Michelin, ou la stratégie du chaos !

Aliénor Michel

 Le 5 novembre 2025, les salariés de la Manufacture Française des Pneumatiques Michelin travaillant sur les sites de Cholet et de Vannes ont appris dans une émission politique diffusée sur une chaîne du service public que leurs sites allaient fermer.

Fabien Roussel, secrétaire national du Parti Communiste Français annonçait avec quelques jours d’anticipation la fermeture du site Choletais et du site de Vannes par le fabricant français de pneus.

Quelques jours plus tard, la direction du site convoquait l’ensemble des salariés à 8 heures du matin dans les ateliers. À la CGT Michelin, le « process » d’annonce de fermeture est bien connu. « S’ils réunissent tous les salariés dans l’atelier… c’est la fermeture », pouvait-on lire sur les fils de discussion WhatsApp des syndicalistes. Ce détail qui pourrait sembler anecdotique aux non-initiés est pourtant extrêmement révélateur de la violence sociale subie par les plus anciens salariés qui ont connu de nombreuses annonces de fermeture ces 30 dernières années (Cholet, Vannes, La Roche sur Yon, Joué les Tours, La Combaude, Poitiers, Noyelles lès Seclins.) et connaissent maintenant avec précision les méthodes de leur employeur pour ce genre d’annonce mortifère.

Force a été de constater qu’ils avaient vu juste. L’annonce tombe. Après 6 mois de bataille entre une intersyndicale solide et la direction pour connaitre les volontés de l’entreprise sur l’avenir de ces sites, la direction sortait enfin du bois. Les salariés des sites concernés n’étaient pas étonnés. Un droit d’alerte avait été émis au mois de juin, et une enquête SECAFI sur la réelle situation économique des sites avait été mise en place à la demande de l’intersyndicale CGT, CFE-CGC, Sud, rejointe tardivement par la CFDT. Le compte rendu de cette enquête ne laissait guère d’espoir aux salariés : site en sous-charge, coût de production des pneus camionnettes les plus élevés du groupe ; une grande partie de la production du site de Cholet concernait en effet les pneumatiques pour les véhicules utilitaires légers (VUL)…

Mais quand on veut tuer son chien… on l’accuse de la rage. Contrairement aux excuses utilisées par la direction pour justifier la fermeture du site, c’est bien la stratégie du groupe Michelin qui a délibérément amené ces sites à se trouver dans une situation économique intenable.

Des sites de production affaiblis par une stratégie de rentabilité à tout prix

Le groupe Michelin, leader mondial du pneumatique, exerce son activité commerciale dans plus de 150 pays, et produit environ 15 % de la demande mondiale de pneumatiques sur une cinquantaine de sites industriels. Les résultats économiques du groupe Michelin pour son activité 2024 sont les troisièmes meilleurs résultats économiques de l’histoire de l’entreprise (qui soufflera ses 136 bougies cette année 2025), avec 3,4 milliards de résultat d’exploitation, correspondant à une marge de 12,6 %, mais avec un recul des ventes de plus de 5 %.

Ce recul des ventes, présenté comme subi par la direction de l’entreprise, est pourtant bien le fruit d’une stratégie parfaitement pilotée par le groupe. Depuis 2020, l’approche « Valeur » est dans la bouche de tous les cadres supérieurs. Cette approche Valeur consiste tout bonnement à ne plus investir dans les produits à faible marge, pour diminuer les positions de l’entreprise sur ces marchés, et privilégier les produits plus rentables.

Les pneus de diamètre inférieurs à 18 pouces, dont les pneus camionnette font partie, sont volontairement délaissés par l’entreprise. Les pneumatiques poids lourds sont également dans le viseur de la direction. L’activité « Transport Longue Distance » est historiquement moins rentable que les autres activités de l’entreprise, et fait donc par conséquence l’objet de toutes les réorganisations possibles et imaginables depuis de nombreuses années : réduction des équipes commerciales, dénonciation des contrats historiques, politique de hausse tarifaire drastique… Cette stratégie avait déjà eu des conséquences dramatiques sur l’emploi : la dernière activité industrielle Poids Lourd de Michelin sur le territoire français ayant fermé ses portes en 2018 à la Roche sur Yon.

Cette stratégie valeur se décline également sur les pneumatiques de première monte, vendus aux constructeurs automobiles pour équiper les véhicules sur les lignes de production. Les ventes de véhicules neufs baissent en Europe, c’est une réalité. Mais la baisse des volumes de vente de Michelin sur ces activités n’est pas seulement conjoncturelle, elle est également le fruit d’une volonté d’abandonner ces activités moins rentables que la vente de pneumatiques dits de « remplacement ». Le choix de la direction de Michelin sur ces activités est de délaisser les véhicules de « mass market », pour cibler l’équipement en première monte de véhicules de luxe, à plus forte marge.

