Frédéric BOCCARA
Introduction
En ce début d’année, c’est le moment d’un point sur la conjoncture et les perspectives économiques. C’est aussi, avec le recul, le moment d’éléments de bilan post-Covid.
On s’attachera à la situation et à ses causes, mais aussi au débat de conjoncture et au « que faire ? ».
Tout d’abord un rappel contextuel, le Covid (et le confinement) est arrivé au moment où le retournement de conjoncture économique à la baisse était clairement engagé depuis mi 2019. Il a accru considérablement les évolutions économiques, à la baisse et à la hausse, en a perturbé d’autres (pas d’effondrement de l’emploi lors de l’arrêt de l’activité). Il a entraîné des changements structurels, dont l’inflation est en quelque sorte le réceptacle. Il a aussi décalé des difficultés qui arrivent à présent.
Plus précisément,
- dans un premier temps il y a eu un recul considérable de l’activité et de la production de biens et services (mesurée par le PIB) et un soutien monétaire considérable.
- puis, la reprise a été très vigoureuse, pour les pays capitalistes développés, à la sortie des confinements. En même temps se sont fait jour des transformations structurelles, notamment deux : la prise de conscience des possibilités et effets considérables de création monétaire (le « quoiqu’il en coûte »), le gonflement du capital et le niveau des profits qui ont atteint des sommets[1] ;
- ensuite une inflation forte et s’accélérant est apparue et les banques centrales sont intervenues en augmentant leur taux en flèche (et en restreignant leurs liquidités) pour sauver le capital et sa valeur tout prétendant lutter contre l’inflation ;
- cela a eu tout de suite pour conséquence une petite récession aux États-Unis (1er semestre 2022), puis une reprise et une réaction forte, grave et impérialiste de leur part. Dans le même temps, la guerre en Ukraine (ouverte en février 2022) a durci et renforcé ces tendances, ainsi qu’une fracturation du monde.
Où en sommes-nous à présent ?
- Croissance et emploi
Les politiques menées par les banques centrales ont tellement réussi à « refroidir » l’économie que bien sûr l’inflation ralentit (tout en restant au-dessus de son rythme des années 2000-210) mais beaucoup d’économies sont en récession[2] et les pertes de pouvoir d’achat sont loin d’être rattrapées. Une tendance récessive s’observe particulièrement en UE : Allemagne, Pays-Bas, Irlande, Estonie. Et, au total, la zone Euro est en quasi-récession, tandis que l’activité dans l’ensemble de l’UE (c’est-à-dire en incluant en outre les PECO, la Suède et le Danemark) est à peine moins faible.
Même la France est au bord de la récession malgré le soutien d’activité que procure la préparation des JO (soutien à l’activité de travaux publics pour les transports et les infrastructures, maintiens d’emplois et embauches dans le secteur de la sécurité, mise à niveau de l’hôtellerie, sans parler des revenus touristiques qui vont arriver ensuite). L’entrée dans l’année 2024 se fait à un rythme très faible (l’Insee prévoit une croissance de 0,2 % sur chacun des deux premiers trimestres) et, on y reviendra, le gouvernement a révisé à la baisse son hypothèse de croissance pour 2024. L’emploi stagne (0,0 % au 4ème trimestre), il a commencé à reculer dans le secteur privé (-0,1 % avec -12.000 salariés) même s’il continue à progresser dans le secteur public (+0,4 %), le nombre de chômeurs s’est accru de 138.000 personnes en 1 an et le taux de chômage a remonté à 7,4 %, contre 7,1 % il y a 1 an. La situation de l’emploi était déjà loin d’être glorieuse puisque, rappelons que contrairement aux cocoricos du gouvernement et d’E. Macron, l’augmentation considérable de l’apprentissage (+530.000 stagiaires depuis fin 2019) et les CEJ (contrat engagement jeune, + 300.000 personnes), dispositifs quasi-gratuits pour les entreprises et qui ne constituent pas de véritables emplois, expliquent une grande partie des apparentes créations d’emploi depuis le Covid, fin 2019 (ces deux composantes représentent 800.000 emplois supplémentaires ― comptés comme emplois à plein temps ! ― sur 1,2 million emplois supplémentaires).
Au contraire de l’Union européenne, les États-Unis connaissent une accélération de la croissance de leur PIB, avec +2,5 % en 2023 après +1,9 %. Et donc une forte opposition entre un « pôle » capitaliste européen et un « pôle » capitaliste d’Amérique du Nord.

