Économie&Politique aborde un cycle d’histoire de la pensée économique portant sur les controverses en URSS après Lénine. Ce premier article est centré sur les oppositions entre les sous-consommationnistes comme Boukharine et les sur-consommationnistes comme Tougan-Baranowsky. Catherine Mills y présente une synthèse du chapitre consacré à Boukharine, dans l’ouvrage de Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga, 2013, vol. 1, p. 279-299. Toutes les citations des auteurs ont été repérées par Paul Boccara.
Boukharine est né à Moscou le 9 octobre 1888. Il a fréquenté l’école primaire où enseignaient ses parents, puis a été admis au premier lycée classique de Moscou. Intellectuel et révolutionnaire, il a été membre des bolcheviks, puis du Parti communiste soviétique, du Comité central du Parti bolchevik (1917-1937), du Bureau politique (1919-1929), et chef de l’Internationale communiste (1926-1928). Auteur de nombreux ouvrages théoriques, il était un sous-consommationniste (voir encadré), critiqué par Lénine. Après la mort de Lénine, il a soutenu Staline, mais a échoué dans ses tentatives de résistance lorsqu’il a pris conscience des orientations de la politique stalinienne. Malgré son respect formel de la discipline du Parti, il a été l’une des victimes de la grande purge de la fin des années 1930 : inculpé lors des « procès de Moscou », il a été contraint d’avouer ses « crimes » avant d’être exécuté le 15 mars 1938.
Paul Boccara montre que la théorie économique de Boukharine est une théorie sous-consommationniste réaliste. Chez Boukharine, la sous-consommation intervient après un certain temps et reste indéterminée. Cependant, comme le souligne Paul Boccara, Boukharine néglige certaines analyses marxistes des contradictions capitalistes cruciales, comme la baisse du taux de profit liée à l’élévation périodique de la composition organique du capital et au type capitaliste de progression de la productivité du travail.
Une critique de Rosa Luxemburg par Boukharine sur l’interprétation des schémas marxistes de reproduction (Livre 2 du Capital de Marx)
Dans L’Impérialisme et l’accumulation du capital (1925), Boukharine critique L’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg. Comme le montre Paul Boccara, il s’appuie parfois de manière approximative sur Marx et simplifie certaines précisions ou interrogations de fond. Il ne répond pas non plus à certains problèmes réels du processus conduisant à la suraccumulation, soulevés par Luxemburg à partir des écrits de Marx. Boukharine expurge l’analyse sous-consommationniste luxemburgiste de certaines erreurs, mais aussi de certaines intuitions.
La demande réelle de produits de consommation et le but des capitalistes
Boukharine assimile le problème de la réalisation de la plus-value aux limites de la demande de produits de consommation, développées par l’accumulation du capital en vue du profit. Or, selon Paul Boccara, ces problèmes doivent être distingués, car ils ne renvoient pas à la même solution. Dans L’Impérialisme et l’accumulation du capital, Boukharine se réfère à un passage de L’Accumulation du capital où Luxemburg se heurte à deux problèmes différents, mais imbriqués : celui de la réalisation possible de la plus-value par l’accumulation du capital et celui du but de consommation des salariés. Il traitera ensuite le second problème, concernant les limites de la demande de produits de consommation, sans tenir compte des difficultés auxquelles s’est heurtée Rosa Luxemburg.
À la question de Luxemburg – qui sont les acheteurs de la partie de la plus-value, du « profit destiné à l’accumulation » ? – il répond que les capitalistes sont eux-mêmes ces acheteurs : « La demande des capitalistes est une demande supplémentaire… parce qu’ils accumulent. » C’est un échange à l’intérieur de la classe des capitalistes, qui réalisent réciproquement leur plus-value.
Les limites capitalistes de la demande de produits de consommation
Boukharine revient sur le processus d’ensemble, mais, selon Paul Boccara, il en laisse indéterminées les raisons fondamentales. En critiquant Rosa Luxemburg, il se réfère de façon péremptoire à un texte de Marx, oubliant que Marx considère que le capital se divise en « capital variable » et « capital constant », c’est-à-dire en salaires et moyens de production additionnels. Ceux-ci n’entrent ni dans la consommation personnelle des travailleurs ni dans celle des capitalistes.
