La transformation révolutionnaire de l’agriculture : un enjeu communiste du xxie siècle

En crise, à la fois dans sa capacité à répondre totalement aux besoins alimentaires, dans ses méthodes de productions, et dans son rapport à la nature même, l’agriculture mondiale est aujourd’hui confrontée à des défis fondamentaux. Elle doit se réinventer en travaillant à renouer le lien entre production agricole et entretien des ressources naturelles sur lesquelles elle se fonde. Un objectif que le système capitaliste et la marchandisation de l’agriculture sont, par nature, dans l’incapacité d’atteindre.

Sortir de la crise agro-environnementale demande une révolution des systèmes agraires

Dans nombre de régions du monde, l’agriculture a un impact négatif sur l’environnement. Au-delà de ce lieu commun, on découvre pourtant qu’il y a beaucoup de difficultés à en juger objectivement. Par nature, développer l’agriculture, c’est réduire l’espace de ce qui la précédait, c’est-à-dire en général une forêt. L’agriculture procède d’un rapport à la nature qui vise à en tirer davantage à notre bénéfice. Il en résulte de multiples compromis à diverses échelles de temps et d’espace et dont l’impact dépend au premier ordre du nombre d’humains tirant leur nourriture de l’agriculture. Si nous n’avons jamais été si nombreux, jamais non plus nous n’avons si bien mangé à notre faim, des aliments plus sûrs que jamais et produits par un nombre d’agriculteurs plus faible qu’à aucun moment de notre histoire. Mais les systèmes agraires actuels, de plus en plus intégrés au système capitaliste globalisé, perdent leurs capacités de renouvellement des milieux que suppose tout usage prolongé de la nature. Il faut remédier à cette situation sans quoi de très larges populations continueront de souffrir de déficits alimentaires, au risque même selon certains experts de la destruction irrémédiable de vastes portions notre niche écologique, c’est-à-dire la Terre. Et d’ailleurs, après des décennies de diminution, le nombre de personnes souffrant de la faim augmente de nouveau depuis 20161. La crise agro-environnementale se manifeste aux échelles locales mais a des ressorts mondiaux très largement liés au fait que les échanges économiques s’opèrent dans un cadre impérialiste, soumis à la loi du capitalisme. Quelles sont les causes écologiques et politiques de cette situation ? Quelles orientations doivent prendre les nouveaux systèmes agraires, et sur quelles forces doivent-ils s’appuyer ? Telles sont les questions auxquelles ce texte tente de donner des éléments de réponse.

L’agriculture : une activité essentiellement écologique.

Les systèmes agraires et l’économie des ressources naturelles

D’abord une question de sol et de surface plus ou moins arrosée

L’agriculture détourne, organise et accroît l’efficacité des cycles biologiques naturels dans le but de produire de l’alimentation. La production agricole est basée sur la conversion de l’énergie solaire en matière végétale, elle-même utilisée directement ou par les animaux d’élevage. Or si l’énergie solaire est inépuisable et abondante, elle est diffuse et la surface nécessaire pour nourrir un être humain est importante. Si l’on estime prudemment ses besoins annuels à 500 kg d’équivalent céréales2, la surface nécessaire pour un rendement de 80 qx/ha est de 625 m². Or la surface totale agricole est sur la planète au mieux de 5 milliards d’ha dont 30 % consacrés aux cultures alimentaires et le reste aux prairies. En outre, les potentialités de ces surfaces sont variables et généralement en dessous de ce rendement de 80 qx. En zone tempérée où l’eau abonde, le principal problème est d’éliminer les mauvaises herbes, à commencer par les arbres qui sinon occupent spontanément le terrain. Dans des zones plus arides, les mauvaises herbes sont plus faciles à contrôler. Là, ce sont les infrastructures hydrauliques qui permettent une productivité élevée, la lutte contre les mauvaises herbes y étant plus circonscrite.