Tableau 1 – Evolutions du PIB – Union européenne et États-Unis
(variation en % par rapport au trimestre précédent)
| 2023 | 2023 | |||||||
| 2ème trimestre | 3ème trimestre | 4ème trimestre | Année | |||||
| Allemagne | 0,0 % | 0,0 % | -0,3 % | 0,0 % | ||||
| Pays-Bas | -0,4 % | -0,3 % | 0,3 % | |||||
| Estonie | -0,6 % | -1,3 % | -0,4 % | |||||
| Finlande | 0,3 % | -0,9 % | -0,4 % | |||||
| Suède | -0,6 % | -0,1 % | 0,1 % | |||||
| Irlande | -0,4 % | -1,9 % | -0,7 % | |||||
| France | 0,7 % | 0,0 % | +0,1 %* | +0,9 % | ||||
| Italie | -0,3 % | 0,1 % | 0,2 % | |||||
| Espagne | 0,5 % | 0,4 % | 0,6 % | |||||
| Roumanie | 1,3 % | 0,8 % | -0,4 % | |||||
| Pologne | -0,1 % | 1,1 % | 0,0 % | |||||
| Zone euro | 0,1 % | -0,1 % | 0,0 % | 0,5 % | ||||
| Union Européenne | 0,1 % | -0,1 % | 0,1 % | |||||
| États-Unis | 0,5 % | 1,2 % | 0,8 % | +2,5 % |
*La première estimation était de -0,0 % elle a été revue à la hausse en raison d’une révision sur la variation de stocks
Du côté des pays du « Sud », on observe une opposition entre d’une part la Chine et les grands émergents, dont la croissance se poursuit, et d’autre part le reste du Sud qui est en grande difficulté. Mais pour apprécier cela, il ne faut pas se cantonner à la croissance du PIB qui est un peu trompeuse, car si elle est vive jusque dans les pays les plus sous-développés (les PMA, pays les moins avancés), la croissance de la population l’est aussi. Il faut donc plutôt s’intéresser au PIB par habitant, qui traduit mieux un « ressenti » de tensions économiques et sociales qui s’exacerbent dans les sociétés de ces pays (tableau 2). S’opposent d’un côté des émergents comme la Chine et l’Inde (augmentation à deux chiffres pour le PIB en volume et pour le PIB par habitant entre 2019 et 2023), mais aussi la Russie, la Turquie ; de l’autre l’Afrique sub-saharienne et l’Amérique Latine, où même si le PIB progresse en volume, le PIB par habitant stagne ou progresse à peine (+2 % en 4 ans pour l’Amérique latine). Concernant les pays du Sud, la Banque mondiale redoute « une décennie d’opportunités gâchées » pour le développement.
Par ailleurs, le poids du « service de la dette » extérieure (c’est-à-dire les remboursements) a considérablement augmenté, particulièrement pour les PMA, et vient obérer le passage de leur PIB (« production ») à leur revenu national brut (RNB), certains ne peuvent plus faire face comme la et sont défaut ou quasi-défaut de paiement (Sri Lanka, Ghana, Ethiopie, Pakistan, Laos), d’autres ne peuvent plus trouver financeur sur les marchés internationaux, comme la Tunisie, l’Egypte, le Kenya, l’Argentine ! Le chef économiste de la Banque mondiale explique que « la croissance restera faible et laissera de nombreux pays en développement ― en particulier les plus pauvres ― en butte à des niveaux de dette paralysants et avec près d’une personne sur trois en situation de précarité alimentaire ».
N’oublions pas que tout cela s’observe alors qu’en outre, en 2021, le FMI a réalisé une allocation exceptionnelle de DTS (création monétaire) d’un montant équivalent à 650 milliards de dollars, la plus élevée de toute son histoire[3] (dont en raison des règles du FMI plus de la moitié est allée aux grands pays capitalistes…). Il faudrait enfin tenir compte des prélèvements opérés par les multinationales sur ces pays, venant encore une fois obérer le revenu national des pays.
Tableau 2 – Croissance et PIB par tête dans le « Sud global »
| 2020 à 2023 | ||||
| PIB en volume | PIB par tête en volume | |||
| Emergents et en développement d’Asie | 18 % | 15 % | ||
| dont | ||||
| Chine | 20 % | 20 % | ||
| Inde | 17 % | 13 % | ||
| Moyen Orient + Asie centrale | 9 % | 5 % | ||
| dont | ||||
| Egypte | 19 % | 10 % | ||
| Iran | 16 % | 11 % | ||
| Maroc | 14 % | 0 % | ||
| Algérie | 5 % | -1 % | ||
| Tunisie | -1 % | -5 % | ||
| Am. Latine + Caraïbes | 6 % | 2 % | ||
| Afrique sub-saharienne | 11 % | 0 % | ||
| quelques pays « Europe Emergents » | ||||
| Russie | 6 % | 8 % | ||
| Serbie | 12 % | 17 % | ||
| Turquie | 22 % | 18 % |
Source : FMI
Alors dans le débat de conjoncture, en France, est instillée l’idée suivante : « l’inflation ralentit, elle est sous contrôle, l’activité va repartir, regardez les États-Unis, il nous faut donc nous mettre dans le sillage de l’oncle Sam ».
