Frédéric BOCCARA
Comme le dit une chanson brésilienne pour conjurer solitude et désillusion (Dança da solidão, de Paulihno da Viola) : « Quando penso no futuro, não me esqueço meu passsado » (quand je pense au futur je n’oublie pas mon passé).
L’ambition communiste a connu différentes étapes. Sans remonter à l’antiquité ou au moyen-âge, celle du Manifeste du parti communiste, de Marx et Engels, publié en 1848, en a été une très importante. Celle de la révolution russe de 1917, fille de la Commune de Paris, de la Révolution française, du marxisme et des combats contre l’oppression dans l’empire tsariste en fut aussi une, décisive. Elle a amené, en France, la création du PCF, en 1920.
A chaque nouvelle étape de l’ambition communiste sont associées trois composantes : novation d’idées, mouvement social populaire et nouvelle étape d’organisation politique. On ne peut pas traiter ces trois composantes séparément. Elles rencontrent à chaque fois des exigences profondes, « objectives », montant de la société. Dans le même temps, les transformations du parti révolutionnaire ne se produisent pas sans hésitations, bégaiements, voire retours en arrière.
Du bon usage des défaites passées pour réussir une révolution
Les exigences profondes « objectives » proviennent de la maturation sociale – ce fameux moment où le développement des forces productives sociales entre en contradiction avec les rapports sociaux de production et de distribution existants. Cette maturation sociale ouvre à une crise (voir encadré). Cette crise – systémique – exige alors des transformations tout aussi systémiques, de nature révolutionnaire. C’est-à-dire en renversant d’une façon ou d’une autre la logique profonde du système, en l’inversant : priorité au développement des capacités humaines et aux ressources pour le vivant, au lieu de la priorité au profit et à l’accumulation du capital.
A chaque fois, il a été indispensable de s’approprier de façon critique les expériences passées et d’en tirer les leçons. Souvent à la suite d’une série d’échecs ou défaites.
Ainsi Marx écrit-il sur les défaites de 1848 « Ce qui succomba dans ces défaites, ce ne fut pas la révolution elle-même, ce furent les accessoires révolutionnaires qui dataient de l’époque précédente. Ils provenaient de rapports sociaux confus, les antagonismes de classe ne s’accusaient pas encore nettement. Avant la révolution de Février, le parti révolutionnaire ne s’était pas encore défait des personnalités, des illusions, de certaines idées, de certains projets » (Les luttes de classe en France, 1848-1850).
Nous sommes à un moment similaire, même si les défaites sont plus étalées dans le temps (depuis 1982-83), avec des transformations très profondes du capitalisme (au cœur desquelles plusieurs révolutions des forces productives sociale : la révolution informationnelle, la révolution écologique, la révolution monétaire et la révolution démographique), une crise systémique à la profondeur peut-être inédite, et avec des institutions de la 5ème République qui persistent, durent et résistent, institutions dont le PCF fait partie à son corps longtemps défendant. C’est pourquoi il est intéressant de revenir sur les transformations passées du parti révolutionnaire.
Le PCF n’est pas né communiste, il l’est devenu
Quand, en 1920, le congrès de la SFIO fait le choix de l’Internationale communiste, le parti qui en sort n’est pas encore véritablement un parti communiste. Il va devoir se construire, tâtonner à travers un processus créatif, fait aussi d’erreurs et d’essais. De même, quand en octobre 2018 les communistes choisissent Le Manifeste du parti communiste du XXIe siècle à une majorité relative de 42 % comme texte de base commune, pour guérir en quelque sorte le parti de sa dilution tant dans le Front de gauche que dans les institutions de la 5ème République, le PCF n’est pas encore guéri, loin de là.
Voir ce qui s’est passé dans les années 1920-36, mais aussi durant 1939-44, peut nous aider à dépassionner les débats actuels et à identifier quelques enjeux.
Trois faits, ou ensembles de faits, sont à noter dans les débuts du PCF.