En somme, l’ensemble des activités de l’entreprise est en ordre de marche pour cibler les activités les plus rentables, en faisant fi des conséquences sur l’emploi, sur l’impact écologique, mais également sur la pérennité économique de l’entreprise.

Sus aux emplois !

Les impacts sur l’emploi sont évidemment les plus violents. Les emplois industriels sacrifiés sont le symptôme le plus visible de cette stratégie. Mais il existe des conséquences plus pernicieuses sur le quotidien des salariés pour qui les emplois ne sont pas encore supprimés. La quête perpétuelle de rentabilité se matérialise par une politique de réduction des frais chaque année renouvelée, avec des exigences de réduire les budgets d’investissements, de communication… mais également par une réduction à bas bruit des postes de cadres et de collaborateurs. En 2020, le projet « Simply » était annoncé (un lundi matin de reprise des vacances de Noel, par visio) et visait à supprimer 2 000 emplois de cadres sur les 9 000 que comptait le territoire français. Mais depuis, les réorganisations permanentes de services ne sont pas arrêtées et font l’objet de suppressions de postes en cascade. Certains employés peuvent être amenés à changer de poste deux fois par an, car leur emploi aura fait l’objet d’une suppression et qu’ils auront appris la nouvelle lors de la réunion d’équipe du lundi matin.

Cette désorganisation permanente n’est pas le fruit du hasard, mais d’une stratégie bien orchestrée par la direction, qui par la voix de son président avait donné le ton de ce que serait son mandat à la tête de Michelin : « il faudra que les salariés soient OK avec le chaos ».

Les conséquences de telles pratiques sur l’activité de l’entreprise sont pourtant largement minimisées par la direction. La force historique de l’entreprise Michelin résidait bel et bien dans un attachement profond des salariés à leur travail et à leur entreprise. Les innovations majeures que l’entreprise a mises sur le marché en sont la meilleure illustration : la technologie radiale, qui a permis une avancée spectaculaire de l’industrie automobile (en permettant d’augmenter substantiellement la vitesse des véhicules) a été le fruit d’une découverte faite par une équipe de techniciens, et non par les services de Recherche et Développement. Cette volonté permanente d’innover a fait la force du groupe. Ces décisions court-termistes, n’ayant pour seule boussole que la quête d’un profit immédiat, ont déjà des conséquences sur les résultats de l’entreprise, mais pourrait à terme causer sa perte.

Les conséquences écologiques de cette stratégie doivent également être pointées du doigt. La production des sites de Cholet et Vannes alimentait principalement le marché de l’Europe de l’ouest et de l’Afrique du Nord. La production sera principalement relocalisée sur le site d’Olstyn, en Pologne. Pas besoin d’être un expert du GIEC pour comprendre les conséquences écologiques catastrophiques d’une telle décision : augmentation des flux de transport, utilisation d’énergie électrique produite principalement à partir de charbon contre une énergie nucléaire utilisée sur le sol français, sont les deux principales conséquences de cette décision.

Pourtant, l’entreprise Michelin a, depuis 4 ans, adossé sa stratégie « valeur » a une approche des « 3P » : Profit, People, Planet. Approche mise en place à grands renforts de communication interne, et commerciale. Cette approche voulait faire croire que dorénavant, toutes les décisions de l’entreprise devraient être prises en fonction d’un équilibre de ces 3 critères. Mais le cynisme des dirigeants n’a pas été jusqu’à présenter la fermeture de ces sites sous l’angle de cette approche. Ou bien alors… les arguments « people » et « planet » n’étaient tout simplement pas existants pour pouvoir appliquer la fameuse méthode.

Michelin, « entreprise responsable » ? Cachez ces financiers que je ne saurais voir !

Malgré ces décisions court-termistes, et purement financières, le président de Michelin, Florent Menegaux, a fait de l’année 2024 une année de communication tous-azimuts sur la décence du capitalisme à l’œuvre dans l’entreprise, dérapant parfois face à des politiques avisés.

Tout d’abord, au printemps 2024, Michelin fait la une des journaux, avec l’annonce de la mise en place dans l’entreprise d’un salaire décent pour la totalité des employés de l’entreprise, au niveau mondial. La définition de Michelin s’appuie sur les données du réseau Fair Wage. En partant de l’hypothèse qu’un salaire doit faire vivre un foyer de quatre personnes (deux adultes et deux enfants), une rémunération décente représente 3 303 euros de salaire brut mensuel à Paris, 2 113 euros dans le reste de la France. En comparaison, le salaire minimum, le SMIC brut, s’élève à 1 766 euros. La décence dans la bouche d’un patron dont la rémunération globale avoisine les 4 millions d’euros (soit 330 000 euros par mois) consisterait à payer ses salariés 1 700 euros net, et devrait leur permettre de faire vivre un foyer de 4 personnes. Sur le plateau de C l’hebdo courant avril 2024, Florent Menegaux osera même dire que ce salaire décent devait permettre de partir en vacances ! Un salaire de 1 700 euros par mois pour 4 personnes permettrait au foyer de se nourrir, de se loger, de se cultiver, de partir en vacances et de mettre en place une petite épargne de précaution… Preuve s’il en fallait de la déconnexion absolue du dirigeant avec les réalités connues par ses ouvriers.