Au contraire, sans nier la présence d’éléments qui peuvent soutenir l’activité, ce qui domine c’est le retournement (plus ou moins marqué), les incertitudes, et la montée des tensions concurrentielles pour reporter les difficultés sur « l’autre » pays.
Ainsi les États-Unis ont ouvert le bal avec la remontée des taux de la Fed, et nous sommes soumis à cette remontée, en raison de la domination du dollar. Ces derniers continuent avec différentes mesures, comme l’Inflation Reduction Act (IRA) (400 milliards de dollars de subventions à leur industrie) et le creusement agressif de leur déficit budgétaire, donc de leurs dépenses publiques, sans parler de leur gaz GNL vendu à prix très élevé (substitut au gaz Russe), ni des dépenses militaires, par nature très inflationnistes même si elles peuvent tirer la croissance[4]. Mais ils tendent à reporter une part de plus en plus importante de ces dernières sur leurs alliés européens, ce qui fait partie du report des difficultés et du basculement vers une « économie de guerre ».
Mais on a aussi du côté de la Chine un début de guerre des prix, avec des prix à la consommation et des prix industriels qui, là-bas, reculent et vont permettre aux patrons chinois de booster leurs exportations, avec la puissance que celles-ci ont acquises. Et dans le même temps, la banque centrale de Chine vient d’annoncer le 20 février, une baisse d’un de ses taux d’intérêt directeurs, témoignant en cela d’une volonté d’agir, face aux difficultés, pour soutenir l’activité et la croissance ainsi que d’une capacité à ne pas suivre la politique monétaire de la Fed.
Retour en arrière sur les dernières années depuis le Covid
Prenons un peu de recul et revenons fin 2019, au moment de la montée en flèche de l’épidémie puis du confinement, début 2020 qui sont survenus alors qu’un retournement de conjoncture à la baisse était déjà bien amorcé.
a) Dans un premier temps il y a eu un recul considérable de l’activité et de la production de biens et services (mesurée par le PIB) et un soutien monétaire considérable. On a eu alors, des deux côtés de l’Atlantique, une forte hausse des dépenses publiques financées par la création monétaire des banques centrales, le Covid ayant considérablement repoussé ses limites.
Puis, la reprise a été très vigoureuse, pour les pays les plus développés, à la sortie des confinements. En même temps se sont fait jour des transformations structurelles. Soulignons en particulier le recul de ce qu’on croyait être une limite à la création monétaire et à son acceptabilité. Celle-ci, au moins pour l’UE et les États-Unis, a connu des niveaux inenvisageables auparavant. Et dans le même temps, le gonflement du capital a été considérable et le niveau des profits a atteint des sommets[5].
b) Mais, ensuite, une inflation forte et s’accélérant est apparue. Nous l’avons caractérisée comme une inflation de suraccumulation du capital. Elle a jeté le trouble parmi les tenants de l’idéologie néo-libérale car elle a persisté, et elle a malmené des millions de gens, dans leur niveau de vie et leur pouvoir d’achat, déstabilisé l’économie.
Le capital étant menacé dans sa valeur, les banques centrales des grands pays capitalistes ont, sous pression de la Fed des États-Unis, augmenté leurs taux d’intérêt en flèche et restreint les liquidités fournies aux ménages et aux entreprises. Elles ont prétendu en cela lutter contre l’inflation. Elles luttaient en fait contre la demande considérée excessive (consommation salariales, dépenses publiques et sociales, investissement matériel), qu’elles jugeaient être la cause principale de cette inflation, en cherchant à « refroidir » cette demande alors qu’il fallait agir du côté de l’offre (pénuries mondiales de qualifications et mauvaises conditions de travail, excès de consommation de matières Le gouverneur de la Fed, Jerome Powell, a assumé cyniquement devant le Parlement des États-Unis prendre le risque d’une récession, ce que les États-Unis ont brièvement connu et qui a entraîné de leur part une réaction très forte et égoïste avec une stimulation budgétaire considérable au prix d’une amplification inégalée de leur déficit budgétaire (dont notamment l’IRA, Inflation reduction act, et ses 400 milliards de dollars). Le grand capital français s’est félicité de ce prétendu courage « d’oser » préférer le chômage et la récession, par la voix par exemple de Mathilde Lemoine, chief economist de la banque Rothschild en France, sans noter, soit dit en passant, le creusement considérable du déficit budgétaire de l’État fédéral.
