Extraits de la discussion entre économistes sur le programme du Nouveau Front populaire, Fondation Gabriel Péri, 27 mai 2024.
Liêm Hoang Ngoc
Sur les salaires, nous ne sommes plus en 1981. Le partage entre salaires et profits s’est considérablement déplacé depuis, en défaveur des salariés. À l’époque, la part des salaires dans la valeur ajoutée était historiquement élevée, représentant 75 % de la valeur ajoutée des entreprises non financières. Aujourd’hui, après 35 ans de néolibéralisme, cette part s’est effondrée à 67 %, tandis que la part des profits est historiquement élevée à 33 %.
D’un point de vue macroéconomique, il est donc possible de rééquilibrer le partage salaires-profits. Pendant les Trente Glorieuses, le partage d’équilibre était de 70 % pour les salaires et 30 % pour les profits. Nous sommes maintenant à 67-33, donc il est possible de déplacer quelques points des profits vers les salaires sans problème macroéconomique. Cela pourrait même être bénéfique en termes de demande à court terme et d’investissement à long terme. Dans un régime où la part des salaires est trop faible, si on augmente les salaires on crée des effets macroéconomiques désirables avec plus de demande à court terme, et à long terme la croissance entraîne ce qu’on appelle un effet accélérateur d’investissement.
De ce point de vue, la hausse du SMIC est importante non seulement pour les bas salaires, mais aussi parce qu’elle entraînera un mouvement général de revalorisation des salaires. Le programme du Nouveau Front populaire propose une conférence salariale. Le vrai débat est de relever les minima conventionnels de branche, pour relever toutes les hiérarchies salariales. C’est précisément ce que redoute le patronat. Si le SMIC augmente, avec une conférence salariale et un mouvement syndical à l’offensive, il peut y avoir une augmentation générale des salaires qui conduise à un déplacement du partage salaires – profits. Il faut trouver la bonne position du curseur mais c’est techniquement possible, et cela permettrait de résoudre les problèmes de pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, de revaloriser le travail au sens propre du terme.
De plus, des mesures d’indexation des salaires seront discutées dans la conférence salariale. Ce sera nécessaire car si on n’indexe les salaires ni sur les prix, ni sur la productivité, la part des salaires dans la valeur ajoutée continuera nécessairement à se réduire.
Si on passe plus concrètement à la réalité des entreprises, celle-ci est très diverse. C’est un tissu très hétérogène avec des sous-traitants, et des secteurs à faible valeur ajoutée comme les cafés-restaurants dans une économie française dont le tourisme est devenu un pilier. Imposer dans ces secteurs un SMIC à 1 600 euros et une augmentation des cotisations retraites d’1,5 point en cinq ans alors que leurs gains de productivité sont nuls et que le blocage des prix les empêche de répercuter ces hausses sur l’inflation, il y a un problème.
Même si ce n’est pas prévu aujourd’hui dans le programme, il faudra revenir sur la question de l’assiette des cotisations patronales. La solution peut être de moduler les cotisations patronales en fonction de critères comme la valeur ajoutée sur l’emploi, ou de transférer l’assiette des cotisations sociales des salaires vers la valeur ajoutée, qui inclut les profits. Cela mettrait à contribution les grandes entreprises et aiderait les PME et les entreprises de services. C’est une solution qui était défendue naguère par le PS, la CFDT et même la CGPME.
Denis Durand
Il y a un vrai problème d’équilibre pour les entreprises lorsqu’on demande une augmentation des salaires. Il faut que tous les salaires puissent bénéficier de cette impulsion à la demande, jusqu’à un niveau raisonnable, mais cela signifie évidemment que quelqu’un doit payer, et ce seront les employeurs.
Il n’est pas question que ce soit la Sécurité Sociale qui paye par des exonérations de cotisation. L’augmentation du SMIC doit être aussi une augmentation du salaire brut, contrairement à ce qu’on entend ici ou là. Sinon, ce serait un programme de droite, voire d’extrême-droite, ce qui n’est pas du tout notre objectif.
Il y a différentes situations selon les entreprises : la PME, la boulangère du coin, n’est pas Total ou Carrefour. Il faudra des mesures pour réduire les coûts pour les entreprises, non pas les coûts du personnel, mais les coûts du capital. Par exemple, pour les PME, nous proposons de mobiliser des crédits bancaires bonifiés pour ramener à 0 % les taux d’intérêt payés par les entreprises. Cela leur donnerait des liquidités pour faire face aux dépenses salariales immédiates et pour se développer, avec à terme une valeur ajoutée suffisante pour couvrir l’investissement initial. Ce qui est vrai pour une PME peut être vrai aussi pour une entreprise plus grande dès lors qu’elle accepte de jouer le jeu d’une réorientation de l’économie et d’une amélioration de l’efficacité du capital, d’un développement de l’emploi et d’une reconnaissance des qualifications. Dans ce cas on a des outils pour l’aider. Une progressivité et une modulation de l’impôt sur les sociétés, par exemple, peut être un élément très incitatif, de même qu’une modulation des cotisations sociales pour encourager les entreprises qui vont vraiment augmenter les salaires et développer l’emploi.
Nous devons nous attendre à des résistances de la part du MEDEF et des courants réactionnaires du patronat. Il faudra créer les conditions politiques pour surmonter ces résistances. Une mobilisation sociale est absolument indispensable.
Jézabel Couppey-Soubeyran
Concernant les propositions de Denis, il est pertinent de baisser le coût du capital, surtout pour les TPE-PME qui se financent principalement par crédit bancaire. Cela pourrait inclure des financements à taux bonifiés et des prêts garantis par l’État. Cependant, il faut avoir une lecture lucide de la situation financière de ces entreprises qui se financent exclusivement par recours au crédit bancaire : attention à l’endettement accru de ces entreprises. On ne peut pas limiter l’accompagnement à cet aspect financier qui pourrait devenir problématique. Une dette, même garantie, même à taux réduit, doit être remboursée ! La solution et peut-être aussi à rechercher dans un accompagnement des transformations de ces TPE-PME. Je suis persuadée qu’elles souhaiteraient souvent mieux payer leurs salariés et se transformer écologiquement, mais elles ont besoin de moyens et d’accompagnement pour cela. Une réflexion sur le système monétaire et financier est nécessaire pour augmenter la capacité de subvention sans trop peser sur l’impôt ou la dette. Le pouvoir monétaire des banques centrales, qui a été mobilisé lors des crises financières et sanitaires au bénéfice des banques et des marchés financiers, pourrait être mis davantage au service de la société pour financer les transformations nécessaires. Cela nécessite un dispositif d’accompagnement pour les acteurs économiques les plus modestes, tant du côté des ménages que des entreprises.