Ensuite une question d’éléments minéraux

Avec l’avènement de l’urbanisation massive de la fin du xixe siècle, les produits étaient exportés des sols dans les aliments, sans retour des éléments fertilisants à leur sol d’origine. Cela devint une préoccupation majeure avec des conséquences immédiates sur la dégradation des sols – africains et sud-américains notamment. Elle a été largement résolue dans les pays industrialisés au xxe siècle avec les engrais de synthèse. Les doses exactes nécessaires dépendent de la production de la plante et du climat. Elles sont donc largement imprévisibles. Aussi, les doses d’engrais visent-elles les besoins maximum, en apportant un excès de fertilisants correspondant aux circonstances climatiques particulièrement favorables mais les moins probables. Cette solution rompt ainsi l’équilibre entre la satisfaction des besoins des plantes cultivées et l’apport d’azote.

Protéger les cultures

Enfin, de la sortie de l’embryon de la graine jusqu’après la récolte, les plantes cultivées sont des sources concentrées et indispensables à toute une faune et flore environnante qui entrent en compétition directe avec l’agriculture, soit en s’en prenant aux ressources du milieu, soit en s’attaquant directement aux cultures. Leur chasse et bien souvent leur élimination a été l’objet d’une attention permanente des agriculteurs depuis toujours. Au cours de la seconde moitié du xxe siècle, la lutte chimique a ainsi permis de contrôler des populations debioagresseurspotentiellement rendues invasives par l’accroissement des rendements eux-mêmes. Le travail humain nécessaire pour chasser les insectes est ainsi passé de dizaines de bras sur un hectare à une fraction minuscule d’une journée de travail d’un seul tractoriste tirant un pulvérisateur rempli de poisons de plus en plus sophistiqués. Champignons et insectes étant d’autant mieux contrôlés que traités préventivement. Cette approche préventive, de façon analogue à la satisfaction pléthorique de la nutrition minérale des plantes, provoque elle aussi des fuites dans l’environnement, et une exposition des travailleurs de plus en plus forte à des produits dangereux. La présence de doses de pesticides dans l’alimentation à des doses toxiques pour les consommateurs fait l’objet de recherches plus intenses que jamais et nourrit bien des inquiétudes.

Les conditions sociales des systèmes agraires

Propriété foncière, partage : le capital découvre la terre

Tout autant que des conditions physiques, et en premier lieu climatiques, l’agriculture dépend de l’organisation collective. La gestion du foncier est forcément l’affaire d’un grand nombre, sachant que de nombreuses infrastructures sont nécessairement collectives comme dans le cas d’aménagement de rivières, ou de pentes de montagnes, avec une forte dimension institutionnelle. Tout cela détermine les usages et l’entretien à long terme de la fertilité.

Pour près d’un milliard d’êtres humains encore, la cellule familiale se charge de l’organisation du travail agricole ainsi que de la formation initiale. Sécurisée par un accès au sol garanti par un régime foncier stable, cette unité familiale est efficace pour produire, en même temps que pour protéger les ressources puisque son principal objectif est la reproduction d’une ferme en état de nourrir ses habitants au long des générations. Le capitalisme s’est longtemps contenté de cette organisation pour retirer le maximum de profits des activités d’amont et d’aval. Il a aujourd’hui appris à investir dans la production agricole, avec sa logistique, ses temporalités et ses risques spécifiques. Mais alors, la valorisation d’un investissement anonyme d’une somme d’argent en lien avec un sol occupé momentanément par des activités mercenaires, tel que le montre le système d’investissement financier, n’a besoin d’être rentable que les quelques années, voire les mois durant lesquels l’investissement doit être valorisé. La spéculation sur ce type d’activité devient particulièrement mortifère et commence même à l’instant où l’agriculture et ses produits deviennent du capital. Le signal lancé par la Banque mondiale à la suite de la crise alimentaire de 2007, de faire de l’agriculture un nouveau terrain pour les investissements financiers se présentait comme une démarche humaniste3. Elle ne faisait qu’entériner l’analyse selon laquelle l’agriculture était devenue aussi propice à l’investissement capitaliste que l’automobile ou l’informatique. Or le capitalisme financiarisé mondialisé s’est persuadé d’avoir appris à contrôler ces risques par une répartition horizontale et verticale de ses investissements et la création d’ingénieux mécanismes assurantiels. Une des conséquences gravissimes de ces orientations est la réduction drastique des stocks alimentaires sur la base d’une foi inébranlable dans le commerce international. Les plus forts taux de profits sont obtenus pour des systèmes qui épuisent les ressources sans les renouveler. La valeur monétaire du capital investi sera ainsi, probablement ,reconstituée mais la valeur réelle et d’usage de la ressource sera détruite, parfois irrémédiablement. Pire, le capital voit sans difficulté des perspectives de profits non négligeables dans la dépollution de l’eau ou la climatisation.

