Le Moyen-Orient sur le chemin
de la « dédollarisation » ?

Marcelo Pereira Fernandes
Professeur Associé à l’Université Fédérale Rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ) et Professeur des Programmes de Post-graduation en Économie Régionale et Développement (PPGER) de l’UFRRJ, d’Economie Politique Internationale (PEPI) de l’UFRJ. Membre de la Coordination du Noyau d’Économie Politique & Développement de l’École Nationale João Amazonas

Les pays du Moyen-Orient sont à la recherche d’alternatives au dollar pour le commerce du pétrole. Que deux alliés historiques des États-Unis et grands exportateurs de pétrole, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, soient disposés à substituer le dollar dans leurs transactions commerciales, est un fait qui mérite attention. Traduction : Henri Blotnik

Sur l’étalon du dollar-flexible

Depuis la fin des années 1970, le Système Monétaire International (SMI) est placé sous l’égide de ce que nous appelons étalon du dollar flexible (Serrano, 2002). Au contraire des systèmes antérieurs basés sur les étalons or-livre ou or-dollar, il procure aux États-Unis une capacité d’endettement énorme parce que leur déficit externe peut être financé dans leur propre monnaie. Et, comme le dollar n’est plus convertible en or « one dollar as good as one dollar» les États-Unis peuvent, selon leurs intérêts, varier la parité du dollar par rapport aux monnaies des autres pays au moyen d’une simple manipulation des taux d’intérêt (Serrano, 2002). Cela révèle que l’acceptation du dollar comme « monnaie clé » du système ne se fonde pas sur sa capacité à maintenir une valeur stable comme pour les étalons monétaires antérieurs, mais plutôt par la possibilité d’accès à son marché financier, le plus profond et liquide du monde. De fait, un « privilège super exorbitant » conformément à ce qu’a pointé Strange (1987, p.569).

Le SMI est un système hiérarchique au sein duquel peu de monnaies font fonction de monnaie internationale – le dollar, l’euro, le yen japonais, la livre, et, plus récemment, le renmimbi, sont les principales – étant établi que le dollar occupe une position singulière en dominant amplement le libellé des titres financiers et des transactions commerciales, et en fonctionnant encore comme une réserve de valeur « universelle ». C’est la monnaie internationale par excellence, celle qui est en haut de la hiérarchie du SMI, jouant le rôle de « monnaie financière », servant de refuge sûr aux investisseurs durant les crises (Tavares; Melun, 1997).

Sanctions par l’intermédiaire du dollar : qui sera le prochain?

Toutefois,le SMI actuel est ébranlé dans la mesure où les Etats-Unis en viennent à utiliser le dollar comme une arme pour sanctionner des pays considérés comme hostiles, la Russie en étant l’exemple le plus récent et le plus important. La recherche d’alternatives à l’utilisation du dollar au Moyen-Orient doit être vue dans ce contexte de menaces de sanctions économiques unilatérales de Washington. C’est ce que l’on a appelé dédollarisation, qui ne signifie pas pour autant la fin du dollar ou de son importance dans le SMI.

Cependant, un changement dans la monnaie avec laquelle le pétrole est commercialisén’a rien d’anodin. Nous parlons d’un marché qui fonctionne en dollars depuis qu’en 1975 l’Arabie Saoudite, alors principal producteur de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), s’est mise d’accord avec les États-Unis pour que le commerce du pétrole soit réalisé exclusivement en dollars, poussant le cartel à faire de même la même année (Clark, 2005).

Dès lors, il ne s’agit pas d’un marché dans lequel les entreprises décident librement de la monnaie dans laquelle vendre leurs marchandises. C’est pourquoi, il n’est pas hors de propos de penser que l’Irak a été envahi en 2003 parce que Saddam Hussein aurait décidé de vendre le pétrole irakien en euros, comme le suppose Clark (2005). Il suffit de se rappeler qu’en 2018, l’Iran a été déconnecté pour la seconde fois du réseau SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) au moyen d’une décision unilatérale du gouvernement Trump (2017-2021), rendant son commerce extérieur énormément plus difficile, en particulier le commerce du pétrole qui représente près de 50  % des exportations iraniennes. En conséquence, l’Iran vit les recettes de ces exportations s’effondrer, entrant dans une crise économique sévère qui ne fut atténuée qu’après un accord de coopération de 25 années signé avec la Chine, qui inclut justement l’achat du pétrole iranien. Notons qu’alors ce sont les États-Unis qui tentèrent d’empêcher que l’Iran utilise le dollar, et non le contraire.

