Une pauvreté structurelle, talon d’Achille de l’Allemagne

Bruno Odent

Alors que la trappe à précarité installée au début des années 2000 expédie des centaines de milliers de salariés sous le seuil de l’indigence, les emprisonnant dans des petits boulots sans espoir de promotion, le délabrement du système d’éducation public, sous les coups du « frein à la dette » rationnant les dépenses publiques, creuse encore l’injustice de classe. En attendant, le manque de main d’œuvre qualifiée contribue à accentuer la chute du pays vers la récession en 2023. Et en contrepoint de ces évolutions, une crise de confiance s’instaure qui alimente dans le champ politique une percée inédite de l’AfD ( extrême droite).

L’Allemagne n’a jamais connu autant de pauvres depuis trente ans. La couverture sociale du vieux modèle de la République fédérale, jadis l’une des meilleures du monde occidental, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dans l’Allemagne fédérale d’aujourd’hui, élargie par l’unification mais ébranlée par les déréglementations, plus de 14 millions d’Allemands sont placés sous le seuil de pauvreté, 17 % de la population, selon le très sérieux rapport annuel d’un groupement d’associations caritatives paritaires (le paritätischer Wohlfahrtverband). Ce taux n’a cessé de progresser jusqu’à rattraper, voire dépasser celui de la France. Les personnes répertoriées doivent survivre avec moins de 60 % du revenu médian, ce qui correspond à environ 950 euros par mois.

Cette indigence touche une part de la population allemande constituée majoritairement, non pas de chômeurs dont le nombre est relativement réduit, mais de personnes en situation de précarité extrême, des travailleurs pauvres dépendant du versement d’allocations de survie baptisées aujourd’hui « indemnités citoyennes » (Bürgergeld), l’équivalent du RSA français.

Le boomerang de la précarisation

Les règles instaurées par les réformes Hartz du marché du travail du gouvernement SPD/Verts du chancelier Gerhard Schröder au début des années 2000 portent la plus grande responsabilité dans cette évolution. Un redoutable dispositif pénalisant a placé les intéressés devant la quasi-obligation d’accepter le premier emploi venu, en dépit de sa faible rémunération et (ou) du très grand décalage avec leur niveau de qualification. 

Ironie du sort : ces mesures qui enferment durablement des millions de travailleurs dans des petits boulots mal payés, le plus souvent au service aujourd’hui de plateformes du Net sur le modèle Uber, prennent une dimension devenue très contreproductive. Car beaucoup de ces citoyens ne parviennent plus à s’extraire de ces trappes à précarité et à pauvreté, installées sous Schröder puis « affinées » par les gouvernements successifs de grande coalition d’Angela Merkel, au moment où le pays souffre précisément d’un manque cuisant de cette main d’œuvre qualifiée, si indispensable à la fabrication des produits hauts de gamme exportés par l’industrie.

A côté de la chute sensible de la demande en biens d’équipement des pays dits du « Sud global », frappés de plein fouet par l’inflation et la hausse des taux d’intérêts de la réserve fédérale (la banque centrale des États-Unis), cette machine à fabriquer misère et précarité constitue ainsi l’une des causes majeures d’un recul finalement sévère de la croissance allemande, avec des chiffres de l’activité 2023 révisés à la baisse par les instituts de conjonctures et le FMI qui anticipent désormais une récession d’au moins 0,5 % sur l’ensemble de l’année.

Le retour au « frein à la dette » pour 2024

Les orientations budgétaires du gouvernement de coalition tripartite (SPD, Verts et Libéraux) du chancelier Olaf Scholz risquent d’envenimer encore cette situation. Berlin a décidé en effet d’en revenir en 2024 à la règle d’or du « frein à la dette (Schuldenbremse) après les assouplissements accordés durant les années covid et postcovid. Dans ses prévisions, le gouvernement annonce une politique super austéritaire pour ramener le déficit public fédéral à un peu plus de 2 % en 2024 puis à l’aligner en 2025 sur les normes du « frein à la dette » : un déficit fédéral ne dépassant pas 0,35 % du PIB et l’obligation faite aux Länder de ne plus compter que sur leurs recettes fiscales. Ce qui leur interdit au-delà la moindre souscription de nouveaux crédits.

