires, qui ne sont pas régis par un système d’indexation.

1.3. Le pouvoir d’achat du SMIC – indexé – et des salaires en France

Graphique 7 Pouvoir d’achat du SMIC et du salaire ouvriers-employés

La comparaison entre la progression des taux de salaires horaires respectifs du SMIC brut et du salaire de base ouvriers-employés (SBBOE) montre une croissance plus forte du pouvoir d’achat du salaire de base ouvrier-employé que celui du SMIC : 6,9 % entre 2012 et 2024 contre 3,3 % pour le SMIC (graphique 7). L’écart entre leur progression s’est certes réduit pendant la période de forte inflation, où le pouvoir d’achat des salaires ouvriers-employés non indexés a été réduit : il n’est plus que de 0,8 point en 2023 contre 2,8 points en 2020. Mais dès 2024, le salaire de base a repris une trajectoire de progression plus forte que le SMIC ajusté strictement à l’inflation (2,9 % contre 2 % pour le SMIC).

1.4. Quelques enseignements sur l’indexation

Qu’il s’agisse de la comparaison entre les salaires belges et français, ou de la comparaison en France entre le SMIC et le salaire de base employé-ouvrier, les résultats sont convergents : l’indexation, en dehors des périodes de pics inflationnistes, n’a pas fait progresser plus vite les salaires sur le moyen terme. Avec toute la prudence qu’imposent les rapprochements statistiques internationaux, le pouvoir d’achat des salaires français non indexés paraît même avoir été mieux préservé que celui des Belges, ou celui du SMIC. L’indexation n’est pas un remède miracle aux bas salaires, car l’évolution des salaires est fonction du pouvoir de négociation des salariés, lequel dépend de divers facteurs socio-économiques : l’intensité des luttes, la puissance et la combativité des syndicats, le contexte économique général, mais aussi la situation particulière des entreprises qui font figure de référence salariale. Même si le taux de syndicalisation est nettement plus élevé en Belgique qu’en France (1 salarié sur 2 contre 1 sur 10), le rapport de forces salarial en France a permis que les salaires progressent en moyenne plus vite que l’inflation. Une moyenne, certes, ne signifie pas que tous les salaires employés-ouvriers ont été préservés de l’inflation, en particulier dans certaines PME-TPE où l’indexation aurait peut-être amélioré la situation de certains salariés. Mais les exemples d’indexation en France et en Belgique incitent à relativiser ses bienfaits. L’exemple du SMIC en apporte une preuve en France, où les gouvernements ont enfermé son évolution dans une indexation stricte au taux d’inflation, le dernier «coup de pouce» au SMIC au-delà de l’inflation datant de juillet 2012 ! Il en est de même en Belgique, où le système d’indexation est assorti de limites qui encadrent la progression des salaires. Jugé comme «un enfermement» par certains syndicats, il mérite d’être regardé de près si l’on veut éviter de semer des illusions et d’en faire un modèle.

2. Le système d’indexation belge

L’indexation mise en place dans les années 1970 porte sur les salaires, les allocations et les pensions. Mais elle est loin d’être un système uniforme. En connaître les biais et les limites évite de semer des illusions et d’en faire un modèle.

2.1. L’indice des prix de référence

L’indice de référence pour ajuster les salaires aux prix, dit «indice pivot», n’est pas l’indice général des prix à la consommation (IPC), mais un indice dit «indice santé», dérivé de l’IPC mais excluant certains produits tels que le tabac, les boissons alcoolisées, ou encore les carburants. Sans même épiloguer sur le caractère discutable d’un indice moralisateur, il est évident que l’exclusion des carburants a tendance en règle générale à sous-estimer l’évolution réelle des prix. C’est cet indice lissé sur une moyenne de quatre mois qui sert de base à l’indexation.

