Thalia Denape
Exposé introductif présenté au webinaire Web’éco de la commission économique du PCF le 19 novembre 2024.
L’emploi est une question politique décisive car il est à la croisée des trois systèmes qui constituent notre civilisation.
Il est tout d’abord, de manière évidente, au cœur du système économique et de son efficacité. La quantité d’emploi que génère le système économique pour réaliser le travail et son contenu détermine la capacité d’un système économique à répondre aux besoins d’une population sur le long terme.
Mais il est aussi déterminant dans le système anthroponomique. L’anthroponomie désigne l’ensemble des aspects non-économiques de nos vies. Il est bien sûr en interaction étroite avec le système économique. Dans ce cadre, l’emploi est décisif sur le moment travail de nos vies. Le cadre de l’emploi définit les contours du lien social au travail, de l’identité des travailleurs et travailleuses. Par exemple, le lien entre le nouveau management et les conditions de travail est bien documenté par la sociologie du travail (voir notamment les travaux de Danièle Linhart) : Il organise la flexibilité du marché du travail, qui sert les intérêts du capital, casse les collectifs, intensifie le travail, précarise l’emploi, remet en question la solidarité nationale autour de la protection de l’emploi. Au-delà du moment travail, l’emploi joue un rôle profond sur les aspects hors-travail. Pour ne prendre que quelques exemples, ce que l’on met comme contenu derrière l’emploi agit sur les relations femmes – hommes et la gestion du temps de famille : les inégalités femmes/hommes découlent ainsi d’un retrait de l’emploi d’une partie des femmes pour assumer la charge d’élever les enfants. Les temps de loisirs et le rapport à la politique est aussi largement déterminé par l’organisation sociale du travail. L’abstention aux élections, par exemple, est étroitement liée aux problèmes d’intégration sociale. Lorsque l’emploi manque, les liens sociaux se dilatent et l’abstention grimpe.
Enfin, l’emploi est au cœur du système écologique. Le contenu que l’on donne à l’emploi agit sur notre système écologique : il détermine si l’emploi sert à détruire notre environnement ou à le préserver. L’emploi porte la responsabilité des entreprises, de l’État, des collectivités, dans le maintien de notre écosystème.
La question centrale d’aujourd’hui c’est le développement des capacités humaines, des emplois de qualité et dignes qui permettent l’émancipation au travail et hors du travail, plutôt que l’état de souffrance actuel. Ce n’est pas qu’un besoin pour l’ensemble des travailleurs et des travailleuses sur le plan personnel, mais c’est un besoin pour l’ensemble de la société.
L’emploi est victime néanmoins d’idées reçues, à gauche comme à droite, qui constituent des freins pour mener une campagne porteuse d’un véritable projet alternatif, radical et révolutionnaire.
Idée reçue n° 1 : « le coût du travail en France est le principal frein à la compétitivité des entreprises du fait de la concurrence des pays du Sud ».
L’emploi nécessite des dépenses du côté des entreprises à prévoir pour verser les salaires, la formation. Le travail n’est généralement pas, dans l’idéologie dominante, appréhendé comme une source de création de richesse, mais plutôt comme un coût. Ce coût serait alors considéré aujourd’hui comme trop élevé au vu des salaires bas appliqués par les pays du Sud. Cela obligerait les entreprises françaises à augmenter leurs prix et nuirait à notre compétitivité, c’est-à-dire notre capacité à exporter. Cela justifierait les politiques de baisse du coût du travail, d’exonérations de cotisations sociales qui vont aujourd’hui jusqu’à des salaires équivalent à 3,5 fois le SMIC.