En 2019, les émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie Saoudite annoncèrent aussi leur souhait de vendre du pétrole dans d’autres monnaies. Les deux gouvernements réclamaient une loi qui puisse être approuvée par le Congrès nord-américain – la No Oil Producing and Exporting Cartels (NOPEC) qui exposerait les membres de l’OPEP à des procès anti trust des États-Unis. Cependant, le ministre de l’énergie, Suhail bin Mohammed al-Mazraoui rappelait l’essentiel: changer la monnaie du commerce est quelque chose de complexe qui ne se fait pas du jour au lendemain (Gardner, 2022 Nehme; Khalid, 2019).

Entre-temps, la conjoncture est en train de changer. Au commencement de 2023, le gouvernement saoudien informait à nouveau que le pays était disposé à vendre du pétrole en d’autres monnaies, comme l’euro ou le renmimbi. Dans le cas des EAU, il est encore plus significatif qu’en août 2023, le gouvernement indien ait informé que la compagnie pétrolière d’État, Indian Oil Corp., utiliserait la roupie pour acheter un million de barils de pétrole à la compagnie Compagnie Nationale de Pétrole d’Abou Dhabi, et pas en dollars (Inde, 2023). Ces deux pays, en plus de l’Iran, ont intégré les BRICS, ce qui pourra stimuler le commerce de pétrole dans des monnaies différentes. Y compris, le bloc a reconnu l’intérêt de créer une monnaie commune entre les participants – la R5, c’est le nom suggéré pour la monnaie des BRICS – et d’encourager le commerce en monnaie locale.

De plus, cela augmente l’influence de la Chine qui vient de manière planifiée de réaliser avec succès l’internationalisation du renmimbi. Ainsi, depuis 2016, le renmimbi fait partie du panier de monnaies qui compose les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) du Fonds Monétaire International (FMI), qui sont pris en compte dans les avoirs de réserve de tous les pays membres. Cela offre une alternative intéressante aux pays qui voudraient utiliser d’autres monnaies pour le commerce du pétrole, puisqu’auparavant cela semblait envisageable avec l’euro, la monnaie de pays qui ont aussi des intérêts impérialistes dans la région. Il est peu probable que le dollar ne soit plus la monnaie clé du système dans un futur proche. Mais il y a de fait une insatisfaction croissante face à la manière avec laquelle Washington utilise son pouvoir monétaire, en particulier dans cette région d’importance stratégique qu’est le Moyen-Orient.

Conformément à ce que nous commentons ci-dessus, les avantages des États-Unis découlant de la centralité du dollar sont gigantesques. C’est pourquoi, tout changement, même limité, qui réduirait ce pouvoir, a la force de créer encore plus de désordre dans le système international

Réferences

GARDNER, Timothy. Explainer: What is NOPEC, the U.S. bill to pressure the OPEC+ oil group?. Reuters, October 5, 2022. Disponível em: < https://www.reuters.com/world/us/what-is-nopec-us-bill-pressure-opec-oil-group-2022-10-05/ >. Acesso em: 26 de dezembro de 2023.

INDIA makes first crude oil payment to UAE in Indian rupees, Reuters, August 14, 2023. Disponível em: < https://www.reuters.com/business/energy/india-makes-first-crude-oil-payment-uae-indian-rupees-2023-08-14/#:~:text=Indian %20Oil %20Corp %20(IOC.,million %20rupees %20( %241.54 %20million) >. Acesso em: 28 de dezembro de 2023.

NEHME, Dahlia e KHALID, Tuqa. UAE says oil trading currency can’t be changed overnight. Financial Review, Apr 8, 2019. Disponível em: < https://www.afr.com/world/middle-east/uae-says-oil-trading-currency-can-t-be-changed-overnight-20190408-p51c58>. Acesso em: 26 de dezembro de 2023.

SERRANO, Franklin. 2002. “Do ouro imóvel ao dólar-flexível”. Economia e Sociedade, Campinas, v. 11, n. 2 (19), p. 237-253, jul/dez.

STRANGE, Susan. “Persistent Myth of Lost Hegemony.” International Organization, 41, 1987.

TAVARES, Maria da Conceição; MELIN, Luiz Eduardo. “Pós-escrito 1997: a reafirmação da hegemonia norte-americana”. In: TAVARES, Maria da Conceição; FIORI, Luís José. Poder e Dinheiro: uma economia política da globalização. Petrópolis, RJ: Vozes, 1997.