Ces dérèglements des conditions de reconstitution de la fertilité et des ressources à chaque cycle résultent d’une crise environnementale de plus en plus aiguë.

La crise agro-environnementale, des réalités tangibles et d’autres moins

Comment s’étendent la pollution des eaux et de l’air

Les gaz à effet de serre qui provoquent le réchauffement climatique proviennent à 25 % des activités agricoles et en particulier des émissions des ruminants et des rizières, ou du protoxyde d’azote produit par les micro-organismes métabolisant la matière organique des sols abondamment fertilisés. Associée à l’exploitation du pétrole, la production d’engrais est elle-même productrice de CO2. Tout cela réduit l’efficacité globale nette des surfaces cultivées en tant que puits de carbone. L’agriculture utilise également de grandes quantités d’eau pour l’irrigation (environ 10 % des surfaces en France). Contrairement à l’eau industrielle ou domestique, cette eau est pour l’essentiel évaporée par les végétaux. Quand elle n’est pas ainsi consommée, l’eau est souvent polluée par des intrants apportés en quantité déséquilibrée par rapport aux besoins des cultures. Les nitrates et phosphates, les pesticides, les herbicides et fongicides se retrouvent dans les eaux ou les sols, les rendant parfois impropres à la consommation voire dangereux pour la santé comme on l’a constaté en Guadeloupe avec le chlordécone, et pour de très longues années.

Biodiversité

L’extension des surfaces cultivées au détriment des forêts a fortement réduit les populations sauvages de plantes et d’animaux qui y vivaient, et dans de telles proportions que la survie même des espèces est parfois remise en cause. À un stade avancé de la spécialisation des territoires dans les productions agricoles, la diversité cultivée se réduisant à quelques espèces de céréales et de races animales, un appauvrissement aggravé des milieux a eu pour conséquence une réduction supplémentaire des effectifs de nombre d’espèces sauvages.

La santé des travailleurs du secteur agricole et des IAA

Les agriculteurs et les salariés agricoles souffrent de maladies liées à un usage sans précautions suffisantes de produits de traitements utilisés. Selon un rapport de l’ANSES de 20164, ces pathologies souffrent encore d’un trop fort déficit de connaissances et de reconnaissance de maladies professionnels pour permettre une véritable prévention des risques. Les industries agro-alimentaires ou de la chimie agricoles exposent encore des dizaines de milliers de travailleurs en France à des risques sérieux pour leur santé. Et au niveau mondial, c’est pire. Là comme dans les autres secteurs, ce n’est qu’à l’issue de luttes sociales très dures que les conditions des travailleurs s’améliorent et que diminuent en conséquence les impacts néfastes sur l’environnement.

Les racines mondiales et locales de la crise agroalimentaire

Même si elle n’est pas aussi aiguë partout sur la planète, la crise agro-environnementale se manifeste partout du fait de la globalisation des marchés des denrées alimentaires considérées comme de simples matières premières. La compétition entre les paysans du monde les poussent à exploiter au maximum, et à court terme, leurs forces et la nature. On observe de fortes délocalisations de productions, notamment pour ce qui concerne la France, l’Europe ou la Chine par exemple, qui dépendent des Amériques pour leur consommation de protéines végétales. Les pays africains ou sud-américains importent d’énormes quantité d’aliments. Les normes environnementales sont inégales et les produits des pays les moins régulés en la matière arrivent sur le marché mondial à des prix imbattables ce qui modifie tous les marchés locaux, décourage partout les bonnes pratiques agricoles et accroît la pression sur l’environnement dans les tous pays producteurs.

Il résulte de ces conditions de marchés internationaux soumis aux seules lois de la concurrence que la souveraineté alimentaire de nombreux pays n’est pas assurée. Nombreux sont ceux qui échangent leurs ressources minières contre la nourriturevialeur insertion dans le commerce international au lieu de développer nationalement des méthodes de production durable. L’alimentation est alors produite massivement à force d’intrants et de pesticides dans des régions qui subissent encore plus de pollutions tandis que le développement d’une agriculture durable partout où elle serait écologiquement possible est empêchée. Le coût écologique du fret international s’ajoute aux pollutions agricoles.

