Théorie marxiste et voies autogestionnaires de la révolution en France selon Paul Boccara

Entre 1981 et 1986, Paul Boccara a publié dans La Pensée quatre articles sur les théories de l’État. Nous publions ici des extraits du dernier article, paru dans le numéro de janvier 1986 [1] avec ses réflexions sur les conditions et les voies d’une transformation révolutionnaire dans un pays capitaliste développé comme la France.

Paul Boccara insistait sur des « conceptions nouvelles » se référant à des principes autogestionnaires, en lien avec l’intervention des travailleurs dans les gestions des entreprises.

Il avançait des élaborations de tendance autogestionnaire et décentralisée, prenant racine dans la situation en cours, renouant avec l’évolution historique de la pensée théorique de Marx. Il retraçait en historien les ruptures et les continuités au travers desquelles la pensée des fondateurs du marxisme a mûri, des premières critiques de l’État bourgeois aux conclusions tirées de l’expérience anticipatrice de la Commune, et de la montée du mouvement ouvrier dans les pays capitalistes avancés.

L’évolution des conceptions de Marx et d’Engels sur le processus révolutionnaire

Paul Boccara relevait que Marx, dans La question juive en 1843, critiquait la séparation constitutive de l’État, des citoyens, entre les pouvoirs politiques délégués aux élus du suffrage universel, et la vie concrète des travailleurs.[2] Boccara rappelait que Marx en 1871, dans La guerre civile en France, explicitait : « La constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement »[3]. Dès le « Premier essai de rédaction » de La guerre civile, Marx écrivait à propos de la Commune : « Ce ne fut donc pas une révolution contre telle ou telle forme de pouvoir d’État. Ce fut une révolution contre l’État lui-même. Ce fut la reprise par le peuple de sa propre vie sociale. Ce ne fut pas une de ces luttes mesquines entre la forme exécutive et la forme parlementaire de la domination de classe, mais une révolte contre ces deux formes qui se confondent, la forme parlementaire n’étant qu’un appendice trompeur de l’exécutif. Il écrivait encore : « La Commune est la reprise du pouvoir d’État par la société. C’est sa reprise par les masses populaires elles-mêmes qui substituent leurs propres forces à la force organisée pour les opprimer ». La relecture par Paul Boccara des classiques du marxisme le conduit à travailler le lien entre renversement du pouvoir politique de la bourgeoisie et exercice par les travailleurs de nouveaux pouvoirs dans les entreprises, avec des critères d’efficacité économique et sociale opposés à la rentabilité capitaliste. Il relève qu’« Engels, à propos de la Commune de Paris, va pouvoir mettre en relation les nouvelles formes politiques de l’organisation communale généralisée et les nouvelles formes de gestions des entreprises par les travailleurs associés eux-mêmes ». Engels, dans son Introduction de 1891 à La guerre civile en France de Marx, souligne que « la Commune ordonna un recensement des fabriques arrêtées par les fabricants et l’élaboration de plans pour donner la gestion de ces entreprises aux ouvriers qui y travaillaient jusque-là et devaient être réunis en associations coopératives, ainsi que pour organiser ces associations en une seule grande fédération ».

 L’article de Paul Boccara montre que Marx, dans le Capital, révèle une véritable mutation de sa pensée,[4] où il insiste sur la productivité, des conditions non dominées par le taux de profit capitaliste, l’efficacité du capital matériel et l’économie des moyens de production. La crise historique du mode de production capitaliste appelle des transformations radicales de la production en liaison avec les exigences de développement des forces productives. Au-delà de la répartition, cela concerne « le développement des agents des forces productives, des travailleurs eux-mêmes ». Marx insiste sur le conditionnement historique de la distribution (répartition) par les conditions de la production. Il s’oppose aux illusions sur la répartition « équitable » ou le « droit égal » au « produit intégral du travail » de Lassalle et montre qu’on est loin que chaque travailleur reçoive le « produit intégral du travail ».