2.2. La variété des systèmes d’indexation

Le système d’indexation diffère entre le secteur public et le secteur privé. Dans le secteur public, c’est la loi qui fixe la méthode de calcul : le réajustement se fait chaque fois que l’inflation augmente de 2 %. Dans le secteur privé, le mode d’indexation est décidé dans des négociations au sein des commissions paritaires (CP) et inscrit dans une convention collective du travail (CCT). Il varie donc d’une branche à l’autre, ce qui génère des inégalités reconnues par les syndicats. Pour 43 % des salariés, l’indexation suit les mêmes règles que le secteur public : une indexation après un dépassement de 2 %, ou même 1 % d’inflation. Mais pour plus de la moitié des salariés, l’indexation a lieu à un moment fixe de l’année, pour la plupart une fois par an, en janvier ou en juillet, et pour quelques branches seulement, au semestre, au trimestre ou au mois. Il est évident que plus on attend pour indexer, plus la perte de pouvoir d’achat est importante. Le syndicat CSC (Confédération des syndicats chrétiens) a calculé la perte cumulée du pouvoir d’achat dans chaque système d’indexation lors de la période de forte inflation de 2021-2022 pour le revenu médian en Belgique (tableau 5). Elle existe dans tous les cas, ce qui montre que : 1) l’indexation à elle seule ne préserve pas le pouvoir d’achat ; 2) le système le plus avantageux est l’ajustement automatique au seuil de 2 % d’évolution de l’indice pivot qui existe dans le secteur public.

Tableau 5 : Perte cumulée du pouvoir d’achat en fonction du mécanisme d’indexation

 Type de mécanisme d’indexationPerte cumulée entre février 2021 et janvier 2023*
sans indexation5 219,95 euros
1 fois par an en janvier3 401,59 euros
1 fois  par an en juillet2 840,46 euros
2 fois par an2 308,84 euros
4 fois par an (janvier, avril, juin, octobre)2 080,12 euros
indexation des allocations sociales1 560,91 euros
indexation des salaires du secteur public2 005,63 euros
  • Ce calcul repose sur un salaire/revenu de 3300 euros brut/mois (environ le salaire médian en Belgique).

2.3. La marge salariale

Une première loi le 6 janvier 1989, renforcée par une seconde le 26 juillet 1996, a mis en place un système dit de «marge salariale». Le principe est d’imposer une contrepartie à l’indexation des salaires en instaurant un système contraignant l’augmentation des salaires réels, au-delà de l’inflation. La loi fixe le calcul d’une marge maximale à l’intérieur de laquelle syndicats et patronat peuvent négocier des augmentations de salaire hors indexation. Cette marge, calculée tous les deux ans, est le résultat de la différence entre l’évolution des salaires dans les pays voisins (France, Allemagne, Pays-Bas) et l’indexation en Belgique. Il s’agit donc d’un plafond institutionnel à l’augmentation des salaires. Le renforcement du système en 1996 s’explique par la perspective de l’entrée dans l’euro : en l’absence de la possibilité de dévaluer sa monnaie pour rétablir la «compétitivité», le plafonnement des hausses de salaire réalise une dévaluation interne. Un nouveau changement est intervenu en 2017 dans le calcul de la marge, plus restrictif puisqu’il déduit une «marge de sécurité», c’est-à-dire une marge d’erreur dans les estimations, et un terme de correction d’éventuels dépassements antérieurs des salaires belges par rapport à ceux des pays voisins. Ce mode de calcul fait que la marge actuelle de négociation des syndicats est pratiquement nulle. Si l’on ajoute le fait que le calcul de «l’écart salarial» avec la concurrence européenne ne tient pas compte des avantages accordés aux entreprises (baisse de cotisations sociales, subventions salariales) mais intègre des hausses de coût salariaux hors indexation tels que les promotions ou les salaires élevés des profils recherchés, on comprend pourquoi l’évolution du pouvoir d’achat des salariés sur longue période est plus défavorable en Belgique non seulement par rapport à la France, mais par rapport à d’autres pays européens et à la moyenne des pays de l’OCDE. Le système d’indexation en Belgique institutionnalise en réalité un dispositif de stabilisation et non de hausse durable des salaires. Au moment d’une poussée inflationniste, l’indexation contraint les entreprises à absorber le choc, éventuellement en réduisant ponctuellement leurs marges : il peut donc y avoir une protection temporaire du pouvoir d’achat, comme le montrent les statistiques centrées sur la période 2022-2023. Mais le plafond qui cadenasse les hausses des salaires, y compris dans les entreprises et secteurs à profits élevés, est un système de protection des marges à moyen terme.