Qualité, nutrition, santé, culture : la crise des systèmes agraires dans nos assiettes

Les masses-medias véhiculent l’image d’une dégradation de la qualité des aliments alors qu’entre deux émissions inquiétantes sur ce sujet, les messages publicitaires continuent à vendre une alimentation de masse de plus en plus « verte ». Plus mesurés, les nutritionnistes analysent de mieux en mieux les liens entre la consommation de certains aliments déséquilibrés en nutriments et des maux comme l’obésité et le diabète qui se manifestent maintenant sous la forme d’épidémies mondiales. On sait que les apprentissages précoces jouent un rôle clef, de même que la vie familiale et les revenus des consommateurs, mais aussi les cultures5. On sait aussi que le sel, le sucre et certaines graisses sont les causes majeures de mauvaise santé, et que ces nutriments sont pourtant surdosés par les industries capitalistes pour inciter à la surconsommation.

Enfin, la crise agro-environnementale, procède aussi d’une différence de perception fondamentale des travailleurs des campagnes de celle des urbains ou ruraux non impliqués dans la production agricole. Il n’y a presque plus de relation générationnelle entre les populations urbaines et les agriculteurs. À ce stade de la crise agro-environnementale, et compte tenu du sort pitoyable fait aux sciences naturelles jusqu’au lycée, les connaissances des urbains sur le sujet sont souvent faibles et empreintes de naïveté tandis que leur attente vis-à-vis de l’agriculture devient plus forte. Dans le contexte de la révolution médiatique cette rupture sociale est porteuse de lourds malentendus et propice à multiples manipulations politiques.

Les perspectives au sein du système capitaliste

Si la demande alimentaire réelle n’est pas satisfaite aujourd’hui c’est en raison de déséquilibres géostratégiques résultant pour l’essentiel de l’impérialisme occidental (US et européen). Mais avec les niveaux de rendements actuels la surface agricole actuelle ne suffira pas à nourrir les 9 à 10 milliards d’habitants en 2050. La question de l’avenir des ressources se pose donc. On sait déjà que la simple solution de passer l’intégralité de la production agricole mondiale sous le label bio est impraticable6.

De nombreux autres scénarios analysent l’avenir des relations entre l’agriculture et l’environnement7. Aucun, même les plus verts, n’envisage la satisfaction de besoins aussi importants que ceux d’une population de 10 milliards d’habitants sans un certain degré de dégradation de la qualité des eaux et de l’air. La plupart considèrent inéluctable la diminution de surfaces forestières au niveau mondial. Le compromis entre la satisfaction des besoins alimentaires de tous et la conservation de l’environnement ne pourra donc reposer sur les tendances actuelles. Changer est indispensable.

Parmi tous ces scénarios, ceux concernant le climat en particulier nous avertissent de situations problématiques. En accord avec les agronomes et nutritionnistes, le GIEC insiste sur la nécessité absolue d’une alimentation sobre en énergie et en produits animaux pour réduire les risques d’aggravation du climat par l’agriculture. Il pointe aussi la nécessité de sérieusement réduire les gaspillages de natures différentes mais du même ordre dans les pays industrialisés et en développement.

Étroitement dépendants du climat, les rendements agricoles sont impactés par tout changement de la température, du régime des pluies et de la teneur en CO2. Le récent rapport du GIEC insiste sur le fait que les conséquences les plus négatives seront perçues dans les zones de forte croissance démographique où déjà les rendements ne sont pas à la hauteur des besoins8. Les impacts sont systémiques et les interdépendances ou les mécanismes de report sont importants. En effet, accroître l’irrigation n’est pas possible sans réduire la ressource en eau dans des régions où justement elle est rare au moins en saison sèche. Améliorer les rendements avec des engrais n’est pas possible sans fuites dans l’environnement. Enfin, remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques comme c’était le cas autrefois et comme pratiqué en agriculture biologique, sans trop réduire les rendements pour ne pas empiéter davantage sur la forêt, augmente d’autant la production de gaz à effets de serre par les ruminants.