Dans le même temps, et un peu après, la guerre en Ukraine a durcit et renforcé ces tendances, ainsi qu’une fracturation du monde. L’inflation démultipliée par la guerre a mis à mal de nombreux pays du Sud et émergents (produits alimentaires et énergie, effet délétère de la hausse des taux rendant leur dette externe plus insupportable). Mais elle a aussi mis à mal l’industrie d’un pays comme l’Allemagne en accroissant ses coûts (énergie) et accéléré la domination impériale des États-Unis et de leur dollar. Dans le même temps, les dépenses militaires, financées à crédit, renforçaient les pressions inflationnistes et jouaient de plus contre les autres dépenses publiques et sociales.
c) En réalité, dans la combinaison de déflation salariale et d’inflation financière qui avait longtemps donné l’impression d’une « désinflation », l’inflation financière ― celle du capital suraccumulé ― a pris le dessus et la résultante en a été une inflation généralisée. La déflation salariale s’est ainsi accélérée, renforcée outre les salaires « tenus », par les 530 000 apprentis supplémentaires et les 300 000 CEJ totalement sous-payés (rappelons qu’au total, en France, de 2020 à 2023, les prix à la consommation ont augmenté de 12,8 % pour l’ensemble des produits, mais de 21,8 % pour l’alimentation et de 44,2 % pour l’énergie, tandis que le salaire mensuel de base ne s’est accru que de 9,7 % en 3 ans). Dans le même temps, les pénuries de qualifications renforçaient les difficultés d’efficacité et participaient de la hausse des coûts[6] aggravant la crise d’efficacité et en rajoutant sur l’inflation. Les tensions démographiques, liées au vieillissement, et un certain début de refus de conditions de travail jugées mauvaises ont joué dans le même sens.
Taux d’intérêt principal des banques centrales

Indice des prix à la consommation (glissement annuel)

d) A présent, les politiques menées ont « réussi » à faire ralentir la hausse des prix. Mais, les facteurs d’inflation sont toujours présents, les pertes de pouvoir d’achat et les dégradations de conditions de vie se sont accrues, les services publics sont étouffés par l’austérité. Alors comme l’activité est très faible, l’inflation a diminué, comme la température d’un corps alité. Mais rien ne dit qu’au moindre signe de redémarrage l’inflation ne va pas repartir. Car non seulement elle reste au-dessus du taux accepté auparavant (3 % au lieu de 2 %) mais, surtout, les causes structurelles d’inflation persistent, avec les bourses qui continuent d’aller de sommet en somme (ce qui inquiète même des commentateurs néo-libéraux) et des éléments d’inflation sous-jacente continuent à s’observer. D’ailleurs, il semble qu’aux États-Unis elle ait cessé son recul.
Nous avons donc les éléments d’une récession (sans avoir encore clairement une récession, plutôt un enlisement profond) et les États-Unis caracolent.
Pour arriver à cela, le cœur de l’action menée a été : une politique monétaire très dure, de hausse très rapide des taux d’intérêt des banques centrales, et un appui sans précédent aux multinationales US.
La politique monétaire de hausse des taux d’intérêt a eu pour conséquence le resserrement du crédit aux entreprises et aux ménages, et une montée en flèche du coût de la dette. Dans la zone euro, la BCE a fait passer son volume de refinancement du crédit des banques aux entreprises de 2 000 milliards d’euros à seulement 400 milliards d’euros, en un temps très court (en bleu sur le graphique). Il a donc été divisé par quatre ! De l’autre côté, les rachats de dette par la BCE se sont quasiment arrêtés, même si elle en détient un stock important (en rouge sur le graphique), et les charges d’intérêts de la dette publique se sont envolés avec la hausse des taux.
Pour la France, en un an, ce sont 18 milliards d’euros de plus qu’il a fallu payer aux marchés financiers ― essentiellement en raison des intérêts, et non d’une augmentation de la dette. Cela fait à présent 53 milliards d’euros versés en rente aux marchés financiers, aux BlackRock, BNP-Paribas, Crédit Agricole Assets Management, etc. C’est plus que les dépenses publiques pour l’enseignement primaire et secondaire (40 milliards d’euros) ! Et l’on prévoit que ce coût pourrait monter jusqu’à 70 milliards d’euros, ce qui représenterait un doublement par rapport à 2022 et en ferait le premier poste de dépense de l’État. Cela explique, en grande partie, le remaniement gouvernemental qui a permis, jusqu’ici, de masquer presque totalement pour l’opinion le nouveau plan d’austérité qui se préparait.

e) Nous préconisons une baisse sélective des taux d’intérêt par la BCE, c’est-à-dire des taux d’intérêts d’autant plus bas que les crédits bancaires refinancés développent l’emploi de qualité et réduisent les émissions de GES, dans le même temps nous préconisons une hausse des taux pour les crédits aux investissements qui diminuent l’emploi, et des taux très élevés, voire prohibitifs pour les crédits aux délocalisations ou à la spéculation. Nous préconisons d’autre part un financement à 0 % des dépenses des États pour les services publics.
