Lénine théoricien de l’impérialisme ou capitalisme de monopole

Nous considérons ici l’apport de Lénine comme économiste et théoricien marxiste, en partant du deuxième volume de l’œuvre de Paul Boccara Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du capital, 2ème vol, Delga 2015, p.282 et s.[1]

En 1916, Vladimr Ilitch. Lénine écrit L’impérialisme, stade suprême du capitalisme publié en avril 1917 à Pétrograd et cité ici dans la traduction française des Editions Sociales, Paris, 1945. (Voir aussi, Œuvres choisies en deux volumes, tome I. Deuxième partie, Editions en langues étrangères, Moscou, 1953, p. 432 et suivantes). Cet ouvrage se réfère plus particulièrement au livre de J.A. Hobson, L’Impérialisme, Londres 1902 et à celui de Rudolf Hilferding, Le Capital financier, Vienne, 1910. Lénine définit le stade monopoliste ou impérialiste du capitalisme à partir de cinq caractères fondamentaux :

1- Concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique ;

2-Fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base du « capital financier » d’une oligarchie financière ;

3- L’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, acquiert une importance particulière ;

4- Formation d’unions internationales capitalistes monopolistes se partageant le monde ;

5-Achèvement du partage territorial du globe par les plus grandes puissances capitalistes » (Ibidem, p.80).

Il étudie particulièrement :

La concentration de la production et du capital et la création des monopoles.

Soulignant « le développement prodigieux de l’industrie et le processus extrêmement rapide de la concentration de la production dans des entreprises toujours plus grandes », Lénine déclare : « la concentration, arrivée à un certain degré de son développement, conduit d’elle- même, pour ainsi dire, tout droit au monopole » (Ouvrage cité, p.17-18).

Il cite une étude allemande sur la formation des monopoles qui précise que leur développement se situe lors de la « dépression » de « vingt- deux années » depuis 1873, sans bien sûr parler de la phase de tendance dépressive du cycle long.( Ibidem, p.21). Il évoque « les groupements capitalistes monopolistes- cartels, syndicats, trusts » (Ibidem, p.61). Il affirme : « S’il était nécessaire de définir aussi brièvement que possible l’impérialisme, il faudrait dire que l’impérialisme est le stade monopoliste du capitalisme » (Ibidem, p.79).

Il indique les « profits élevés, des profits de monopoles » (Ibidem, p.81). Et il avait noté, à propos de « capital monopolisateur », que, dans l’industrie, une branche l’ « industrie lourde » lève tribut sur toutes les autres » (Ibidem, p.35). Même s’il ne précise pas, pour autant, comme nous le ferons par la suite, le relèvement du taux de profit du fait de la « dévalorisation du capital » des capitaux dominés, à la valorisation par le profit diminuée.

Les banques, leur nouveau rôle et le capital financier.

Lénine indique que tandis que « les opérations bancaires se développent et se concentrent », « les banques … deviennent de tout-puissants monopoles » (Ibidem, p.29). Il se réfère notamment à Hilferding en le citant sur le « capital bancaire… qui se transforme en capital industriel » ce qu’il appelle le « capital financier » (Ibidem, p.43). Lénine souligne la « fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie » avec « la domination d’une oligarchie financière » (Ibidem, p.44). La fusion du capital bancaire et du capital industriel aboutit à la création du « capital financier » et d’une oligarchie financière.

Il évoque aussi le « système de participation » entre « société- mère… filiales …filiales des filiales », qui font qu’« on peut…sans posséder un très grand capital, avoir la haute main sur d’immenses domaines de la production » (Ibidem, p.44-45). Il déclare même, en particulier pour l’Allemagne, mais aussi en se référant à l’Angleterre et à la France, « on voit ainsi s’étendre rapidement le réseau serré des canaux financiers qui embrassent tout le pays, centralisant tous les capitaux et revenus » (Ibidem, p.32).

Il précise, à propos des émissions d’actions et de valeurs : « entre 1870 et 1880, la somme des émissions a augmenté dans le monde entier… mais au cours de la première décade du XXe siècle, la progression est formidable, près du double en dix ans. Le début du XXe siècle marque donc un tournant en ce qui concerne non seulement l‘extension de monopoles… mais aussi le développement du capital financier » (Ibidem, p.55).

Cependant, il ne traite pas de la dévalorisation de capitaux ne rapportant que l’intérêt pour les obligations et le capital bancaire emprunté, tendant à relever le taux de profit par leur utilisation dans l’industrie.

L’exportation des capitaux et le partage du monde.