Premier fait, le PCF ne devient un parti marxiste que progressivement. La mise en place des « écoles » du parti et ce qu’on a appelé la bolchévisation va jouer un rôle déterminant. Or, celle-ci n’intervient qu’à partir de 1924, et progressivement jusque dans les années 1930. D’abord bolchévisation, avec pas mal d’étroitesse. A partir des années 1930, elle conjugue beaucoup plus formation pratique et formation théorique aux principes du marxisme. La formation théorique combine un apprentissage des principes et règles du parti, comme le « centralisme démocratique » ; une appropriation des éléments majeurs de la « politique du parti », ses différences avec les autres partis ; et les principes du marxisme, tout particulièrement la philosophie, avec le matérialisme dialectique et historique, et l’économie politique, avec tout particulièrement l’explication de la plus-value et de son origine. Cette explication a participé de façon décisive à la construction d’une conscience de classe dans l’ensemble du pays, à son renforcement, et à la compréhension du fonctionnement du capitalisme, en lien avec les luttes pratiques. La théorie est un peu une boussole qui aide à comprendre (la logique de la société, ses contradictions, ce que cherchent les luttes), à s’orienter et à agir, si on ne la prend pas de façon dogmatique. Elle est indispensable pour éviter la récupération politique au service du capital et par les forces dominantes.
Cette dimension théorique de la formation est insuffisamment vue. Elle est minorée dans les travaux d’histoire sur le PCF et sur ses écoles, qui les réduisent à un formatage idéologique, ce qu’elles n’étaient que pour partie. Ces mêmes critiques ont été utilisées dans le parti pour justifier dans les années 2000 la fermeture des écoles, puis une relativisation de la partie économique des formations, au profit d’un certain éclectisme des sujets, et l’éviction des propositions et positions politiques du parti dans la formation, un recul de la philosophie marxiste au profit du simple « matérialisme ». Revenons aux années 1930. Il a donc fallu un temps avant que le marxisme commence à être diffusé dans le corps militant du PCF (ainsi que celui de la CGT) et cette diffusion a participé du redressement considérable du PCF à partir du milieu des années 1930.
Deuxième fait, le PCF tâtonne considérablement avant de trouver le « bon » secrétaire général. Et, entre temps, il a plus été déstabilisé par ses mauvais secrétaires généraux et leur politique, ou leur comportement, que par les remous, débats et dissensions qu’impliquent la mise en cause du numéro un[1]. Ainsi le secrétaire général élu en 1920, Frossard, ancien « socialiste patriote », est sans cesse tenté par un retour vers ses camarades SFIO d’hier, via des combinaisons avec le groupe socialiste à la Chambre. Treint de la fédération de la Seine, qui est ensuite secrétaire général (1923-26), d’abord aux côtés de Frossard, puis de Sellier car Frossard démissionne, est caractérisé ainsi par le délégué de l’internationale : cet « ancien instituteur et ancien officier avait tous les défauts d’un pion et d’un adjudant » (Humbert-Droz, p. 203). Le grand Pierre Sémard, qui fut secrétaire général de la fédération des cheminots fusillé plus tard par les nazis, n’a pas non plus convaincu dans sa tâche (1926-29), mais il a apporté un tout autre esprit et il s’entoure de Duclos, Frachon, Thorez au bureau politique, tandis que Tillon est élu au comité central, puis au bureau politique en 1932. L’épisode du « groupe Barbé-Célor », qui fonctionne comme un cabinet fantôme se réunissant avant les réunions des instances pour les piloter, a marqué les esprits. D’autant plus que Barbé a ensuite été secrétaire général du parti fasciste présidé par Doriot, le PPF [2]. Il a fallu l’arrivée de Maurice Thorez comme secrétaire général (1931-1932), d’origine ouvrière mais profondément intellectuel, formé au marxisme et curieux de bien des débats et travaux théoriques, pour que les choses se stabilisent.
C’est que, pour reprendre les termes de Humbert-Droz, « la majorité qui s’était rassemblée autour des thèses de Moscou était généralement hétérogène (…). Il fallut donc que l’Internationale communiste combattît (…) l’opportunisme des partis majoritaires [c’est-à-dire ceux en faveur de l’Internationale communiste] … lcette hétérogénéité fondamentale du Parti communiste français issu du congrès de Tours, nous allons effectivement la déceler dans toutes les querelles dont retentissent les années ultérieures » (p. 15-16). « Participation à la vie nationale ou repliement sur soi, unité ouvrière ou bolchévisation, ce sont là les choix que le PCF a trouvé à tous les tournants ultérieurs de son histoire ». Par ailleurs, note-t-il, « Les textes publiés par la presse officielle, les discours prononcés (…) ne sont que le résultat de compromis obtenus après d’âpres luttes de fractions (…) Il était relativement facile de s’unir sur un projet de thèse mais la répartition des fonctions et des tâches remettait souvent tout en question et la lutte pour le pouvoir dans le parti jouait un rôle plus important que l’action contre la bourgeoisie » (p. 19).