Mais il faut bien voir la pression qu’exerce, de fait, le dollar US et le site américain contre une telle orientation. En effet, si on ne fait que baisser les taux, les capitaux sont attirés aux États-Unis par les profits élevés qu’offrent les bons du Trésor étatsuniens et les investissements dans la zone dollar, ce qui, toutes choses égales par ailleurs, fragilise l’économie de l’UE. C’est une conjonction que nous avons connue, notamment au début des années 1980 face à la politique de la gauche. S’y ajoute la politique très agressive des États-Unis, tant du point de vue des subventions, que des produits énergétiques (pétrole, gaz de schiste, GNL) ou du chantage au co-financement des dépenses militaires.
La question de la domination des États-Unis et du dollar est donc aussi une question qui se pose de façon très immédiate pour la conjoncture française et européenne, pas seulement par internationalisme et altruisme politique.
Perspectives économiques et éléments du débat de conjoncture
Tout cela fait que les perspectives de reprise sont minces. On est plutôt entre d’un côté une profonde crise de « langueur », un enlisement, avec une croissance très faible et des éléments de pourrissement, et de l’autre des perspectives de récession.
D’autant que l’inflation financière persiste.
Les perspectives officielles sont moroses pour la France, comme pour la zone euro, avec une croissance inférieure à 1 % pour l’année 2024 (cf. tableau 3). Les évolutions de l’indicateur du climat des affaires en France[7] montrent à la fois le retournement à la baisse, les hésitations et que le niveau est proche de la moyenne de moyen terme et encore nettement au-dessus des épisodes de récession ou de crise des vingt dernières années.
Tableau 3 – Prévisions d’évolutions du PIB
(variation en % par rapport à l’année précédente)
| 2022 | 2023 | 2024 (prévision) | Source de la prévision 2024 | |||||
| France | 1,8 % | 0,9 % | 0,6 % à 0,8 % | OCDE et BdF | ||||
| Allemagne | 1,8 % | -0,5 % | 0,3 % | OCDE | ||||
| Royaume-Uni | 3,3 % | 0,0 % | 0,7 % | OCDE | ||||
| Zone euro | % | 0,5 % | O,5 % | OCDE | ||||
| Union Européenne | 3,4 % | 0,6 % | 1,3 % | OCDE | ||||
| États-Unis | 2,1 % | 2,1 % | 2,1 % | OCDE |

Les incertitudes (à la baisse, à l’enlisement ou à l’effondrement) sont donc une caractéristique politique majeure de la conjoncture économique. Je crois qu’il faut les aborder de façon politique en disant : « voilà ce qu’il faut faire pour lever les incertitudes, au lieu de rester passif et d’attendre, de piloter à vue et à la petite semaine » !
Les dirigeants français et européens, ainsi que la BCE, sont assez souples et se tiennent prêts à réagir s’ils perçoivent un effondrement. Il ne faut pas sous-estimer cela, d’autant plus que quelques moyens existent. Par exemple, voyant une montée en flèche des défaillances d’entreprise, ils viennent de prolonger et assouplir le dispositif du PGE (prêt garanti aux entreprises) qui avait été mis en place durant le confinement. Cependant, réagir « à vue » ne fera pas le poids et maintiendrait cet aspect d’enlisement et d’incertitude qui domine la conjoncture, d’autant qu’ils prennent en même temps des mesures contraires qui étouffent la demande (suppression de l’ASS, pression sur les chômeurs, etc.), les services publics, déstructurent l’emploi, donc l’offre, et favorisent la finance.
Il faut au contraire agir franchement :
- tout de suite appuyer l’emploi, la qualification et les revenus, qui constituent à la fois facteur de la demande (revenus) et un facteur d’offre (emploi qualifié et efficace) ;
- appuyer et financer les services publics massivement, en sortant de l’austérité, en mobilisant les financements de la BCE, à travers le Fonds européen que nous proposons ;
- traiter les problèmes structurels de l’offre : prix de l’électricité, pénuries de qualifications ;
- avoir une politique industrielle ambitieuse, articulée sur deux jambes : plan massif de formation et de qualification ― initiale et permanente ― financements massifs et sélectifs favorisant les investissements si et seulement s’ils respectent de création de valeur ajouté territoire, de développement de l’emploi de qualité, bien rémunéré, et d’écologie. Mais aussi dissuadant les placements financiers à l’étranger (achats de bons du Trésor US, par exemple), les délocalisations.
Le gouvernement fait l’inverse : puisque les prévisions pour la France ont été revues à la baisse pour 2024 (en-dessous de 1 %), il prétend que c’est une raison pour en rajouter sur la priorité au désendettement[8] et veut imposer à présent une cure d’austérité supplémentaire de 10 milliards d’euros !
Politiquement, le pouvoir communique sur un maintien de la croissance qui ne fait « que » ralentir et organise l’austérité (budget) ou la soutient (pas un mot sur la politique monétaire de la BCE).
