« Dans les guerres d’aujourd’hui, les banques comptent plus que les tanks ». En un moment de l’histoire où les horreurs les plus concrètes de la guerre menacent de prendre le pas, dans la vie de chacune et chacun d’entre nous, sur l’« horreur économique », cette formule n’a pas perdu sa pertinence : l’article d’Yves Dimicoli Trump et le dollar dans ce numéro en donne un aperçu.
Dans le langage courant, « financer » peut simplement signifier « donner de l’argent » à quelqu’un qui s’en servira pour un achat quelconque. Mais le plus souvent, la somme d’argent en question anticipe des richesses futures. Par exemple, le financement de l’achat de son logement par un particulier prend la forme d’un crédit qui met à sa disposition immédiatement les fonds nécessaires, qu’il n’a pas aujourd’hui mais dont on s’attend que ses revenus futurs les lui procureront dans les années suivantes. En somme, financer l’économie, c’est mettre en circulation un argent représentatif d’une valeur à venir, d’un travail qui ne s’est pas encore cristallisé dans un bien ou un service.
Le cas le plus caractéristique est le financement de la construction d’une usine ou d’un équipement public : dans ce cas, au moment où l’argent est avancé, sa contrepartie – la valeur des marchandises que l’usine produira au cours de son existence – n’a pas encore été commercialisée, ni même produite. Cela signifie que sans cette forme de financement, elle n’existera jamais.
En d’autres termes, financer un projet, c’est bien plus que trouver l’argent nécessaire à sa réalisation. C’est décider qu’il aura lieu – alors qu’il aurait pu ne jamais voir le jour. C’est décider de choisir ce projet-là et donc éliminer tous ceux qui auraient pu être réalisés avec la même avance de fonds. C’est donc, souvent, participer, de fait, à la conception même du projet.
Le capital, quelle que soit son origine – crédit bancaire, profits préalablement accumulés, ou rapine pure et simple – est donc bien plus que la propriété juridique des moyens de production. Il ne vit comme capital qu’en parcourant sans cesse un cycle où le capital argent se transforme en capital productif – matières premières, équipements, brevets, et force de travail achetée aux salariés – puis, une fois la production réalisée et le produit vendu, redevient, accru d’un profit, une masse d’argent prête à un nouveau cycle où son but sera de s’accroître dans la proportion la plus élevée possible.
La hiérarchie entre les monnaies, qui se confrontent sur un marché mondial, est l’expression la plus politique du pouvoir attaché aux décisions portant sur l’utilisation de l’argent. Ainsi, parce qu’elle a conforté le dollar comme référence à partir de laquelle toutes les autres monnaies se définissent, les décisions portant sur l’utilisation du dollar sont plus influentes, plus fortes, plus lourdes de conséquences que celles qui portent sur les autres monnaies. Comme le montre Yves Dimicoli dans la rubrique internationale de ce numéro, c’est la raison pour laquelle Trump se dispose à faire des privilèges du dollar une arme stratégique dans sa guerre économique – mais le maniement de cette arme est particulièrement risqué car l’hégémonie du dollar suppose que les capacités productives de l’économie des États-Unis soient à la hauteur du rôle qu’il prétend jouer.
À l’inverse, tout projet mettant en cause le pouvoir du capital doit intégrer d’emblée une mise en cause des logiques capitalistes qui président à l’utilisation de l’argent : l’efficacité des luttes sociales et politiques repose sur une cohérence entre les objectifs sociaux et écologiques qu’elles visent, les moyens financiers de leur réalisation, et les pouvoirs à conquérir sur ces moyens financiers.
En résumé, la forme concrète que prend l’exercice du pouvoir économique, dans l’entreprise comme à l’échelle de toute une économie, voire à l’échelle du monde, consiste dans des décisions portant sur l’utilisation de l’argent.
Ce dossier propose des éclairages sur trois sujets d’actualité qui mettent en lumière cet impératif : la place centrale du financement dans la bataille des retraites, la préparation du budget 2025, et le débat à gauche sur les politiques économiques, pour lequel notre revue propose un rendez-vous, le 29 mars prochain, à toutes celles et toutes ceux qui s’intéressent au sujet.