Dans les régions qui subissent déjà la faim, les surfaces cultivables sont limitées et les rendements sont trop faibles. Il faudra donc soit les augmenter significativement, ce qui est souvent possible sans conséquence grave pour les ressources, soit y importer des denrées produites ailleurs et y organiser des migrations sans précédent de populations fortement urbanisées. Comme pour le passé récent9, ces hausses de rendements sont attendues avec notamment une forte augmentation des surfaces irriguées comme ce fut le cas en Chine dans les dernières années. Mais cette extension provoque déjà des conflits d’usages qui ne feraient que s’aggraver avec la domination capitaliste comme en Afrique du Nord, au Moyen Orient en Amérique ou en Asie du Sud. Les géologues s’accordent à considérer les ressources pétrolières comme limitées à moyen termes vu leur rythme d’utilisation10. De toute façon, il conviendrait de ne pas les utiliser à la vitesse actuelle dans la mesure où leur combustion provoque et accélère le changement climatique avec de très graves dégâts dans de nombreux domaines, à commencer la production agricoles de zones frappées par des sécheresses d’intensité de plus en plus forte. On a trouvé récemment de nouveaux gisements de phosphore, mais le recyclage agricole des déchets urbains qui serait le seul moyen vraiment efficace de boucler les cycles géochimiques reste quasiment inexistant.

Une agriculture communiste ?

Renouer le lien entre la production agricole et l’entretien des ressources naturelles sur quoi elle se fonde est un objectif que le système de marchandisation générale des produits agricoles et des ressources ne peut atteindre. Pour dépasser ce stade il y a deux liens à renouer :

  • Le lien économique entre la production agricole, les exploitations familiales, et la transformation et distribution des produits.
  • Le lien physique entre les cycles énergétiques, de l’eau et des éléments minéraux.

Des systèmes agraires pour 10 milliards d’humains

L’expérience historique a prouvé qu’il était vain de définir a priori une taille limite de population. En outre, contrairement à ce que préconisent certaines philosophies, la satisfaction des besoins humains croissants ne conduit pas nécessairement à travailler toujours plus. Il semble possible de concilier le développement humain réel de toutes et tous, le renouvellement des ressources naturelles et la préservation de la biodiversité. Il est possible et nécessaire d’aller vers une agriculture qui subvienne aux besoins de toutes et tous, en la soustrayant des rapports capitalistes qui en pervertissent les objectifs de durabilité et de productivité.

Il est possible d’assumer l’urbanisation de l’humanité, laquelle dépend étroitement de la productivité du travail agricole. La référence ne peut plus être la productivité des années 1950. Il faut donc rendre possible au plan de l’environnement une agriculture productive où une exploitation agricole familiale, c’est-à-dire quelques travailleurs produisent pour une cinquantaine de personnes occupées à d’autres tâches.

Il faut aussi assurer l’alimentation de tous, en prévenant les maladies liées à l’alimentation, dans une relation apaisée et maîtrisée entre nos alimentations diverses et nos visions du monde. La conception des produits alimentaires, leur distribution et la part de choix et d’intégration sociale par la préparation des repas doivent répondre à une logique de bien-être de toutes les populations. Les grandes lignes qui se dégagent des connaissances en nutrition peuvent aider à orienter la production agricole et agro-industrielle, avec des plans alimentation-santé réellement contraignants pour les filières.

Une façon de concilier les besoins humains gigantesques qui se profilent dans les prochaines années, avec les exigences de l’environnement, est de raccourcir les distances et les temps entre la production et la consommation. La saisonnalité de l’alimentation doit être mieux assumée, en rapport avec la saisonnalité de la production dans les domaines des fruits et légumes et de certains produits animaux. Les infrastructures de transports doivent concourir également à réduire le poids environnemental de l’urbanisation. Quelle erreur fondamentale de laisser dépérir le fret au profit du transport routier !