A la suite de cette publicité (mensongère), le président de Michelin sera auditionné à la commission économique de l’Assemblée nationale pour échanger avec les députés sur la politique salariale, la productivité et la compétitivité en entreprise. Lors de cette audition, le député communiste du Cher Nicolas Sansu posera la question qui fait mouche, sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée entre les travailleurs et le capital, dérivant en France depuis de nombreuses années. Florent Menegaux répondra alors : « oui, le coût de la rente a dérivé au détriment du travail ces dernières années, je suis le premier à le déplorer ». Aurait-on trouvé le premier patron de groupe du CAC 40 aux penchants marxistes ? Le doute était permis, et les salariés auraient pu voir à travers cette intervention une volonté de mettre sous contrôle les dividendes et rachats d’actions pour permettre une augmentation de la rémunération du travail.

Mais plus dure sera encore la chute quand en janvier 2025, c’est cette fois ci au Sénat que le président de Michelin sera auditionné, et viendra faire le service après-vente des actionnaires, en minimisant la rentabilité de l’action et en mettant volontairement sous silence les programmes de rachats d’actions colossaux validés en 2024. Cette audition au Senat sera d’ailleurs largement diffusée sur les réseaux sociaux par les dirigeants de l’entreprise. Celle réalisée à l’Assemblée nationale, devant un parterre de députés affutés sur les questions économiques ne fera l’objet d’aucune communication de l’entreprise.

La mise en perspective de ces deux auditions est pourtant particulièrement intéressante, la première déplorant une exigence toujours plus vorace du capital, la seconde minimisant cette voracité. Que s’est-il passé entre les deux enregistrements ? Le président de Michelin aurait il fait l’objet d’un rappel à l’ordre de la part des actionnaires institutionnels ? Les vrais décideurs, dans les entreprises capitalisées par des fonds tels que Black Rock ou les fonds souverains, ne sont ni le président, ni le directeur, ni le comité exécutif de gestion… Ce sont ces actionnaires institutionnels, qui utilisent de plus en plus puissamment leur pouvoir d’influence sur les décisions stratégiques, en ayant comme seule boussole la marge et le cash dégagé l’année en cours. La vision industrielle, les investissements nécessaires à la pérennité de l’activité de l’entreprise, le bien-être des salariés, la diminution de l’impact écologique ne sont que des variables d’ajustements utilisées au gré des besoins en communication.

Pour les salariés, l’indécence

Pour clore cette année 2024 et bien démarrer l’année 2025, le clou du spectacle interviendra au moment des Négociations Annuelles Obligatoires, tenues en janvier 2025. L’enveloppe de rémunération proposée par la direction sera de 1,5 %. Mise en perspective des résultats financiers, qui sont les troisièmes meilleurs résultats engrangés, l’augmentation de la rémunération est, elle, la plus mauvaise depuis de nombreuses années. Aucune organisation syndicale ne signera cet accord, mais peu importe pour la direction. La décision de l’entreprise s’appliquera, laissant aux salariés, qu’ils soient cadres, techniciens ou ouvriers, le goût amer de l’indécence dans la bouche.

Les causes réelles de ces décisions iniques que sont la fermeture d’usines, la politique d’augmentation salariale réduite à une portion congrue, les réorganisations permanentes ou la baisse continue des dépenses d’investissements ne sont pas celles évoquées par la direction. La concurrence des manufacturiers chinois n’est pas la concurrence la plus sévère que subit l’entreprise (cette concurrence existe depuis plus de 20 ans et bien qu’elle vienne gagner des parts de marché sur les marques de pneus de type Tier 1 – haut de gamme – le raz de marée évoqué par Florent Menegaux dans son audition au Sénat remonte à la fin des années 2000). La concurrence qui met en péril l’activité de l’entreprise est le chantage exercé par les actionnaires, qui exigent des niveaux de marge que l’industrie lourde, à laquelle Michelin appartient, n’a jamais su délivrer de façon pérenne. Cette concurrence consiste en une exigence de rentabilité absurde qui, si elle n’était pas atteinte, engendrerait une vente massive des actions, et donc une dégringolade de son cours, mettant Michelin dans une situation de fragilité face à de potentielles OPA hostiles.

La lame de fond qui amène ces exigences de rentabilité de plus en plus drastiques de la part des actionnaires vient de l’explosion des secteurs purement spéculatifs depuis la crise des subprimes, nivelant par le haut les dividendes reversés, et les programmes de rachats d’actions, tout en confisquant la capacité d’investir aux entreprises industrielles, et la capacité à rémunérer décemment leurs salariés.

Alors oui Monsieur Menegaux, le coût de la rente est trop élevé, vous le déplorez et vos salariés aussi. A quand la convergence des luttes ?