Boukharine relève dans L’Impérialisme et l’accumulation du capital la conception de Luxemburg selon laquelle « les capitalistes seraient des fanatiques de l’élargissement de la production pour l’amour de la production » (L’Accumulation, t. 2, p. 14). Il reprend un passage de Marx des Théories sur la plus-value, insistant sur « l’amour de l’enrichissement », mais il ne voit pas comment cette analyse, reprise du Livre du Capital, souligne le caractère de la croissance capitaliste et précise ce que recherchent les capitalistes. Marx signale la tendance à la « surproduction » conduisant à une production pour la production. Ce que recherche « le capitaliste industriel », c’est « la valeur d’échange et son accroissement », soit une production croissante vendable à autrui, contre de la monnaie. Le capitaliste est animé par « le désir absolu d’enrichissement », comme le thésauriseur. Mais, à la différence de celui-ci, ce n’est pas sous forme de « trésors », de monnaie mise de côté et au repos, mais de monnaie avancée dans une production réelle et de monnaie accrue grâce à « une production pour autrui ». Le capitaliste recherche dans cette production « l’appropriation croissante du travail d’autrui », le surtravail et la plus-value. L’ouvrier surproduit au-delà de la consommation « pour autrui ». Si Marx, dans le Livre I du Capital, relève les possibilités d’enrichissement des capitalistes par « la spéculation et le crédit », à l’opposé de la production réelle (Le Capital, L. I, p. 422), il montre que le but subjectif déterminant de la production capitaliste n’est ni la consommation personnelle ni la satisfaction des besoins sociaux : c’est le profit, le taux de profit et l’accumulation du capital.
La question de la forme argent de la réalisation de la plus-value
Paul Boccara souligne que Boukharine insiste sur « la forme productive de l’enrichissement » capitaliste et non sur sa forme monnaie. Il confond la forme monnaie de cet enrichissement en « valeur d’échange » avec la thésaurisation, « la monnaie arrêtée à dessein ». L’enrichissement réalisé à partir de la vente des résultats de la production accroît l’argent avancé initialement dans la production. Boukharine critique la conception erronée de Rosa Luxemburg en citant ce passage de La Critique des critiques : « Si les capitalistes… s’achètent mutuellement avec leur propre argent les marchandises et s’ils doivent « réaliser en espèces sonnantes » la plus-value qu’elles recèlent, l’accumulation devient absolument impossible pour la classe capitaliste dans son ensemble. » (L’Accumulation du capital, t. II, p. 149).
Boukharine, dans L’Impérialisme et l’accumulation du capital (p. 57), souligne l’importance de la souplesse du système monétaire et le rôle fondamental du crédit. Il distingue la circulation capitaliste, mais sa réponse à Luxemburg reste limitée. Il ne cite pas ce texte de Marx, qui évoque à la fois le rôle du crédit et ses limites : « Ainsi se trouve résolue cette question absurde : la production capitaliste avec son volume actuel serait-elle possible sans le système de crédit…, c’est-à-dire avec la seule circulation métallique ? Évidemment, non ! Mais, d’autre part, il ne faut pas se faire d’idées mystiques sur la vertu productive du crédit, en tant qu’il met à la disposition des intéressés du capital-argent ou le met en mouvement. » (Le Capital, L. II, p. 303).
Une critique de Tougan-Baranowsky par Boukharine, sur l’explication du « déséquilibre » des crises de surproduction
Selon Paul Boccara, Boukharine, loin d’aboutir à un dépassement des analyses unilatérales, recourt à une analyse sous-consommationniste réductrice. Celle-ci tend à considérer comme naturelles les relations entre la production des moyens de consommation et la production des moyens de production. Boukharine rejette certaines confusions de Tougan-Baranowsky, théoricien de la sous-épargne, mais il efface aussi le contenu historique capitaliste spécifique dans le processus de suraccumulation du capital. Malgré le caractère apparemment tranché de son exposition, il introduit de nouvelles confusions avec ses explications indéterminées de la suraccumulation.