D’autres critères de financement

Cela renvoie aux critères de gestion et de financement de toute la filière agro-alimentaire, depuis l’agriculture jusqu’à la distribution-commercialisation, en passant par le transport. Le critère de valeur ajoutée disponible dans les territoires doit imprégner les logiques de financement des activités et des gestions. De même, des critères en valeur d’usage (calories, éléments nutritifs…) et en unité physique d’économie de consommation de matières et de rejets polluants – sur l’ensemble du processus – doivent ainsi prendre le pas sur ceux du taux de profit. Au-delà des gestions entreprises et des financements, cela implique qu’ils imprègnent aussi des outils de planification stratégique et d’aménagement du territoire à développer. Un très grand développement des services publics serait nécessaire. C’est en réalité le chemin d’une révolution à engager, s’opposant à la domination de la logique actuelle qui est à bout. Même quand les dégâts du capitalisme sont reconnus, les solutions mises en avant relèvent de logiques identiques avec une monétarisation des impacts négatifs (marché du carbone, compensations écologiques diverses…) qui aboutissent d’une part à la constitution de nouvelles bulles spéculatives et surtout qui du coup n’empêchent pas la destruction toujours plus poussée et plus profitable des ressources naturelles. Cela sans oublier la soumission de plus en plus forte des analyses d’impacts à des logiques capitalistes. La recherche publique est par exemple invitée à chiffrer de plus en plus le prix de ces ressources naturelles et autres « services écosystémiques »).

Un nouvel ordre international

Les échanges de produits alimentaires à l’échelle de la planète doivent devenir encore plus exceptionnels. Quand rien ne peut les remplacer, du fait de conditions locales impropres à une production agricole suffisante, il faut assurer une sécurité totale de l’approvisionnement des populations. Cela nécessite des accords internationaux du même type que ceux qui obligent chaque organisme stockeur d’un pays membre de l’ONU à conserver une certaine quantité de céréales en stocks. Les exemples ne manquent pas d’accords bilatéraux ou multilatéraux qui assurent la circulation équilibrée des biens et des services. Ici, prend sens la perspective énoncée par le 38econgrès du PCF d’accords internationaux de « maîtrise des échanges internationaux, et des investissements, pour développer les biens communs », biens communs dont l’alimentation et la disponibilité des ressources naturelles sont des éléments majeurs.

Le retour des ressources parmi les biens communs : la nature n’a pas de prix

La qualité et de la quantité des ressources naturelles doivent échapper à la loi du marché aveugle et répondre à des solidarités nouvelles. Productive, l’agriculture doit tenir des objectifs de rendement raisonnés et compatibles tant avec la une certaine productivité minimum qu’avec la santé de l’environnement et des personnes. Ce compromis dépend très fortement des niveaux de ressource locale. Il requiert des mesures et des procédures politiques de gestion collectives à inventer. Il y a beaucoup à tirer des expériences passées sur la gestion de l’eau par exemple. Des démarches semblables concernant les éléments minéraux doivent être mises en place. Ces régulations concernent le champ cultivé, le territoire et les régions, voire au-delà. Car il conviendrait de créer de véritables services publics de recyclage des éléments consommés dans les villes, en lien avec de nouveaux leviers sur les entreprises productrices de ces éléments, ce qui se fera sur la base d’une confiance rétablie entre les urbains et les paysans, et qui précisément refondera cette confiance. De même l’accès à des semences performantes et sûres devrait faire l’objet des soins d’un office public des semences garantissant aux ressources génétiques leur caractère de bien commun, à l’encontre du funeste accord de Rio 1992 sur la biodiversité11.

L’engagement des exploitants familiaux dans la fourniture de produits de qualité doit s’appuyer sur une rémunération du travail qui leur assure les mêmes droits que tous les membres de la société. Des prix suffisants doivent leur permettre de jouir d’avantages qui incitent les générations suivantes à se projeter dans cette activité, à s’y former et s’ouvrir au monde, sans l’aliénation à la terre et au capital, y compris via un crédit prédateur et posant comme condition de dégager une rentabilité maximale, que sous-tend très souvent l’état actuel d’agriculteur. Pour se projeter dans cette temporalité et dans ce type de développement, un autre système de crédit est nécessaire. Le changement de ses critères de financement est tout aussi décisif que l’abaissement sélectif de son coût et la mise à disposition de masses monétaires en quantité suffisante. Il demande de s’affronter à la logique des détenteurs actuels de capitaux monétaires mis à disposition de la filière agricole : tout particulièrement en France le Crédit agricole, qui joue sur deux tableaux, le crédit à l’équipement (plutôt qu’à à la formation ou à la recherche ou aux services publics) et le financement des marchés financiers prédateurs d’entreprises des IAA au sens large, y compris la filière de recherche biologique ou de commercialisation.