Si l’évolution des salaires à moyen terme ne dépend pas de l’existence de l’indexation, c’est parce qu’elle est en premier lieu conditionnée par le rapport de forces salarial. Avec leur capacité à mettre en arrêt l’activité économique, leurs organisations syndicales, les salariés ont un pouvoir de négociation qui peut imposer des évolutions non voulues ni prévues par les dirigeants. Ce n’est pas le cas pour les revenus des catégories sociales qui sont hors du circuit économique, et dont les revenus sont effectivement pénalisés par la non-indexation.

3. Quelles batailles politiques pour défendre le pouvoir d’achat ?

On peut tirer quelques conclusions politiques des éléments statistiques et analytiques qui précèdent.

3.1. Faut-il revendiquer l’indexation des salaires sur l’inflation en France ?

Le problème majeur des salaires en France n’est pas qu’ils ne soient pas indexés sur l’inflation, car ils évoluent à un rythme moyen supérieur au taux d’inflation. Certes, le raisonnement sur les moyennes recouvre de fortes disparités, et il est possible que dans certaines PME-TPE, en l’absence d’organisation syndicale, les salaires ne suivent pas l’inflation. Mais l’indexation n’est pas forcément la bonne réponse, car son organisation systémique pourrait freiner la progression des salaires des lieux qui servent de référence aux revendications et aux luttes. Le cas de la Belgique montre qu’en dehors de la courte période de forte inflation 2022-2023 où la perte de pouvoir d’achat a été effectivement limitée par l’indexation en Belgique, les salariés belges sont finalement pénalisés par rapport aux salariés des autres pays de l’OCDE par un système organisé pour freiner les hausses de salaires, en contrepartie de leur indexation. L’indexation belge n’est surtout pas un modèle à suivre, et on ferait bien de cesser d’en faire une référence rituelle à gauche.

3.2. Un premier problème : les salaires désindexés de la croissance économique

Si l’indexation sur les prix n’est pas le problème des salaires en France, dans la mesure où ils augmentent globalement plus vite que les prix, leur décrochage par rapport à la croissance économique, déjà très affaiblie, en est un : le pouvoir d’achat du salaire horaire ouvriers-employés augmente au même rythme que le PIB jusqu’en 2016, et à un rythme trois fois moindre depuis 2017 (graphique 11) : une croissance du salaire horaire ouvriers-employés cumulée de 3 % de 2016 à 2022 pour une croissance du PIB de 9,3 % ! Les gains de productivité ne profitent pas aux salariés et sont accaparés par le capital. C’est ce qui explique un partage du revenu national de plus en plus défavorable au travail et à l’avantage du capital, caractéristique des quinquennats Macron. Cette répartition des revenus où la part des salaires dans le revenu diminue et celle des profits augmente est elle-même un des facteurs d’affaiblissement de la croissance économique, et source d’une «mauvaise croissance».

Graphique 8 Croissance économique et pouvoir d’achat ouvriers-employés

3.3. Les enjeux majeurs de la question salariale

Focaliser les revendications salariales sur l’indexation à l’inflation présente non seulement le défaut de ne pas correspondre à la réalité économique, mais encore et surtout celui de détourner les batailles politiques des deux enjeux majeurs de la question salariale qui sont :

  1. Le retour aux salariés des gains de productivité, accaparés massivement par le capital, comme le montre le décrochage du pouvoir d’achat des salaires par rapport à la croissance économique.
  2. L’émergence d’une nouvelle efficacité du système productif, qui passe précisément par une productivité fondée sur les capacités humaines et sur la réduction des dépenses en capital, à l’opposé des logiques d’investissement capitalistes. La question des salaires ne peut être séparée de celle d’une autre organisation de la production, car c’est cette dernière qui conditionne la capacité du système à générer durablement aux travailleuses et travailleurs les revenus donnant droit à une vie digne. Une revalorisation importante des salaires est l’amorce de ce changement, s’il est assorti d’exigences sur la formation pour élever les qualifications, et d’un bond démocratique au sein des entreprises pour faire prévaloir d’autres critères que la rentabilité du capital. C’est cet ensemble de revendications, qui se trouve au cœur de l’affrontement de classe, et doit faire l’objet d’une bataille politique cohérente et indissociable. Ce sont des avancées communes sur salaires, formation, droits et pouvoirs des travailleurs qui donneront du sens au travail, mettront fin aux pénuries, dégageront une nouvelle productivité et une dynamique de création d’emplois.

Sources :