Alliance entre certains intellectuels et la classe ouvrière
En revanche, ce que l’on voit c’est que dans une période de tangage idéologique, de « temps déraisonnable » comme dans les années 1930 où certains en était à « n’y comprendre rien » car « on prenait les loups pour des chiens, tout changeait de pôle et d’épaule » (Aragon) le profil d’un dirigeant comme Thorez est celui de quelqu’un de très formé intellectuellement et idéologiquement, lié aux luttes (il a été emprisonné pour cela), qui a travaillé un certain temps et qui n’est d’emblée ni un parlementaire, ni même un élu municipal. Dans les reconstructions ultérieures (Fils du Peuple) se forgera l’histoire d’un pur ouvrier, mineur. C’est plutôt de son milieu d’origine qu’il s’agit que de ce qu’il est véritablement, un intellectuel d’origine ouvrière et d’une grande curiosité, qui travaillera sans cesse[3], au moment où il s’affirme comme premier dirigeant du PCF. Plusieurs autres membres du secrétariat comme Tillon, Marty, Frachon, Marrane ou Monmousseau sont très liés aux luttes et au mouvement social, tandis que l’Internationale, qui regorge d’intellectuels, forme et suit les dirigeants.
Cela n’est pas sans rappeler d’autres époques. Ainsi Jaurès est dans les luttes et c’est un intellectuel. Lénine aussi est dans les luttes et il est un intellectuel. Alors qu’aux débuts de son action politique le mouvement russe est idéologiquement désarmé et très éclectique, Lénine choisit de travailler la théorie marxiste, analyse l’économie russe (son ouvrage Le développement du capitalisme en Russie) et surtout il consacre une énergie considérable à diffuser et pédagogiser le marxisme. Contrairement aux reconstructions ouvriériste, l’alliance d’intellectuels avec la classe ouvrière est décisive car la jonction entre novation théorique et lutte de classes est, elle-même, décisive pour la transformation révolutionnaiElle nécessite un dialogue incessant, mais il faut bien une maîtrise intellectuelle pour comprendre ce qu’on veut changer et où l’on va. Un exemple emblématique en est Marx. Mais Babeuf, sur un autre registre, avait exercé, comme juriste et géomètre, expert des droits féodaux, une des professions intellectuelles de l’Ancien régime avant devenir journaliste et théoricien révolutionnaire. Jaurès vient après le Second empire et la défaite de la Commune de Paris, Lénine après les échecs des tentatives conspiratrices de Narodnaia Volia, Marx après l’échec de 1848.
En 1920, le mouvement révolutionnaire communiste est tout à la fois confronté à l’échec – la faillite – de la social-démocratie qui a sombré dans l’Union sacrée et la collaboration de classe, durant première guerre mondiale ; à une transformation considérable du capitalisme avec la très grande industrie, le capital financier et l’impérialisme ; et confronté à une crise qui commence à se profiler alors que se cherche un nouveau type de capitalisme pour y répondre, capitalisme que Lénine appellera (en 1917) le CME, capitalisme monopoliste d’Etat.
Aujourd’hui, nous sommes profondément marqués par les échecs et faillites des gauches gouvernementales en France, comme des expériences soviétiques et social-démocrates à l’étranger, jusqu’à l’échec de Syriza et de la gauche européenne (voire mondiale) face à la crise financière de 2008 ; par la transformation profonde de l’économie, jusqu’à des transformations radicales des forces productives, tout du moins en germe, avec les révolutions informationnelle, démographique, monétaire et écologique.
« Pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire »
Troisième fait. Il y a eu en France un corpus théorique important qui a été développé, au-delà de Marx, en partie sous l’effet des transformations sociales, de la crise et des circonstances – expériences avec leurs réussites et échecs. Il est le fruit d’évolutions et de remises en cause au feu de l’expérience politique pratique et des transformations de la société. On peut dans ce sens suivre à la trace l’évolution de la conception des nationalisations au PCF (cf. mon article dans Cause Commune n°44, été 2025). Mais on pourrait aussi parler du chemin qui a conduit du plein-emploi à la Sécurité d’emploi ou de formation. Ou encore de la question des critères de gestion des entreprises, ou de celle de la monnaie et du crédit.
Ce corpus est tout autre chose que les « accessoires révolutionnaires » que dénonce Marx, les « marqueurs », mots et formules creuses qu’il peut être commode d’agiter pour masquer un vide de fond et une non-radicalité.