Une des premières choses déjà à rappeler, c’est que le travail est ce qui créée la valeur. Le travail, s’il exige des dépenses pour le mettre en œuvre, ne peut pas être assimilé qu’à un coût. Des emplois de qualité, correctement rémunérés avec une forte protection sociale, sont des piliers d’une croissance économique durable, à condition que le contenu des emplois serve des logiques de réponses aux besoins sociaux, économiques et écologiques, plutôt que l’accumulation du profit. Ainsi, les politiques de baisse du coût du travail ont au final un effet modéré sur la compétitivité des entreprises, bien que non nul, mais au prix d’une détérioration de notre système de protection sociale, de création de « trappes à bas salaires » du fait que le dispositif encourage les employeurs à embaucher à des salaires bas, qui sont concernés par des exonérations de cotisations sociales employeurs. Ces aspects pèsent alors sur les potentialités de croissance future et donc les capacités à produire et exporter. C’est une fuite en avant d’un système à bout de souffle qui ne connaît qu’une recette : augmenter l’exploitation du travail pour échapper à la baisse des taux de profit. De plus, les dépenses pour l’emploi d’une main-d’œuvre demande des dépenses de la part des entreprises, mais ce n’est pas le seul coût auquel elles font face : le coût du capital pèse bien davantage sur les entreprises. Ce coût du capital, qui représente les prélèvement fait pour le capital (dividendes, charges d’intérêts, loyer, royalties) représentait 10 % de la valeur ajoutée en 1950 et représente en 2023 32 % de la valeur ajoutée (source : INSEE, comptes nationaux).
Idée reçue n° 2 : « il n’est pas possible d’augmenter l’emploi ET les salaires. Il faut au contraire baisser le coût du travail (les salaires) pour augmenter l’emploi ».
Ce présupposé vient d’une autre idée reçue : « les entreprises financent l’emploi et les salaires avec une réserve d’argent issue des ventes de la période précédente, qui est donc un stock limité qu’il faut répartir, ce qui nécessite des arbitrages ». Ainsi, dans la situation actuelle, si on suit cette logique, avec une croissance de la production faible à laquelle on assiste depuis plusieurs décennies (en France, 1,4 % en moyenne annuelle de 2010 à 2020, 0,76 % depuis 2020 ; 1,1 % de croissance du PIB sur 2024 d’après l’INSEE), il serait impossible d’avoir un financement suffisant pour créer des emplois et augmenter les salaires. Cette idée reçue s’applique également dans le cadre des administrations publiques et du budget de l’État et des collectivités territoriales : celui-ci serait fixé uniquement en fonction des recettes préexistantes, issues exclusivement de l’impôt, ce qui limiterait ainsi son utilisation et demanderait des arbitrages entre emploi et salaire (et cela, même si une révolution fiscale qui agisse sur la répartition efficacement en réduisant la pression sur les couches populaires et moyennes et en augmentant les efforts des couches les plus riches, permettrait une augmentation des recettes). Mais cette idée reçue vient d’une mauvaise compréhension du financement des entreprises et d’un État.
Le budget des entreprises et des administrations publiques ne fonctionne pas de la même manière qu’un budget d’un ménage. Les entreprises et l’État créent des richesses et financent cette création de richesse par anticipation, c’est-à-dire en faisant appel au crédit ou aux marchés financiers. Par exemple, d’après la Banque de France, dans un billet de février 2023[1], entre 1992 et 2016 en moyenne, un euro additionnel d’investissement dans les entreprises non cotées en Bourses est financé à hauteur de 43 % par du crédit bancaire, 17 % par d’autres dettes financières (par exemple obligataires), tandis que les fonds propres, le résultat net et la trésorerie disponible contribuent chacun à hauteur d’environ 10 %. Pour les entreprises cotées en Bourse, le recours au crédit bancaire représente 9 % seulement des investissements, tandis que le recours au marchés financiers représente 36 % du financement, les fonds propres, le résultat net et la trésorerie disponible représentent 42 % du financement. Si les modes de financement varient en fonction du type d’entreprise, il n’en demeure pas moins que le financement par des fonds propres et de l’argent « préexistant » est minoritaire : les entreprises trouvent des fonds majoritairement via les banques (par le crédit ou sur les marchés financiers où les banques fournissent des liquidités) qui créent l’argent par création monétaire. De leur côté, les ménages peuvent financer par le crédit une consommation par anticipation d’un revenu futur.