Plus de 4 milliards d’euros ont d’ores et déjà été retirés au budget de la politique de la famille destinée à lutter contre la pauvreté des enfants, un phénomène qui ne cesse pourtant de prendre de l’ampleur en même temps que s’accroît le nombre de personnes contraintes de vivre sous le seuil de pauvreté.

Ce dossier devenu très sensible a donné lieu à une passe d’armes durant l’été entre la ministre de la Famille, Lisa Pau (Les Verts), et le ministre des finances, Christian Lindner (FDP, libéral). L’arbitrage trouvé lors d’un symposium des formations de la coalition au pouvoir au château de Merseberg près de Berlin, destiné à mettre fin à une certaine cacophonie avant la rentrée parlementaire d’automne, ne laisse plus guère de place à de nouvelles mesures sérieuses pour lutter contre la pauvreté des enfants. La politique familiale et de l’enfance devra se contenter de 2 milliards sur les 6 que la plupart des études et la ministre considéraient comme indispensables pour commencer à traiter sérieusement ce fléau.

Par contre, un feu vert a été donné à une loi dite de « chances de la croissance » (Wachstumchancengesetz) qui prévoit pour 2024 de substantielles baisses d’impôts et de cotisations sociales pour les entreprises. Le traitement de choc programmé pour la plus grande masse des citoyens sera donc encore plus intense pour « soulager » le capital. L’orthodoxie à l’égard du « frein à la dette » risque cependant d’aggraver toutes les contradictions déjà observées et d’avoir des effets particulièrement contre-productifs sur la maigre relance espérée à partir de l’an prochain.

Un système public d’éducation laminé

Car non seulement Berlin ne va pas combattre sérieusement la pauvreté des enfants, mais les super mesures d’austérité prévues vont frapper de plein fouet le système d’éducation et de formation, classique relai d’émancipation, jadis, des jeunes des milieux populaires. Les clichés les plus tenaces hérités d’un autre temps, celui du capitalisme rhénan – vitrine de l’occident durant la guerre froide, il fonda son rayonnement sur un haut niveau de garanties en matière salariale et sociale – ne résistent pas à un examen sérieux de la réalité. Une détérioration profonde est en marche et inquiète au plus haut point tous les acteurs du secteur, profs, parents d’élèves, étudiants, associations de lycéens et de collégiens.

Le 23 septembre, tous ceux-là se sont retrouvés dans les rues de plusieurs grandes villes allemandes pour clamer leur inquiétude et dénoncer l’extension d’un délabrement déjà si perceptible du système éducatif public. Selon un parallèle saisissant avec ce qui se passe dans « l’Éducation nationale » de ce côté-ci du Rhin, tout manque : les professeurs, les éducateurs et les infrastructures capables d’accueillir dignement les enfants.

 Pour Maike Finem, la présidente du syndicat GEW des enseignants qui participaient à un grand rassemblement à Cologne « la crise de l’éducation devient toujours plus aiguë ». Des dizaines de milliers d’enseignants manquent à l’appel, a chiffré son organisation. De nombreuses classes sont surchargées. Le sous-investissement touche même l’entretien élémentaire de nombreuses écoles quand nombre d’enfants n’osent plus fréquenter des sanitaires immondes. Dans les garderies, crèches et autres jardins d’enfants, « ce ne sont pas moins de 300 000 éducateurs (trices) qui manquent à l’appel », souligne le syndicat.

L’interdiction faite aux Länder de souscrire la moindre avance pour commencer à combler les retards d’investissement accumulés depuis des années dans le service public, alimente les pires scénarii prospectifs. L’éducation publique est en effet domaine de la souveraineté des Länder et donc intégralement gérée par eux. Seule une coordination des ministres de la culture des 16 États-régions est prévue pour harmoniser les programmes et éventuellement épauler ceux qui ont les reins les moins solides sur le plan financier. Mais après une réforme du fédéralisme, cédant aux principes d’une prétendue stimulation des initiatives grâce à « moins d’assistanat et davantage de concurrence», les péréquations entre Länder riches et pauvres sont devenues de plus en plus modestes et aléatoires. Et s’il y a peu de classes surchargées ou de manque de professeurs dans la très riche Bavière la situation se dégrade quasiment partout ailleurs, allant jusqu’à devenir effroyable en Rhénanie du nord Westphalie, la région quelque peu sinistrée de la Ruhr à l’ouest ou dans les Länder très peu dotés de l’Est du pays.