- Il demande à être maîtrisé et à être approprié par le mouvement social révolutionnaire et communiste. C’est d’abord le recentrage de la focale sur le taux de profit : c’est lui le régulateur décisif à tous les niveaux. Il caractérise le capitalisme avec, comme corollaire, tout le processus de suraccumulation-dévalorisation du capital.
- C’est ensuite de désigner l’utilisation de l’argent par les entreprises et les banques comme pouvoir décisif dans cette logique, avec le monopole de cette utilisation par le grand patronat, par certaines institutions pour la rentabilité des capitaux (le taux de profit) avec l’appui massif de l’Etat du CME. Derrière cela, c’est le double enjeu d’une démocratie d’un type nouveau, d’intervention et de concertation, concernant tout autant les institutions publiques « politiques », que les entreprises et les banques ; et celui de nouveaux critères de financement et de gestion des entreprises.
- C’est la théorie de la révolution informationnelle.
- Et c’est donc la nature de la crise du capitalisme et du libéralisme mondialisés : crise de suraccumulation, crise de sens (travail, écologie, rapports humains), crise d’efficacité, et crise du monopole informationnel liée au refoulement de l’exigence de priorité aux capacités humaines et aux dépenses pour celles-ci, exigence qui est au cœur de la révolution informationnelle et de son efficacité possible. Bref, le nouveau monde est refoulé par l’ancien et sa culture du capital.
- C’est donc le capital (coûts, logique, pouvoirs) qui joue contre l’ensemble de la société, unifiant – potentiellement – dans leur diversité l’immense majorité des couches et classes de la société, avec au cœur la réduction de la personne humaine à une force de travail – marchandise fictive –, alors que la personne humaine et ses capacités débordent ce cadre marchand et chosifiant, devenu de nos jours si étroit et pervers. Il demande à être dépassé. Cette réduction touche avant tout la classe ouvrière, au sens large, mais s’étend plus ou moins à tout le salariat. Ceci alors que progressent en même temps l’inclusion de presque toute la société dans un rapport au service direct du capital (ressemblant à un rapport d’exploitation) ; la prolétarisation de toutes les professions et leur intellectualisation ; l’intégration des couches supérieures au capital financier et à ses bénéfices ; les oppositions entre les exploités (chômeurs «et « assistés » contre salariés, plus ou immigrés contre les autres, etc.). C’est la base, non d’une fusion de classes, mais d’une alliance de classe moderne et de rapprochements contre le capital, en faveur des capacités humaines et de tout le vivant.
- C’est pour le XXIe siècle la triple visée d’une sécurité d’emploi ou de formation ; d’un développement généralisé des services publics ; d’un monde de partage et de coopération, mettant en leur cœur le développement de toutes les capacités humaines, la démocratie et l’écologie. Il s’agit d’une véritable novation révolutionnaire qu’il faut être en mesure de porter, tant par celles et ceux qui impulsent l’activité du parti révolutionnaire, que par l’orientation de celui-ci ou par son organisation et sa structuration.
- D’où aussi tout une visée cohérente de l’économie concernant les objectifs, mais aussi les moyens et les pouvoirs pour aller vers cette visée. Ceci constitue une visée renouvelée, avec des batailles qui sont autant de chantiers impliquant des propositions économiques d’une tout autre utilisation de l’argent des entreprises, des banques et des fonds publics, selon des critères d’efficacité sociale et écologique :
- des nationalisations d’appropriation publique et sociale, avec la mise en œuvre de critères d’efficacité, alternatifs à la rentabilité financière et avec des pouvoirs étendus d’interventions par dans les gestions par les salariés ;
- une planification, mais démocratique et stratégique, selon des critères précis, avec des engagements en lien avec un financement incitatif ou pénalisant et un suivi démocratique des engagements pris ;
- de nouveaux services publics, profondément démocratisés, visant le développement humain et celui des biens communs ;
- un financement émancipé des marchés financiers, à différents niveaux (régional, national, zonal, mondial), reposant sur la création monétaire avec de tout autres critères de financement, impliquant à la fois une bataille politique radicale sur les banques et le crédit, leur nationalisation pour qu’elles pratiquent un tout autre crédit, une bataille sur les banques centrales, une bataille sur le FMI, mais aussi, des fonds régionaux ou nationaux, en levier sur le crédit des banques ;
- une tout autre mondialisation, s’opposant à l’impérialisme, de partage et de développement des biens communs, ce qui implique de nouvelles institutions (depuis une transformation profonde de l’Union Européenne jusqu’à une monnaie commune mondiale de promotion des biens communs et de l’emploi.