Par ailleurs, outre des formes d’exploitation collectives des ressources, un retour aux valeurs initiales de la coopération sur le foncier, l’approvisionnement en intrants, la gestion de l’eau, des récoltes, de la collecte et de la distribution, avec à chaque niveau un suivi précis des performances dans la qualité des produits, et de l’état de l’environnement, sont autant de maillons d’un lien vertueux entre l’agriculture et l’environnement.

Il convient pour cela que l’agriculture et les agriculteurs bénéficient de moyens financiers spécifiques pour prendre en compte les risques de productions fortement dépendantes des aléas climatiques et d’attaques de maladies et de ravageurs d’autant plus que la pression qui sera exercée sur ceux-ci diminuera. Les financements de l’agriculture doivent également répondre aux critères de gestion valorisant une production de qualité et favorable à l’entretien des ressources naturelles, l’eau, la biodiversité.

Des millions de salariés et agriculteurs à former

Nourrir 10 milliards d’êtres humains d’une alimentation saine et suffisante nécessitera des pratiques et des dizaines de métiers pour lesquels une formation de haut niveau sera à dispenser pour des centaines de millions de travailleurs. Rien qu’en France, revenir à des niveaux de production plus modestes exigera un plus grand nombre d’agriculteurs formés à des techniques qui pour certaines restent à inventer. Cet effort massif de formation et de conseil sur le terrain demandera un service public de la formation de haut niveau, appuyé sur une recherche agronomique totalement au service d’une meilleure compréhension des processus de la production agricole dans tous ses aspects techniques, biologiques et économiques.

Si chaque crise de notre vieux monde capitaliste déclinant et chaque réel progrès agronomique le crédibilisent, ce système agraire plus humain et plus juste pour 10 milliards de personnes n’existe pas encore et le système actuel résistera violemment à sa mise en place.

Quelles luttes pour la transformation agricole qu’exige le XXIe siècle ?

Dès aujourd’hui, seules des forces politiques parvenant à associer les intérêts des agriculteurs à ceux des travailleurs urbains seront en mesure de réaliser l’alliance qui sera la base de la réconciliation entre la nature et l’agriculture. Il convient de reconnaître le poids politique des forces urbaines dans ce combat commun. C’est aussi largement dans les entreprises productrices et distributrices des produits alimentaires, au sein des banques et des sociétés de service à l’agriculture, dans les services publics, que se jouera principalement la bataille entre le capital et le travail pour une agriculture au service de tous. Cela ne pourra pas s’éparpiller en mille revendications locales. Ce sont les cheminots de la CGT qui ont lancé la bataille contre la liquidation du fret agro-alimentaire.

Imposer de nouvelles normes sanitaires aux produits des industries agro-alimentaires nécessitera la prise en main des moyens de production par les travailleurs et des batailles sur les traités et institutions internationaux. Aujourd’hui, pour reprendre les mots d’un syndicaliste de la CGT, si Danone pouvait produire un seul yaourt à 1 milliard d’euros, il le ferait. Pour s’émanciper de telles logiques, il faut que les actionnaires perdent le pouvoir. Il faut aussi que les agriculteurs reçoivent une rémunération qui reflète le travail et son impact sur la nature. Rien n’est plus important que d’imposer des prix minimum, des contrats à long termes équilibrés et une inversion des normes : les biens communs alimentaires, sanitaires, écologiques et sociaux en premier, les échanges, la productivité et la baisse des prix comme moyen, soumis à ces normes, et non comme buts.

Il s’agit là d’objectifs politiques écologiques à portée internationaliste et de progrès qui ont trouvé bien des échos favorables dans la période récente. Il reste à leur donner une cohérence. La forme connue la plus aboutie pour les agriculteurs d’un tel modèle industriel reste la coopérative. Pourtant, combien d’entre elles reproduisent, parfois en plus violent, les conflits de toute entreprise capitaliste entre les salariés et les actionnaires, fussent-ils d’autres travailleurs des campagnes ? Cet ordre est devenu encore plus évident depuis que les coopératives suivent purement les règles du capitalisme qui s’imposent en particulier par l’accès au système bancaire de crédit et par la concurrence mondiale. Mais autant de coopératives, autant d’assemblées générales où chaque agriculteur a une voix, et où, moyennant des réformes allant au-delà de leur simple « participation », les intérêts objectifs à long terme des salariés pourraient être entendus. Il n’existe aucune autre structure économique aussi profondément implantée sur le territoire que le Crédit agricole, réunissant dans chacune de ses assemblées générales et chaque année des centaines de nos concitoyens pour en principe demander des comptes aux gestionnaires.