La droite fait de la surenchère : « rembourser la dette d’abord et avant tout » ― c’est le préalable de la dette et de l’épargne, c’est à dire « servir les marchés financiers d’abord ! ». Cela tue la croissance et, encore plus, le potentiel de développement pour la suite. L’Italie de Meloni est encore plus « avancée » dans ce chemin : elle recommence à dégager un excédent budgétaire primaire, c’est-à-dire avant paiement des intérêts de la dette. Dit autrement, c’est le « préalable d’épargner pour la dette », au prix d’une terrible austérité. Pourtant, la droite française, non contente d’en appeler au « remboursement d’abord » dénonce en même temps, de façon schizophrène dans les territoires, le recul des services publics. Nous pouvons facilement dénoncer cette tartuferie et expliquer que la dette « s’avalera » et se remboursera avec une croissance saine et efficace de l’activité, comme après-guerre. Il faut donc des dépenses immédiatement accrues pour permettre cette croissance.
Du côté de la partie macronienne du PS on est dans un « entre-deux » : il faudrait un peu de serrage de vis, mais pas trop, un peu de stimulation mais pas trop. La conciliation impraticable ! Alors qu’il faut une action d’ampleur et correctement dirigée, au lieu qu’elle nourrisse le capital.
Les politiques préconisées par la droite et Macron rappellent grandement la déflation mise en œuvre en 1931 par Pierre Laval, alors « socialiste indépendant » allié avec la droite, politique économique qui a mené la France à une catastrophe et à la montée du fascisme. La différence étant la souplesse et la réactivité.
Du côté d’EELV, comme d’ailleurs de LFI, on se contente de dénoncer « les riches » et d’appeler à plus d’impôts. C’est à dire d’une part à une réforme fiscale complexe qui ne peut voir le jour qu’en cas d’alternance majoritaire à gauche, d’autre part à prélever des richesses sur la croissance existante, pourtant totalement insuffisante, au lieu d’appeler à des avances massives par création monétaire et à une mise en cause de la BCE. Et enfin, pas un mot sur les aides publiques et leurs critères. Ces deux points, pourtant, permettraient de faire la jonction avec les luttes et de renforcer l’intervention des travailleurs dans les entreprises et de la société civile sur elles. C’est ainsi qu’on s’en est sorti de façon durable après-guerre à partir de 1944-45, avec une création monétaire massive qui a « avalé » la dette et l’inflation, et non pas avec les timides réformes de financement du type Front populaire se contentant d’un ajustement fiscal et n’osant pas, en 1936, toucher ni à la banque centrale, ni aux grandes entreprises, ni affirmer la priorité au développement de l’emploi de qualité, ni affronter les enjeux de réforme financière mondiale.
Face aux incertitudes, il faut en effet faire beaucoup et tout autrement car les incertitudes de la conjoncture économique se conjuguent avec la gravité de la situation (guerre en Europe et guerre envisagée comme solution). Il est décisif d’agir sur l’économie pour rompre avec cette spirale, ou tout du moins contribuer à rompre. Agir veut dire : beaucoup, donc de la création monétaire car le cadre de la répartition du PIB est actuellement trop étroit ; autrement, en priorisant l’emploi, la formation et les services publics, l’investissement les accompagnant, au lieu d’appeler à « plus d’investissement », c’est en réalité un enjeu « de classe », radical mais rassembleur ― priorité au capital ou aux dépense humaines ? ; autrement, avec des critères écologiques et sociaux, vérifiables et suivis démocratiquement par les salariés et citoyens ; autrement : ensemble, car il faut faire le poids face aux États-Unis, nous pouvons en appeler aux pays de l’UE, dont l’Allemagne qui souffre tant à présent, jusqu’à ceux du Sud et des BRICS.
Politiquement, nous pouvons « aller chercher » les autres forces sur ce débat : « oserez-vous ou pas ? ». Ceci systématiquement dans les débats qui ne manqueront pas d’avoir lieu à l’occasion des européennes sur toile de fond de la conjoncture économique si grave. Par exemple, en mettant en avant la possibilité de créer un Fonds européen pour les services publics, alimenté à 0 % par la création monétaire de la BCE, même limité dans un premier temps à l’hôpital, ou au fret ferroviaire ou à des pré-recrutement dans l’éducation, pour tous les pays de l’UE. Ou bien en mettant l’accent sur la nécessité que la BCE et les banques appuient l’indispensable refonte productive, écologique et sociale, au lieu d’étrangler les entreprises, les agriculteurs et les artisans. Cette refonte productive va de l’agriculture à l’industrie en passant par les services informationnels, les logiciels, etc.