Cela doit se retrouver dans les batailles à tous les différents niveaux : luttes territoriales ; batailles dans les entreprises et sur celles-ci ; batailles lorsque sont occupées des positions de pouvoir politique, local, régional ou national ; batailles transversales européennes et batailles mondiales. Ce n’est pas le tout ou rien de « prendre ou pas le pouvoir ». C’est une pédagogie politique d’explications et de convictions, c’est une confrontation dans chaque bataille, jusque sur les projets et pour impulser des concertations transversales. Cela implique de transformer l’action des entreprises et des banques, et donc de conquérir des pouvoirs politiques pour que les citoyen.ne.s et travaillleur.se.s puissent intervenir sur elles et qu’elles se transforment profondément. Il y a là une profonde dimension autogestionnaire et d’auto-gouvernement.
Il s’agirait ainsi de dépasser l’alternance entre priorité aux « valeurs universelles » et repli sur la « pureté de classe » : ni dilution, ni régression, mais novation pour répondre aux défis profonds du XXIe siècle. C’est ainsi, à partir d’une bataille de classe contre le capital, porter le flambeau d’une toute autre conception de l’intérêt général de l’ensemble de la société, la mobiliser et permettre l’intervention de chacune et chacun pour changer cette société et sa propre vie.
Encadré
Forces productives sociales, rapports sociaux et régulation
« Le moment d’une crise sociale de ce genre est venu, lorsque s’approfondissent la contradiction et l’opposition entre les rapports de distribution, partant l’aspect historique défini des rapports de production correspondant, et les forces productives, la capacité de production et le développement de leurs agents. Le développement matériel de la production et sa forme sociale entrent alors en conflit » (Le Capital, Livre III, chapitre 51, p. 795 de l’édition de poche de 1976, Editions Sociales).
Ces phrases du dernier chapitre complet du Capital, publié en 1894 par Engels, écrites par Marx à la fin de sa vie de lutte et de recherches, en sont une sorte de conclusion, très systémique et originale. A l’opposé du positivisme et du mécanicisme qui pouvaient dominer. Elles enrichissent et élargissent l’analyse qu’il faisait en 1859 où il écrivait « De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports [de production] en deviennent des entraves » (Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, K. Marx, 1859). Cet enrichissement porte sur au moins deux points :
- l’adjonction des rapports sociaux de distribution aux rapports sociaux de production ;
- le rôle décisif du taux de profit pour déterminer et orienter la reproduction du système.
Il écrit : « le profit apparaît donc ici comme le facteur principal, non de la distribution des produits, mais de leur production elle-même, comme un élément de la répartition des capitaux dans les diverses sphères de production ». Profit qu’il désigne ainsi « Cette forme définie de la plus-value suppose que la création de nouveaux moyens de production se fait suivant le mode capitaliste ; il s’agit d’un rapport qui domine donc la reproduction », « le profit n’est pas une simple catégorie de répartition du produit consommable par l’individu » (Le Capital, Livre III, p. 794).
Ce rôle du taux de profit, et du « capital comme valeur créatrice de valeur et de plus-value » est au cœur de la « régulation » capitaliste, pour reprendre la terminologie de Paul Boccara [mais le terme est employé par Marx dans ce chapitre. Il parle notamment des « prix régulateurs »] qui a montré, que c’est la « régulation » qui était omise auparavant (dans le texte de 1859, qui précède Le Capital et reprend les analyses du néo-ricardien Jones). Le combattre est au cœur des ambitions révolutionnaires qu’on ne peut réduire à des nationalisations et de la planification (comme l’a montré l’échec de la politique de 1981-1982). La régulation (par le taux de profit) est précisément ce qui relie développement des forces productives et rapport sociaux. Transformer radicalement, c’est imposer un autre type de régulation que par le taux de profit, une régulation par le développement humain et l’efficacité sociale et écologique. Elle est ce qui a commencé à être – certes insuffisamment – transformé après 1944-1945, avec, tout particulièrement, d’une part des nationalisations industrielles et bancaires fonctionnant à taux de profit réduit et d’autre part la création de la sécurité sociale, avec la cotisation sociale amenant à inclure dans le prix même des produits un « précompte » pour le développement humain et non pour le capital, comme utilisation de l’excédent dégagé au-delà des salaires versés.
[1] L’ouvrage de celui qui a été délégué de l’Internationale à Paris à partir de 1922 auprès du PCF, le montre bien(« L’œil de Moscou » à Paris, Jules Humbert-Droz ancien secrétaire de l’Internationale communiste, collection Archives Gallimard, 1964).