Les fondateurs du marxisme et l’État

L’article de Paul Boccara contient d’importants développements sur la critique de l’État dans la tradition marxiste, des fondateurs de la Première internationale jusqu’à Lénine et jusqu’aux débats sur l’abandon de la dictature du prolétariat du XXIIème congrès du PCF, en 1976. Nous livrons ci-dessous des extraits des leçons que Paul Boccara en tirait en 1986 :

Au cours d’un processus de transformation révolutionnaire de construction d’un socialisme autogestionnaire dans les conditions de la France, les fonctions politiques peuvent être, à travers des « mixtes » institutionnels durables de transition, réappropriées graduellement par les gens concernés. En étant arrachées le plus possible à leur accaparement par l’État et notamment l’appareil d’État. Ces derniers sont par définition centralisés et extérieurs aux gens, avec leurs délégations ascendantes et descendantes, les coupant des populations concernées et avec les administrations techno-bureaucratiques.

Déjà Engels écrivait à sa façon dans sa lettre à Bebel de mars 1875, sur laquelle Lénine attira l’attention : « Un État libre est un État qui est libre à l’égard de ses citoyens, c’est-à-dire un État à gouvernement despotique. Il conviendrait d’abandonner tout ce bavardage sur l’État, surtout après la Commune qui n’était plus un État au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l’« État populaire » bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon (Misère de la philosophie) puis le Manifeste communiste disent explicitement qu’avec l’instauration du régime socialiste l’État se dissout de lui-même et disparaît. L’État n’étant qu’une institution temporaire dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’État cesse d’exister comme tel. »

Aujourd’hui nous pouvons voir plus précisément comment est rendu possible un processus révolutionnaire utilisant l’État tout en commençant à le faire reculer au plan des institutions politiques, à partir de l’intervention des travailleurs dans les gestions, des concertations planificatrices et d’institutions décentralisées dans le présidentialisme et le CME en crise. Cela est conditionné par les transformations technologiques très profondes de la révolution informationnelle qui a commencé et ses développements. Ces transformations tendent au progrès de la productivité du travail, en lien avec les développements massifs et prioritaires des individus eux-mêmes, l’économie systématique des moyens matériels, en liaison avec des collectifs de travailleurs autonomes et les coopérations entre ces collectifs pour le développement mutuel. Elles tendent aussi à promouvoir des capacités et exigences de décentralisation de l’information, comme des concertations et circulation de l’information la plus étendue possible entre unités décentralisées.

Paul Boccara note le poids des révolutions passées sur les conceptions révolutionnaires de chaque époque. Il évoque le rôle de la machine d’État bureaucratique sur l’expérience soviétique. Il souligne le besoin de réformes profondes de la planification contre les obstacles du bureaucratisme et de la gestion des entreprises, pour développer l’autonomie et la participation des travailleurs, au cœur des problèmes de l’URSS. Il rappelle le rôle qu’ont joué, dans la révolution d’Octobre, en 1917, les soviets, ces conseils ou comités multiples décentralisés très proches de leurs mandants, dans les usines, les quartiers, les régiments, les associations. Ils communiquaient entre eux, s’efforçant de coordonner leurs actions, développant, du moins à l’époque, un réseau de pouvoirs agissants, à l’extérieur du pouvoir d’État. Lénine, tout en tendant à favoriser systématiquement alors ces poussées nouvelles, ouvrait en 1917, quoique de façon abstraite, la perspective de la destruction future de l’État (dans la seconde phase communiste) passant par la « participation de tous » à l’administration. Cependant, le processus soviétique ultérieur a montré les énormes difficultés de dépasser la domination de l’appareil bureaucratique hiérarchisé et centralisé, avec le parti unique ultra-centralisé. Boccara relève les difficultés et tensions de la transformation sociale dans une société capitaliste arriérée et encerclée.