Ainsi, les entreprises et les États ont la possibilité d’avoir des dépenses qui précèdent la création de richesse en faisant des avances par création monétaire. C’est même nécessaire pour parvenir à réaliser leur croissance future. C’est ce qui a permis le développement massif des forces productrices. Mais cette création monétaire sert aujourd’hui à l’accumulation du capital. Les crédits sont conditionnés à des critères de rentabilité plutôt que des critères économiques, sociaux et environnementaux répondant aux besoins de la population, de sorte que pour l’instant la création monétaire n’est pas orientée correctement. Or, il serait tout à fait possible qu’elle serve pour l’emploi et les salaires : financer par des avances à la fois des embauches massives et l’augmentation des salaires. Ces avances permettront alors de créer les conditions de la production de richesse future car ce sont des dépenses pour l’emploi, donc créateur de richesse. C’est donc en donnant des leviers aux luttes sociales pour agir sur les décisions d’emplois, de formation et d’investissement qu’il sera possible d’inverser la logique.
Cela ne signifie pas que la création monétaire ne doive plus servir aux investissement : les machines permettent de démultiplier l’efficacité du travail humain. Aujourd’hui, on assiste à une baisse de productivité du capital du fait d’un sous-investissement dans des machines adaptées à une production qui fait sens pour répondre aux besoins, et au fait que la productivité est recherchée pour augmenter l’exploitation du travail, qui est aussi un facteur de la crise.
L’accès à des avances par crédit bancaire ou sur les marchés financiers coûte aujourd’hui cher surtout depuis la remontée des taux intérêts des banques centrales. Encore une fois, c’est le coût du capital qui pèse sur les capacités de développement des entreprises, de l’État et des collectivités territoriales, et non le travail.
Financer l’augmentation des emplois et des salaires, c’est possible mais c’est surtout la condition pour sortir de la crise structurelle du capitalisme. La logique de suraccumulation du capital aboutit à des entreprises et des services publics qui souffrent d’un manque d’effectif et d’une détérioration des conditions de travail. Cela tire la productivité globale vers le bas et donc la croissance, alors qu’il y a une nécessité d’une nouvelle croissance qui ne repose plus sur l’accumulation du capital (qui est inefficace et violent pour les être humains et la nature), mais qui repose sur les capacités humaines.
Idée reçue n° 3 : « les licenciements sont inévitables. Espérer la fin des licenciements est une utopie ».
Encore une fois, les licenciements sont le symptôme d’un système à bout de souffle. C’est l’aboutissement nécessaire d’un système économique qui repose sur une logique d’accumulation du capital au détriment du travail vivant : il est de plus en plus difficile de maintenir des taux de profit suffisants pour l’appétit des actionnaires. Ceux-ci vont user de moyens économiques et politiques afin de rétablir des taux de profit acceptables. Ce sont les emplois et les salaires qui vont servir d’ajustement afin de maintenir (pendant un temps) les taux de profit. Ainsi, on observe en parallèle des niveaux de revenus du capital (comme les dividendes) qui explosent, parallèlement à une pression à la baisse sur les salaires et au gel des embauches voire des licenciements. Aujourd’hui, malgré les subventions publiques très importantes dont ont bénéficié et bénéficient encore les entreprises (CICE puis exonération de cotisations sociales, prêts garantis, etc.), les entreprises ne parviennent toujours pas à rétablir des taux de profits acceptables et continuent de licencier. Aujourd’hui, c’est près de 150 000 emplois qui sont menacés par les nombreux plans de licenciements (Michelin, Auchan, Casino, Valéo, Arcelor Mittal, Vencorex, etc.), réduisant encore davantage le tissu industriel du pays. Le chômage est intrinsèquement lié au système capitaliste qui ne pourrait pas fonctionner sans celui-ci. En effet, le marché du travail repose sur l’idée que les femmes et hommes sont vendeur.s.e.s de leur force de travail, qu’ils commercialisent « librement » contre un salaire. Rien ne garantit que toute la force de travail disponible soit effectivement achetée, de la même manière qu’il n’est pas garanti que toutes les marchandises soient écoulées. La force de travail n’est rien d’autre qu’une marchandise parmi d’autres. Alors même qu’elle n’a rien de similaire car, encore une fois, elle est celle qui permet de créer toutes les autres. Le marché du travail sur lequel repose le système capitaliste porte donc en lui le chômage. Un dépassement du système capitaliste pour sortir de la régulation par le taux de profit pourrait supprimer l’existence du chômage. Le dépassement du marché du travail est rendu possible par le projet communiste et notamment la mise en place d’une sécurité emploi ou de formation.