L’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, acquiert une importance particulière. Lénine déclare ; « ce qui caractérise le capitalisme actuel… c’est l’exportation des capitaux » (Ibidem, p.56). Il se réfère, en fait, à ce sujet, à l’énorme suraccumulation des capitaux dans les pays développés « l’accumulation des capitaux atteint d’immenses proportions. Il se produit un énorme excédent de capitaux dans les pays avancés » (Ibidem, p.57).

Il explique qu’il s’agit d’ « augmenter [les]… profits par l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays arriérés » et que « la nécessité de l’exportation des capitaux est due à la « maturité excessive » du capitalisme dans certains pays où les placements « avantageux »… font défaut au capital » (Ibidem, p.57). Certes, il ne précise pas que les capitaux portés ne sont plus mis en valeur dans le pays exportateur où ils sont suraccumulés, c’est-à-dire y subissent une dévalorisation structurelle de capital, ou non‑valorisation pour se valoriser ailleurs.

Il évoque cependant « les ‘vieux’ pays colonisateurs », comme l’Angleterre ou la France, et leurs placements dans les colonies de façon particulièrement « avantageuse » (Ibidem, p.61). Et il souligne que « les pays exportateurs de capitaux se sont… partagé le monde » avec non seulement les colonies mais les « zones d’influence » (Ibidem, p.61) et l’« aggravation de la lutte pour le partage du monde » (Ibidem, p.70).

Il souligne, « la corrélation de l’impérialisme et du renforcement de l’oppression nationale », en se référant à Hilferding et en citant son affirmation selon laquelle « le capital importé intensifie les antagonismes et suscitant contre les intrus la résistance croissante des peuples éveillée à la conscience nationale » (Ibidem, p.108).

Enfin, cela conduit à la formation d’unions internationales capitalistes monopolistes se partageant le monde. Et à l’achèvement du partage territorial du globe par les plus grandes puissances capitalistes » (Ibidem, p.80).

La première guerre mondiale et le début de la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État.

Fin octobre 1917, Lénine, sous l’influence des transformations structurelles du capitalisme dans les conditions de la guerre mondiale, notamment en Allemagne, qu’il considère comme durables, évoque la transformation systémique du capitalisme monopoliste en ce qu’il appelle le « capitalisme monopoliste d’État ». Il considère cette transformation dans La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer » (in Lénine, Œuvres, tome 25, juin-septembre 1917, traduction française, Editions Sociales, Paris, Editions en langues étrangères, Moscou, p.347- 397).

Dans cet ouvrage, il cherche notamment à examiner l’appui possible sur cette transformation du système qui commence à se dessiner, afin de l’utiliser pour une autre construction sociale, fondée sur des « nationalisations » face aux immenses difficultés de la révolution en Russie en 1917.

Il part, tout particulièrement, du fait que « l’immense majorité des entreprises industrielles et commerciales ne travaillent plus à présent pour le ‘marché libre’, mais pour l’État, pour la guerre » (Ouvrage cité, p.370).

Il évoque aussi « la cartellisation forcée, c’est-à-dire le groupement forcé des industriels, par exemple en cartels… déjà pratiquement appliquée par l’Allemagne » (Ibidem, p.372).

Mais sur cette base, il ajoute, de façon suggestive : « Tout le monde parle de l’impérialisme. Mais l’impérialisme n’est autre chose que le capitalisme monopoliste. Que le capitalisme en Russie également, soit devenu monopoliste, voilà ce qu’attestent assez le ‘Prodougol’, le ‘Prodamet’, le syndicat de sucre, etc. Ce même syndicat du sucre nous fournit un exemple saisissant de la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État » (ibidem, p.388). De même, selon lui, ce que certains appellent « le socialisme de guerre » n’est-il en réalité que le capitalisme monopoliste d’État du temps de guerre » (Ibidem, p.388).

Il souligne d’ailleurs que c’est « la guerre, qui a extraordinairement accéléré la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État » (Ibidem, p.390). Et il répètera par la suite « devenu impérialisme, c’est-à-dire capitalisme de monopoles, le capitalisme s’est transformé sous l’influence de la guerre en capitalisme monopoliste d’État » (Œuvres, tome 26, p.406).

Bien sûr, il ne s’agit, dans ces considérations, que de brèves indications, mais suggestives d’une transformation systémique profonde qui s’annonce. Et par la suite, les travaux sur la phase du capitalisme monopoliste d’État seront particulièrement développés, en France par Paul Boccara. Et cela, surtout après les transformations structurelles en France, mais aussi en Europe et aux États-Unis, au sortir de la crise de l’entre-deux-guerres et au lendemain de la seconde guerre mondiale, avec en particulier les nationalisations, le secteur public et le financement public, la Sécurité sociale en France, mais aussi pour une part en Europe, jusqu’aux « Public utilities » aux États- Unis.


[1] Le présent extrait a été relu et présenté par Catherine Mills.