Encadré : Lénine, l’État, la révolution et l’économie

Dans l’État et la révolution, Lénine analyse les remarques de Marx dans sa Critique du programme de Gotha sur les deux phases successives de la société communiste. En reprenant l’appréciation d’Engels, selon laquelle la Commune de Paris n’était « plus un État au sens propre », il considère que dans la première phase dite « socialiste », il faudrait « l’expropriation des capitalistes, la transformation de tous les citoyens en travailleurs et employés d’un grand ‘cartel’ unique, savoir l’État tout entier, et la complète subordination de tout le travail de tout ce cartel à un État vraiment démocratique, à l’État des soviets des députés ouvriers et soldats ». Cela n’est pas du tout la même vision que les travailleurs « associés », « gérant » eux-mêmes leurs entreprises et réunis en une « fédération » de ces associations, en même temps que l’État ferait place à une « fédération de communes ». Lénine considère aussi que « toute la société ne sera plus qu’un grand bureau et un grand atelier ». Mais il ajoute « cette discipline ‘d’atelier’ que le prolétariat après avoir vaincu les capitalistes et renversé les exploiteurs, étendra à toute la société n’est nullement notre idéal ni notre but final mais seulement un échelon nécessaire ». Il tend à identifier le statut dont parlait Marx, d’après l’exemple de la Commune, à propos des fonctionnaires nouveaux dans les débuts des formes politiques nouvelles, avec le statut de tous les techniciens de l’industrie et même de tous ses travailleurs. Il convient de souligner la correspondance de cette torsion évidente des conceptions de Marx, avec les conditions concrètes de l’empire tsariste, comme aussi avec les conditions historiques plus générales des débuts du CME dans le monde capitaliste. D’ailleurs, dans les tout débuts de la construction soviétique, Lénine évoque précisément « le capitalisme d’État dans l’État prolétarien », nécessaire en partie, en 1922. L’État nouveau étant ainsi reconnu comme État-patron, le socialisme va être construit notamment à partir de ce capitalisme d’État « toléré » au début en Union soviétique, en liaison avec les nécessités du rattrapage du retard matériel et social par l’accumulation et par la salarisation socialistes.

Cependant, selon Lénine dans L’État et la Révolution : « L’État pourra disparaître totalement quand la société aura réalisé le principe : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », quand le travail sera devenu si productif que les hommes travailleront volontairement selon leurs capacités. Jusqu’à l’avènement de la phase « supérieure » du communisme, la société et l’État devront assurer  le contrôle rigoureux de la mesure du travail et de la consommation ». Evoquant, après Marx, le grand développement des forces productives permettant le passage à la seconde phase, il considère la disparition de l’antagonisme entre travail manuel et intellectuel, non du point de vue du type historique de croissance de la productivité, mais, de façon unilatérale, du point de vue des oppositions dans la répartition des produits de consommation.

Une organisation novatrice du processus révolutionnaire

Boccara déclare que ce n’est pas la référence à un modèle étatiste bureaucratique qui a pesé dans la formation du PCF, mais le rejet des compromissions du parlementarisme social-démocrate. Il revalorise les aspects positifs, de tendance autogestionnaire, du syndicalisme révolutionnaire (anarcho-syndicalisme), et aussi les références aux conseils ouvriers des soviets, ou l’organisation politique au niveau des entreprises et non exclusivement des localités électorales.

Il propose de dépasser la coupure bourgeoise entre État central des citoyens et travailleurs exploités dans les entreprises capitalistes. L’idéologie de la dictature du prolétariat centralisatrice a réactivé les illusions issues de la dictature jacobine, reprises par la tradition babouviste, visant à faire prédominer sur la mobilisation décentralisée des masses une dictature centralisée prétendument en leur faveur mais correspondant alors à des conditions historiques déjà dépassées en France. Cela exigerait une organisation novatrice du processus de transformation révolutionnaire et de sortir de l’écartèlement entre élections politiques et revendications syndicales, favorisant le maintien de la domination des exploiteurs et des bureaucrates. On leur opposerait la jonction révolutionnaire des luttes politiques et des luttes à l’entreprise, non par l’intermédiaire d’un parti, mais par la lutte pour de nouveaux pouvoirs politiques et économiques décentralisés et autogestionnaires.

Les conditions sociales nouvelles permettraient dans les pays développés un processus révolutionnaire pacifique, sans guerre civile, à l’opposé des sociétés à majorité paysanne et petite-bourgeoise. Une grande majorité de la population est formée de salariés, avec une conscience morale de type bourgeois, sur laquelle insiste Marx, et le respect du suffrage universel. Boccara soutient que la conviction, l’adhésion et le vote majoritaire sont devenus des forces prédominantes auxquelles on ne pourrait chercher à faire violence sans risque majeur d’isolement. Ces conditions nouvelles ne peuvent provenir de la propagande, mais déjà de participations à des interventions dans des gestions d’entreprises et à des décisions politiques décentralisées, ouvrant la possibilité du progrès, de plans d’efficacité. Des majorités partielles contribueraient à des débuts de transformation.