Idée reçue n° 4 : « l’évolution technologique induit nécessairement une diminution de l’emploi et une augmentation du chômage. (robotisation, IA, etc.) ».
Les progrès technologiques, pourtant nécessaires afin d’améliorer les capacités humaines et produire plus efficacement dans l’objectif de répondre aux besoins de la population et de la nature, sont utilisés dans un système capitaliste pour remplacer le travail vivant, dans la concurrence entre les grands groupes internationaux. Historiquement, on distingue deux manières dont s’est réalisée la substitution du travail vivant par le travail mort : lors de la révolution industrielle, les machines ont remplacé les gestes des travailleurs. Aujourd’hui, les machines, les logiciels, etc remplacent l’activité du cerveau humain : c’est ce que l’on nomme la révolution informationnelle. Par exemple lorsqu’elles fournissent la formule d’un médicament. Les entreprises, avec le progrès technique, peuvent acquérir une place dominante sur les marchés internationaux. Dans la révolution informationnelle, on voit la création d’oligopoles mondiaux qui détiennent les informations. Ces informations peuvent être partagés sans coût donc cela pourrait permettre de nouvelles possibilités d’efficacité, de partage à la base d’un développement économique nouveau, mais pour se maintenir sur le marché mondial comme entreprise dominante, les multinationales dépensent des coûts financiers très importants afin d’élever leur valorisation en Bourse et d’échapper à la prédation. C’est une nouvelle contradiction. Pour maintenir leur position dominante et supporter les coûts financiers, les firmes vont encore utiliser l’emploi comme variable d’ajustement.
Aujourd’hui, c’est l’IA qui constituerait la technologie qui pourrait transformer les manières de produire. Elle entraîne légitimement des inquiétudes de la part des salariés sur le devenir de leur emploi. Les économistes orthodoxes se veulent rassurants en invoquant la rhétorique de la destruction créatrice : notion employée par Joseph Schumpeter, elle désigne le fait que des activités sont détruites par l’avancée technologique, mais d’autres activités naissent, ce qui aurait un effet nul sur l’emploi. Néanmoins, aujourd’hui aucune organisation sociale n’existe pour organiser l’intégration du progrès technique dans le système économique sans que cela soit par le fait de jeter les gens dans le chômage, comme une marchandise quelconque qui deviendrait inutile, augmenter la compétition et les inégalités qui en découlent entre les différentes couches du salariat pour l’accès à la formation et aux emplois qualifiés et bien rémunérés, et augmenter l’intensité du travail en restructurant les tâches des salariés.
Encore une fois, dans le capitalisme, c’est le chômage qui va servir d’ajustement. Le capitalisme ne connaît que ce mode de fonctionnement alors que la révolution informationnelle exigerait au contraire de développer les créativités humaines car étant donné que les gestes répétitifs sont maintenant tous intégrés par la machine, ce qui compte devient la création d’information inédite et singulière, non répétitive, et donc ce qui est singulier dans la personne : résolution de problèmes inattendus, analyse de la situation, solidarité, empathie, mais aussi coordination et centralisation de l’information, etc. Au contraire, la révolution informationnelle est utilisée pour renforcer l’exploitation plutôt que d’aller vers l’autonomie car elle est orientée par la boussole du taux de profit. Elle produit du chômage alors que c’est un gâchis de capacités qu’il serait pourtant essentiel de développer.