Boukharine oppose, à juste titre, l’impossibilité de principe à l’impossibilité effective et à la nécessité des crises, qui éclatent à un moment déterminé du cycle industriel, où se révèle « un produit excédentaire », une « surproduction », dans le capitalisme (ibid., p. 70). Il s’appuie sur une critique de Lénine à l’égard de Tougan-Baranowsky et de sa théorie du marché, et reprend sa problématique de « proportionnalité » entre les branches de production. Il cite Marx, selon lequel « la superabondance of capital » (suraccumulation) est « transitoire » et non « permanente ». Il rappelle que Marx a montré qu’à côté du marché de consommation apparaît, à un degré croissant, le marché des moyens de production, qui correspond non à la consommation personnelle, mais à la consommation productive.
Les Théories sur les crises de Paul Boccara : une lecture de l’histoire de la pensée économique prolongerait Le Capital de Marx
L’ouvrage de Paul Boccara analyse l’ensemble de la littérature économique depuis les débuts du capitalisme en distinguant les auteurs selon leur explication des crises récurrentes qui caractérisent ce mode de production.
Les théories « sous-consommationnistes » expliquent les crises par l’insuffisance de la consommation qui réduit la demande : « Les théories sous-consommationnistes se réfèrent à l’insuffisance des consommations, et donc de la demande des produits résultant de la mise en œuvre des capitaux accumulés, qu’il s’agisse des consommations salariales ou de l’ensemble des consommations. Elles ont également leurs correspondances dans les théories de la surépargne ou de l’excès d’épargne contre la consommation et la demande, renvoyant également aux dimensions monétaires de l’analyse de la suraccumulation. »
À l’inverse, les théories « surconsommationnistes » les expliquent par l’insuffisance de l’investissement liée à un excès de salaires : « Les théories surconsommationnistes se réfèrent à l’excès des consommations, qu’il s’agisse de l’excès des revenus salariaux contre le profit ou qu’il s’agisse de l’excès de consommation, tous revenus confondus, contre l’investissement. Elles ont en outre leurs correspondances dans les théories de la sous-épargne ou d’insuffisance d’épargne, contre l’investissement, insistant sur les dimensions monétaires du processus, comme notamment le rôle du crédit. »
D’autres auteurs, que Boccara qualifie de « dualistes », tentent de dépasser l’opposition entre les deux explications précédentes. Paul Boccara, s’appuyant sur les élaborations de Marx exposées en particulier dans le troisième livre du Capital, met en évidence le rôle sous-jacent des processus de suraccumulation et de dévalorisation du capital comme causes profondes des phénomènes observés à l’origine des crises, dans leur déroulement, dans les issues auxquelles elles peuvent aboutir, et dans la montée des contradictions inhérentes au capitalisme.
Bibliographie
- Paul Boccara, Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, Delga, vol. 1, 2013, p. 279-299.
- Boukharine, Nikolai, L’Impérialisme et l’Accumulation du Capital, 1925, EDI, 1977.
- Boukharine, Œuvres choisies en un volume, Librairie du Globe, Paris, Éditions du Progrès, 1990.
- Karl Marx, Théories sur la plus-value (1861-1883), écrits de Marx, mis en forme par Engels puis Kautsky, Éditions Sociales, publiés par Gilbert Badia, tome I, 1974, tome II, 1976, tome III, 1978.
- Karl Marx, Le Capital, Livre 1, 1867, Livre 2, 1885, publié par Engels, Livre 3, 1894, publié par Kautsky, Éditions Sociales, 1976.
- Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, (1913), tome 1 et tome 2, Maspero, 1969, Agone, 2019.
- Mikhail Tougan-Baranowsky, Les Crises industrielles en Angleterre, Giard et Brière, Paris, 1913.