Enfin, cela permet de faire le lien aux luttes et de monter à quel point les luttes, du monde du travail ― des agriculteurs aux ouvriers, en passant par les profs et les soignants ― comme les luttes citoyennes, peuvent aider à « conjurer la catastrophe » qui peut arriver lorsqu’elles exigent salaires, qualifications, embauches pour développer l’offre productive, une nouvelle offre productive, lorsqu’elles se dressent contre l’austérité, lorsqu’elles appellent à un financement massif et résolu des services publics.
Parallèlement à cela, l’UE agit. Elle a procédé à un replâtrage du pacte de stabilité, avec moins d’assouplissements que prévu, même si flous et ambigüités demeurent, et la logique austéritaire qui prévalait auparavant est maintenue. S’y ajoutent un élément : la priorité de fait aux dépenses militaires. La BCE laisse entendre qu’elle va abaisser ses taux, mais d’une part, c’est loin d’être fait, d’autre part cela ne va pas permettre un franc redémarrage sur des bases saines, car ce sera une baisse non sélective, donc favorisant les placements financiers et les investissements rapportant un profit maximum, y compris les délocalisations. En outre, le secteur bancaire est très fragilisé et les problèmes de pénuries de main-d’œuvre qualifiée sont communs à toute l’UE. Ils sont même mondiaux, d’après l’OIT (organisation internationale du travail), 77 % des entreprises dans le monde souffrent de pénurie de main d’œuvre qualifiée, contre 35 % il y a 10 ans.
La conjoncture peut nous aider à donner sens et perspective politique aux luttes. Agir pour éviter l’enlisement, voire l’effondrement, et contre la guerre économique renforcée, dans deux ensembles :
- En France et dans l’UE
- Développer les services publics
- Impulser une offre productive nouvelle, basée sur le social (l’emploi, les salaires les qualifications) et sur une production écologique
- Dans le monde
- Mettre en cause la domination du dollar qui rend de plus en plus difficiles les possibilités de financement et empêche une reprise saine et à la hauteur des nécessités, y compris dans l’UE
- Engager de nouvelles relations internationales, tout particulièrement d’autres traités que ceux du libre-échangisme : des traités de maîtrise du commerce et des investissements internationaux pour le développement de l’emploi et des biens communs (santé, environnement, alimentation).
Sur ces questions, liées étroitement au débat de conjoncture, les différentes forces politiques se positionnent différemment de nous dans le débat des élections européennes qui monte.
- L’arc Macron-Glucksmann :
- fédéralisme accru (soumission aux marchés financiers ou conciliation avec eux, selon les variantes ; accompagnement de la logique actuelle de l’UE ;
- atlantisme et va-t-en guerre (il faut se rappeler qu’en même temps que Poutine les États-Unis, par des provocations incessantes, ont conduit l’escalade vers la guerre) ;
- silence sur la BCE : Glucksmann ne parle que du budget européen (160 milliards d’euros) alors que la BCE ce peut être 7.000 milliards d’euros de financement de l’économie, soit 40 fois plus (cf. graphique plus haut) ;
- Les macroniens, eux, parlent budget et emprunt fédéral sur les marchés financiers… mais pas un mot de la BCE, non plus.
- La droite
- Surenchère pour une priorité au remboursement de la dette, le « remboursement préalable », voire « mettre de côté » de l’argent pour rembourser la dette (cas de l’Italie de Meloni, avec un ministre des finances, Giorgietti, qui était déjà ministre du développement économique sous Draghi).
C’est pourtant le contraire de ce qu’on a fait en 1944-45 avec de Gaulle et les communistes pour sortir des difficultés, où il y a eu une création monétaire massive, et le contraire de ce qui se fait aux États-Unis !
- Le RN
- Il en rajoute sur la droite dans le « préalable du désendettement »[9] comme étant LE « péril pour la souveraineté nationale » et donc une schizophrénie maximale, eux qui dénoncent si fort l’absence de services publics dans les territoires ;
- les taux d’intérêt ? Fatalitas ! Marine Le Pen reprend nos comparaisons entre les intérêts payés et le dépenses d’enseignement… mais pour assener le très conformiste « contexte de taux d’intérêt durablement élevés » : pas touche au capital ! Donc pas aux banques ni à la BCE. On n’agit pas pour abaisser les taux. La politique s’arrête là où les intérêts du capital commencent ;
- la dette, le problème ce serait son montant, pas le fait qu’elle a nourri le capital au lieu de développer le pays et les capacités humaines ;
- Silence radio sur le dollar et son impérialisme ;
- silence sur la BCE ;
- Silence sur la logique du capital : l’ennemi ? c’est le voisin (immigré, allocataire, pays d’à côté, etc.) : 4 axes pour s’en sortir (1) supprimer le « coût de l’immigration », chiffré à 16 milliards d’euros, (2) « lutter contre la fraude sociale et fiscale », (3) « recréation d’une économie de production » avec la « fin des normes » et la « préférence nationale » (4) réserver la dette au capital, pas aux dépenses d’avenir en capacités humaines (pré-recrutement, formation, etc.) : « le budget d’investissement pourrait seul être financé par la dette ». Ce dernier point est le plus grave ! C’est, à nouveau, tout le contraire de ce qui a permis de sortir des crises profondes : des avances pour le développement des capacités humaines et productives. IL n’est pas étonnant qu’elle prône le contraire de ce qui a été fait en 1944-45.