Idée reçue n° 5 : « l’augmentation de l’emploi va à contre-courant d’une transition écologique nécessaire qui nécessite une sobriété économique et la réduction de la production ».
Au contraire, la transformation écologique de la production nécessite énormément d’emplois, qui créeront des richesses nouvelles. Par exemple, dans le secteur de la rénovation thermique des bâtiment, France Stratégie estime que c’est entre 170 et 250 000 emplois qu’il faudra créer d’ici 2030[2]. Et ce n’est que dans un secteur. Il faudra embaucher dans le transport ferroviaire, transport collectif le plus écologique, dans l’agriculture, etc. Allier transition écologique et justice sociale ne se fera pas sans le développement des services publics qui nécessiteraient au bas mot 500 000 emplois. Ces emplois augmenteront le PIB car la valeur ajoutée, la valeur créée à partir du travail socialement organisé, augmentera. C’est donc tout l’inverse de la sobriété. Ce n’est pas la sobriété qu’il faut porter mais un autre type de production, car si certaines productions devront effectivement baisser voire disparaître si elles contribuent à la détérioration de l’environnement, la plupart suivront une logique de transformation, nécessitant une création et un enrichissement de l’emploi sans précédent.
Idée reçue n° 6 : « Il faut défendre le travail plutôt que l’emploi ».
Le travail est l’activité humaine créatrice de richesse. Mais le travail est ambivalent : il est à la fois source d’un potentiel de créativité, d’un potentiel d’émancipation des êtres humains qui s’éprouvent par le travail et se réalisent par celui-ci ; mais c’est aussi une source d’aliénation dans le sens où l’organisation du travail peut mener à la surexploitation, à une injonction à la productivité, qui va empiéter sur tous les aspects de la vie, au-delà du travail, et à l’épuisement de la nature. L’augmentation du temps de travail est aussi un moyen d’augmenter l’exploitation des salariés. Le travail est nécessaire, mais reste le royaume de la contrainte, de l’effort et de la souffrance, que l’on oppose au repos, aux loisirs. Le travail est aussi plus ou moins efficace en fonction du type d’investissement qui est réalisé, de la formation et de l’organisation du travail.
Aujourd’hui, une partie du travail s’inscrit dans une organisation sociale qui est l’emploi. Mais une partie échappe encore à l’emploi, comme le travail domestique. Le fait que le travail domestique échappe à toute organisation sociale pèse sur la vie des femmes et diminue leur temps de repos, de loisir, d’engagement associatif, syndical ou politique. Il est donc possible d’avoir du travail, et beaucoup de travail, sans que celui-ci soit un emploi. L’emploi est au travail son organisation sociale : il est déclaré, légal et rémunéré ; il est défini dans le cadre du droit avec des obligations du côté des entreprises obtenues par les luttes qui donnent des droits (durée limitée du temps de travail, prise en charge des accidents du travail, accès à la retraite, cotisation santé, etc.). Si on prend encore l’exemple des femmes, une partie du travail domestique a été intégré dans l’emploi aujourd’hui, notamment via les services publics (puériculture, éducation nationale, assistance à la personne notamment), mais aussi dans les entreprises (notamment l’entretien). L’emploi a permis alors aux femmes d’échapper à une partie du travail domestique et de la contrainte qu’il représentait. Ces emplois sont encore insuffisants et tous les ménages ne peuvent en profiter. Ces emplois sont néanmoins mal rémunérés, quasi-exclusivement exercés par des femmes qui n’ont pas accès à des formations de qualités et aboutissent à la persistance d’une couche du salariat précaire. De plus, dans l’emploi, on peut avoir trop de travail car il n’y a pas assez d’emplois créés : la quantité de travail nécessaire est limitée seulement par les besoins qui existent dans la société, alors que l’emploi, lui, est limité et permet un partage du travail. Enfin, le « bore-out » ou « l’épuisement professionnel par l’ennui » a aussi mis en avant l’existence d’emploi sans réel travail, ou avec un travail qui a peu de sens. Il faut donc défendre la reconnaissance d’un travail d’un contenu nouveau dans l’emploi, la hausse des salaires, les services publics et la formation.