L’extrême gravité de la dégradation des systèmes publics et les risques d’évolutions de plus en plus inégalitaires, conduit l’Alliance « pour un changement de cap dans l’éducation maintenant » à revendiquer le déblocage d’un budget fédéral exceptionnel de 100 milliards d’euros. De quoi souligner l’ampleur des retards d’investissements pour le service public et le besoin d’un effort des autorités fédérales hors normes, donc non bridé par le sacrosaint « frein à la dette. » Comme ce fut le cas lorsque Berlin décida de s’asseoir sur la règle budgétaire pour accorder une telle priorité à un budget exceptionnel de précisément 100 milliards d’euros supplémentaires à la Bundeswehr (l’armée fédérale). « On ne voit pas au nom de quoi les dépenses pour le surarmement et la guerre seraient plus justifiées que celles pour une éducation publique exsangue », souligne Inge Wartmeister, membre d’une association berlinoise de parents d’élèves impliquées avec l’Alliance en lutte.

 « Aujourd’hui, quelque 50 000 jeunes sortent du système scolaire sans aucune formation »,relève Philipp Dehne, professeur, dirigeant du syndicat GEW. Et la machine à fabriquer des injustices sociales ne peut que s’emballer en raison des nouveaux rationnements attendus. C’est devenu aussi un souci majeur pour la formation duale en entreprise, cet autremarqueur de l’ex-capitalisme rhénan. « Comment donner une formation solide à des jeunes entrés dans vie professionnelle mais auxquels manquent de plus en plus souvent des connaissances de base dans les matières les plus élémentaires ? », interroge le professeur Dehne.

Un immense mécontentement populaire qui bénéficie à l’AfD (extrême droite)

Le délabrement du service public d’éducation nourrit une montée en puissance de l’enseignement privé. « Une branche en plein boom », relèvent plusieurs enquêtes. Même dans le primaire et le secondaire, jadis peu affectés, des dizaines d’établissements privés sont apparus. Comme de ce côté-ci du Rhin, des parents, y compris d’origine « modeste », inquiets de la dégradation observée dans l’enseignement public, préfèrent cette alternative. Même si elle se paye au prix fort et grève sensiblement leurs budgets. Dans l’enseignement supérieur, selon les chiffres 2023 de l’Office fédéral des statistiques, l’équivalent allemand de l’Insee, quelques 343 000 étudiant (e) s sont désormais inscrits dans des facs privées aux tarifs aussi exorbitants qu’aux États-Unis. Leur nombre a plus que doublé en dix ans.

L’état du service public de l’enseignement alimente ainsi frustrations et ressentiments. Il est avec la flambée des prix de l’énergie et des produits de base alimentaires, l’une des raisons du mécontentement qui taraude les milieux populaires. Ce qui contribue, au plan politique, à la poussée de l’Alternative pour l‘Allemagne (AfD).

L’extrême-droite est créditée d’environ 22 % des suffrages dans les sondages à l’élection du Bundestag, en seconde position derrière la CDU (26 %) et loin devant le SPD (18 %). Et cette tendance s’est vérifiée dans la réalité des résultats des élections du 8 octobre 2023 en Bavière et en Hesse où extrême droite et droite populiste apparaissent à chaque fois comme les grands vainqueurs du scrutin [i] (1).

Plutôt que de pratiquer la fuite en avant dans le rationnement des dépenses pour les services publics, ce qui ouvre la voie à de nouvelles privatisations en France et en Allemagne, il faudrait au contraire leur consacrer un effort exceptionnel de salut public. La BCE devrait mieux jouer son rôle en leur octroyant de nouveaux crédits très bon marché.

Les acteurs français et allemands des luttes contre la pauvreté ou ces enseignants, ces jeunes, ces parents d’élèves qui veulent sauver et développer l’éducation publique pour qu’elle devienne un vrai moyen d’émancipation, ont toutes les raisons de converger et de se solidariser. Ils peuvent changer la donne en Allemagne, en France et en Europe.Une question de civilisation.

 


[i] L’Humanité du 9 octobre 2023.