[2] Parti populaire français, désigné dans Wikipédia comme « nationaliste, anticapitaliste et plus ou moins pacifiste ». Il n’envisage pas de nationalisation, ménage le patronat et le profit.
[3] Par exemple, il aurait appris l’alsacien lorsqu’il suivait la fédération du Bas-Rhin pour comprendre ce que se disaient entre eux les camarades. A la fin de sa vie, il apprendra le latin avec Georges Cogniot.

Mon cher Frédéric, j’ai envie d’ajouter à ton historique du mouvement révolutionnaire français et son évolution vers le communisme, une dimension peu révélée et pourtant à mon avis significative : Le communisme, oui, fut une longue maturation et construction, marqué par plusieurs datations identitaires. 1848, certes, le « Manifeste », mais aussi, bien avant l’adhésion du PCF à la troisième Internationale Communiste, en 1920, date fondatrice, s’il en fut, il y eut la constitution, par Marx de la première Internationale Communiste, qui transforma « L’Internationale Ouvrière » et les « Ligues révolutionnaires factieuses et clandestines » en Partis Communistes. Marx, en avril 1871, décide de convoquer un Congrès extraordinaire, après l’échec de la Commune de Paris, dans un affrontement « mortel », avec Bakounine, dira ce dernier plus tard, qui s’y opposa farouchement. Importante cette datation, car Marx, tirant analyse de la légitimité de la Commune de Paris, élue par le peuple de paris, on l’oublie trop souvent, aurait dû s’armer pour imposer sa légitimité (la future Dictature du Prolétariat) et donc, prouver ainsi qu’une voie pacifique et démocratique était possible et même souhaitable. Il appelle alors à dissoudre les « Ligues clandestines » pour les transformer en « Partis Communistes » aptes « à prendre le pouvoir en s’opposant partout aux Partis de la Bourgeoisie ». Les Ligues françaises ne se transformèrent pas en P.C.F, contrairement aux anglaises, aux allemandes et autres, en Amériques et en Europe. Il y eut une longue quête identitaire, en France, que l’espace, ici, ne me permets pas de relater. Brièvement, les tendances multiples qui s’affrontèrent idéologiquement et cohabitèrent parfois, furent tendanciellement dominées par ce que nous qualifieront plus tard, « d’Anarchosyndicalisme », cette vieille conception, pas si révolutionnaire qu’elle y parait, du « Syndicat suffit à tout ». C’est à dire, avec la création de la CGT en 1885, dans laquelle les révolutionnaires s’investissent, le culte de « La Grève Générale » sous entendu : « Insurrectionnelle », c’est le « Mouvement social » qui règlerait tout, etc…Ce concept et cette idéologie sont essentiels à analyser et répertorier dans notre historique, à mon avis, parce qu’ils modélisent encore nos conceptualisations et nos comportements. Que tu me permettras de qualifier de « Bakouniens », respectables en soi, je ne juge pas, mais qui ne relèvent pas de l’essence marxiste, historiquement et conceptuellement. Juste un détail, parce que j’y étais, aux deux : c’est le 22ème Congrès du PCF qui supprima de ses statuts la référence au « Matérialisme Historique », afin de devenir un parti de masse, n’excluant plus en son sein, les croyants et le 24ème qui rompt avec le « Marxisme léniniste » en supprimant toute référence à la « Dictature du prolétariat » et ses corollaires, du « Parti Guide », du « Centralisme Démocratique », etc…J’y étais aussi et même intervins, mais la confusion n’est pas grave, sinon qu’ils sont le point de départ d’une nouvelle conception et identités communistes, plus marxistes, de construction du cheminement communiste par la démocratie, le passage pacifique et non hégémonique aux socialismes de transition, ouvrant la voie au communisme et non plus par la « violence dite « Révolutionnaire ». Bien fraternellement à toi.
Le passé pèse lourd sur le présent , y compris avec notre slogan : » les jours heureux » ça fait nostalgique . L’expérience d’après guerre est arrivée en bout de course , il faut s’engager sur la voie autogestionnaire ( pas cogestion ) , sortir progressivement de l’étatisme . Les citoyens-nes sont encore marqués-ées par l’expérience soviétique et cela nous freine , il faut faire connaitre notre différence et que nous ne sommes pas pour un parti unique . S’adresser plus directement à la jeunesse qui voit l’avenir bien sombre avec la révolution informationnelle , le numérique en cours . Il nous montrer les possibilités d’épanouissement avec cette révolution .