Tous les espaces de démocratie doivent en effet être revitalisés afin que les agriculteurs et les autres travailleurs réunissent leurs projets. Des compétences politiques décisionnelles aux échelles appropriées doivent être restaurées. Échelle communale pour la gestion des terroirs ; échelle départementale pour la gestion des infrastructures, notamment de transport, d’hydrauliques, des espaces naturels ; échelle des États pour assurer la souveraineté alimentaire, les règles d’équité entre régions, une formation et une recherche de haut niveau et le lien entre les cités et l’agriculture. Comment à ce niveau ne pas voir dans le mouvement des Gilets jaunes une aspiration à une telle reprise en main politique du pays, porteuse d’alliances revitalisée entre les mouvements sociaux ?12

Échelle internationale enfin pour que les enjeux énergétique, climatique, alimentaire, économique et environnemental ne soient plus dissociés en groupes intergouvernementaux disjoints, tout justes bons à fixer des objectifs partiels et forcément contradictoires, mais soient pris en compte comme autant de contraintes au développement économique des nations. Rien n’est plus important que la remise en question de la domination sans partage de l’impérialisme yankee sur la planète. Tous les traités internationaux signés à leur initiative depuis des dizaines d’années piétinent les droits des travailleurs et la nature commune. Plus que jamais, leurs mêmes règles dégradantes, leurs normes, leurs brevets sur le vivant, leurs critères de qualité nutritionnels visent à s’imposer au monde. Contestant chaque pouce de terrain revendiqué à des dizaines de milliers de km de Washington, les états-Unis veulent partout que le capital décide librement et sans partage de la nature, des montants et des bénéficiaires des investissements. Recourant à la guerre, à la déstabilisation, à des campagnes médiatiques mondiales orchestrées par les géants du numérique, les états-Unis Set leurs petits alliés européens ou asiatiques sèment partout le désespoir et remettent en question toute velléité d’échapper à leur domination.

Il convient donc de développer ces luttes de solidarité, contre l’impérialisme, et pour le progrès agronomique partout dans le monde. La répartition des ressources sur la planète et leur usage durable reposeront souvent sur une redistribution des populations humaines elles-mêmes. Accueillir des migrants ne sera pas tant un devoir moral qu’unélémentde la révolution agro-environnementale qui s’annonce. Cela tombe bien : de nombreux bras et volontés nouvelles sont espérés pour notre alimentation nouvelle.

  1. « L’État de la Sécurité Alimentatire et de la Nutrition dans le Monde », 2017, FAO.
  2. Connor, Loomis and Cassman. Crop Ecology, Cambridge University Press, 2011, 576 p.
  3. « L’Agriculture au service du développement , Rapport sur le développement du monde », Banque mondiale, 2008.
  4. « Exposition professionnelles aux pesticides en agriculture. Avis de l’ANSES, Rapport d’expertise scientifique », 2016.
  5. <http://2025.inra.fr/food/ACQUIS-ET-PERSPECTIVE>.
  6. Si 100 % des surfaces mondiales actuelles étaient cultivées en bio, une étude INRA récente (Barbieri et al.2019) calcule que même avec un régime alimentaire sain et sobre, seulement 5,2 milliards d’êtres humains pourraient être nourris.
  7. « Visions du futur et environnement. Les grandes familles de scénarios, Analyse de prospectives internationales relatives à l’environnement », Allenvi, 2016.
  8. Climate Change and Land, GIEC, août 2019.
  9. Aggarwal, P., Vyas, S., Thornton, P., Campbell, B. M., & Kropff, M. (2019). « Importance of considering technology growth in impact assessments of climate change on agriculture », Global Food Security, 23, 41-48.
  10. B. Durand, La Crise Pétrolière, 2009.
  11. M. A. Hermitte, L’Emprise des droits intellectuels sur le monde vivant, Editions Quae 2016.
  12. Julian Mischi, « La France rurale et ses clivages de classe méconnus »,L’Humanité Dimanche, 23 mai 2019.