On pourrait, dans un pays capitaliste développé comme la France, dépasser la contradiction entre une stratégie visant essentiellement les élections pour une assemblée nationale parlementaire, complémentaire d’un appareil d’État, et une stratégie visant, comme les années 1920 et 1930, à l’insurrection généralisée pour la création d’un nouvel appareil d’État central. D’ailleurs, instaurer des pratiques politiques et des institutions de tendances autogestionnaires, c’est tellement pousser la démocratie qu’on commence à la dépasser. Un partage décentralisé des pouvoirs politiques permet à une minorité (locale par exemple) de prendre des décisions sans se soumettre à la majorité nationale, dans la mesure (évolutive) des compétences attribuées par le partage. Cela peut contribuer à la suppression de la séparation bourgeoise entre politique et travail.

Potentiels révolutionnaires dans la France en crise

Après avoir esquissé une analyse du rôle contradictoire des nouvelles couches moyennes salariées dans les rapports de forces politiques, Paul Boccara repère, en un moment où elles commençaient à se manifester, quelques tendances caractérisées par la financiarisation et la mondialisation du capitalisme monopoliste d’État en crise. En France, c’est la crise du présidentialisme et de sa technobureaucratie. Cela engendre des tentatives social-démocrates d’intégration nouvelle à la société capitaliste par des droits limités d’expression des travailleurs dans les entreprises et des pouvoirs nouveaux économiques des collectivités territoriales au nom de la prétendue « décentralisation ». En même temps progresse de façon nouvelle, plus déconcentrée, la domination de l’appareil technobureaucratique, et l’exaltation de la rentabilité financière multinationale des entreprises privées et publiques, ainsi que le processus de contre-réforme de la privatisation et de la « dérèglementation » au bénéfice des capitaux privés et des groupes monopolistes multinationaux, surtout à base étrangère.

Boccara esquisse quelques perspectives de la révolution autogestionnaire dans la France actuelle. Bien sûr, écrit-il « l’instauration et l’extension de ce partage des pouvoirs et de leurs concertations seraient progressifs. Et le contenu des décisions serait, en même temps, l’objet des luttes. Les transformations politiques exigent les débuts des transformations des gestions des entreprises elles-mêmes et des services collectifs et des relations de ces transformations avec la vie politique à partir notamment des collectivités territoriales. La démagogie et la réalité des libertés bourgeoises, le rejet du socialisme étatiste, ne pourront être dépassés sans doute que par un processus de conquête effective de libertés supérieures nouvelles, commençant à associer la promotion de tous les individus à des solidarités nouvelles, favorisant l’émancipation des identités régionales et nationales. Même s’il s’agit d’un processus révolutionnaire complexe, lent, à travers des constructions mixtes, des transitions institutionnelles, son principe est fondamentalement, radicalement, autre. C’est une révolution différente dans son essence de celle qui a conduit à l’État bourgeois même le plus démocratique. D’ailleurs, l’autogestion à la fois développe et nie, en la dépassant, la démocratie délégataire. Par exemple, la majorité nationale, dans la mesure où elle accapare les pouvoirs dans une démocratie, s’oppose aux vœux d’une minorité nationale, à l’opposé de partages des pouvoirs respectant des majorités partielles dans telle région, telle localité, telle entreprise ».

Les leçons de l’expérience historique doivent permettre de dépasser les hésitations et difficultés de création originale que nous avons connues. Il s’agit par exemple du Front populaire, son poids sur notre mentalité, nos conceptions. Il y avait l’idée dans le PCF dans les années 1934-36, que, plus tard, on fera la révolution de type guerre civile avec sa dictature du prolétariat, etc., mais que, dans l’immédiat, il fallait agir dans le cadre des institutions républicaines nationales. C’est une contradiction qui peut être paralysante si elle n’est pas dépassée, s’il n’y a pas créativité et invention de dépassements. Nous avons connu ces problèmes du dépassement des contradictions avec une créativité nécessaire, mais pas facile. Pour le Front populaire, il y a eu une idéalisation de conquêtes limitées, puis le sabotage, la défaite du mouvement ouvrier et la contre-offensive de la réaction, jusqu’au régime de Vichy. Le mouvement ouvrier en était sorti dans la Résistance, avec une démarche politique très différente de la délégation de pouvoir, de tendance autogestionnaire ; mais pour retomber de nouveau, après un grand progrès d’influence, dans des contradictions antagonistes paralysantes.