La défense du travail, sans référence à l’emploi et à l’amélioration de son contenu, a une visée réactionnaire : la transformation de « Pôle emploi » en « France Travail », qui accompagne la « criminalisation » de plus en plus poussée des chômeurs n’en est qu’un exemple qui doit nous alerter.
Idée reçue n° 7 : « Il faut atteindre le plein-emploi ».
L’emploi cristallise les rapports de forces de classes et les luttes idéologiques. Ainsi, la notion de plein-emploi désigne chez les économistes orthodoxes, défenseurs du capital, un taux de chômage autour de 5 %. En effet, ils ne conçoivent pas l’idée d’un système économique sans chômage qui est, dans leur conception, essentiel au fonctionnement du système, notamment, comme nous l’avons vu, pour absorber les changements technologiques. Un chômage nul n’est pas un signe de bonne santé de l’économie capitaliste. Ainsi, au lieu de défendre l’emploi pour tous (qui est vain dans un régime capitaliste et qui ne change pas la logique du système), il serait plus pertinent de porter un projet qui aboutisse au dépassement du marché du travail, du salariat, et à la suppression du chômage.
Idée reçue n° 8 : « Il faut agir pour l’emploi pour relancer la demande ».
A gauche, trop souvent, l’analyse se limite à considérer l’importance de l’emploi uniquement par le revenu qu’il permet d’obtenir. Celui-ci permet, au-delà de la simple dignité humaine, à une demande d’exister afin d’écouler la production. Keynes insistait particulièrement sur cette fonction de l’emploi, à raison. Mais l’intérêt de l’emploi va bien au-delà d’une vision humaniste pour la dignité humaine et d’une vision économique restreinte à la demande. Rappelons-le : le travail, qui est organisé socialement dans le cadre de l’emploi, est créateur de valeur. L’emploi est donc aussi le levier de transformation de la production et donc d’une transformation de l’offre. Parvenir à décider de la formation et des créations d’emplois, de l’investissement matériel nécessaire pour accompagner ces emplois, par une maîtrise notamment des financements et des critères pour une autre production qui répond aux besoins sociaux, économiques et écologiques, c’est agir pour une autre offre. Cela donne une autre place aux luttes dans le pays : d’une simple position défensive de préservation d’un revenu et d’une demande à une position offensive pour une autre production, pour l’industrie et les services publics. Cela donne aussi une perspective de lutte dans les entreprises, pour orienter les décisions, et pour une planification décentralisée, plutôt que de s’en remettre uniquement à l’action de l’État central (qui sera également nécessaire).
Encadré : Le projet communiste pour l’emploi
Commençons par l’emploi!
Des mesures d’urgence
- un moratoire pour les licenciements ;
- la transparence sur les aides publiques données aux entreprises qui suppriment des emplois et renégociation/ arrêt des aides en fonction des critères sociaux et écologiques ;
- création de comités pour l’emploi.
Des mesures structurelles :
- une sécurité d’emploi ou de formation ;
- une démocratie nouvelle dans les entreprises et les territoires, avec des pouvoirs nouveaux pour les salariés (capables d’agir sur les décisions d’emploi), des conférences pour l’emploi la formation et la transformation écologique de la production ;
- de nouveaux critères de gestion des entreprises ;
- la modulation des impôts et cotisations pour les entreprises selon des critères sociaux, économiques et écologiques (dont la création d’emploi de qualité, qui respectent des critères écologiques) ;
- l’utilisation du crédit et la mise en place d’une sélectivité du crédit au service des besoins économiques, sociaux et écologiques.
[1] https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/comment-les-entreprises-financent-elles-leur-investissement
[2] https://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-2023-note_danalyse_ndeg126-septembre_0.pdf