Globalement, ils cherchent tous à cacher les véritables enjeux économiques, orientent l’argent vers le capital avant tout et saupoudrent tout cela de petites compensations budgétaires et du très pervers et illusoire « plein-emploi », que nous récusons, car ce n’est ni un emploi pour toutes celles et tous ceux qui le souhaitent, ni un emploi de qualité, ni un emploi efficace pour le pays et la réponse aux besoins sociaux et écologiques.
D’où le besoin de « jouer notre basket », développer notre logique :
- commencer par l’emploi et les qualifications, pour une nouvelle industrialisation écologique et sociale ;
- développer les services publics ;
- avec des « avances » pour un financement à 0 %, en priorisant l’emploi et les qualifications, plutôt que le capital (utilisons le mot « avances » plutôt que le mot « dette » qui est culpabilisateur), aussi bien pour les services publics que pour la transformations écologique de l’industrie et de l’agriculture ;
- une émancipation du dollar US, ce qui nécessite une action internationale de l’UE en ce sens ;
- en utilisant la surface et les moyens que permet l’UE :
- surface monétaire donnée par l’euro et la BCE ;
- règles communes autres, à mettre en place dans l’espace UE : des règles de coopération et non des règles de concurrence.
- dénoncer le capital : ses prélèvements (ou son coût, comme on préfère), sa logique, ses pouvoirs.
La grande question politique, y compris pour la conjoncture française et pour conjurer la crise, c’est que l’UE change de cap vers une priorité aux services publics et au vivant (capacités humaines et écologie).
Notre proposition de réorientation du refinancement des banques par la BCE (en bleu sur le graphique) et celle de Fonds européen pour les services publics, financé à 0 % par la création monétaire de la BCE permettent cela.
Le Fonds peut être mis en place immédiatement, même à partir des traités existants (en s’appuyant juridiquement sur l’article 123.2 du traité de Lisbonne sur le fonctionnement de l’UE).
Nous cherchons et chercherons à construire des majorités d’idées et de bonnes volontés en ce sens dans les pays et au parlement européen, ainsi que des mobilisations. D’ailleurs cette proposition est reprise par le Manifeste du PGE, auquel appartiennent de nombreux partis européens de gauche (Die Linke d’Allemagne, Izquierda Unida d’Espagne, PC Autrichien, Rifondazione Communista d’Italie, Alliance Rouge-Verte du Danemark, Parti du Travail de Hongrie, Levice de Tchéquie, Syriza de Grèce, Levica de Slovénie).
Mis à jour le 29 février 2024
[1] Rappelons que si la valeur du capital augmente, tout en accroissant la richesse de ses détenteurs (dont une part est virtuelle) cela peut mettre en difficulté leur taux de profit (profit/capital) si la masse des profits n’augmente pas suffisamment. D’où, une forme de « course-poursuite » capital-profits…
[2] On considère usuellement qu’un pays est en récession lorsqu’il connaît deux trimestres de suite de recul de son PIB en volume (doctrine NBER).
[3] C’était seulement la quatrième de son histoire.
[4] Pas, ou très peu, de valeur ajoutée en face des dépenses militaires car les armes sont vendues à crédit… Sauf le jour où le « gain » est l’envahissement d’un pays, la prédation et les marchés qui en découlent…
[5] Rappelons que si la valeur du capital augmente, tout en accroissant la richesse de ses détenteurs (dont une part est virtuelle) cela peut mettre en difficulté leur taux de profit (profit/capital) si la masse des profits n’augmente pas suffisamment. D’où, une forme de « course-poursuite » capital-profits…
[6] L’exemple le plus parlant est peut-être celui des centrales nucléaires : la moitié du parc installé en France a été à l’arrêt en 2022 par déficit de soudeurs qualifiés. Cela entraîne des surcoûts à EDF, mais aussi un surcoût d’électricité pour tous les utilisateurs.
[7] Cet indicateur est la synthèse des questions posées aux chefs d’entreprises sur leurs perspectives d’activité, de carnet de commande, d’embauche et d’investissement dans les 3, voire 6, prochains mois
[8] Car cette révision à la baisse du PIB prévu accroît mécaniquement, mais très légèrement, le ratio dette/PIB.
[9] Cf. Tribune de Marine Le Pen dans Les Echos du 29 février (p. 13).