Paul Boccara formule « Quelques hypothèses de travail et suggestions au plan institutionnel ». « Une construction politique foncièrement nouvelle de tendance autogestionnaire …une construction graduelle, avec des éléments contradictoires à dépasser, toute une évolution complexe ». Il montre que la bourgeoisie a pu utiliser des institutions et constructions mixtes, tendant au dépassement graduel, en élaborant des éléments d’un renversement. Il ne s’agirait pas seulement, de changements dans l’économie, avec les interventions des travailleurs dans les gestions des entreprises pour un nouveau type de productivité, utilisant d’autres critères de gestion, en réponse à la crise profonde du capitalisme et aux nouvelles conditions de la révolution technologique. Il s’agit d’articuler ces interventions à des transformations de toutes les activités sociales et à une construction politique différente. Boccara écrit : « on ne peut pas suffisamment développer les interventions dans les gestions sans constructions politiques. Il faut sortir de l’entreprise pour intervenir en relation avec d’autres entreprises. Des relations politiques impliqueraient des relations avec les collectivités territoriales, les appareils administratifs, d’autres activités que la production, celles des services collectifs. C’est tout un réseau de rapports, d’institutions de fait, de modifications des institutions existantes qui peut être l’objectif d’une construction politique nouvelle, liée aussi aux interventions dans les gestions, au niveau des productions et des financements, dans une véritable « guérilla pacifique ». Tout ceci est en train de naître, non seulement dans les idées mais dans la pratique, malgré le poids énorme de toutes les traditions et idées du passé opposées aux critiques marxistes créatrices.

Au niveau des institutions politiques existantes et de leur transformation, on pourrait concevoir que dans des institutions de transition, la deuxième chambre nationale, Sénat, soit transformée en Conseil de concertation interrégional de la République, à partir des délégations (et des propositions) autonomes des régions. De même, le Conseil régional élu au suffrage universel pourrait être articulé à un Conseil de concertation régional des coopérations entre entreprises, autres activités et élus locaux, à partir des délégations des CE des entreprises, des conseils de gestion des services collectifs, des conseils généraux et municipaux. Il pourrait y avoir, dans les Conseils de concertation, élaboration de normes et péréquations, articulation entre projets concrets autonomes et concertations planificatrices. Les propositions seraient ensuite soumises aux assemblées élues au suffrage universel.

Au niveau international, des constructions politiques émancipatrices, appellent des concertations, partant des besoins nouveaux et solidaires des peuples des différents pays, et non pas une superstructure politique multinationale agissant au sommet en liaison avec le capital multinational. Au niveau européen, monteraient des coopérations européennes décentralisées, interentreprises, interservices et interrégionales ».

Paul Boccara propose un système monétaire international qui ne serait plus fondé sur la domination d’une monnaie nationale comme le dollar des États-Unis. Face aux besoins de concertations multilatérales (et interzonales), il appelle à des coopérations pacifiques, notamment économiques, nationales, ou zonales (comme au niveau européen), ainsi qu’au niveau interzonal et mondial.

Boccara considère qu’il ne s’agit pas seulement de l’articulation du politique à l’économie mais, au-delà de l’économie, les forces productives, la production et les moyens matériels qui débordent l’économie, la « révolution informationnelle ». Il invite à voir les aspects non économiques, qu’il appelle anthroponomiques : relations parentales, politiques, psychiques et culturelles, etc. Les grandes transformations révolutionnaires impliquent une révolution dans toute la sphère de l’anthroponomie, qui fait partie des conditions du bouleversement d’ensemble, avec la regénération et la progression de valeurs nouvelles. Boccara insiste sur l’enjeu considérable des problèmes théoriques dans les luttes concrètes avec un débat de fond. Cela s’oppose à des conciliations éclectiques, noyant les idées nouvelles dans les préjugés anciens. Boccara relève le défi de transformations révolutionnaires non seulement dans les idées, mais en pratique. Comme l’écrivait Marx, des idées nouvelles ne peuvent qu’aller au-delà d’idées nouvelles. Il faut des forces pratiques pour une révolution réelle, des idées vraiment nouvelles peuvent s’emparer des masses, développant la conscience de ce qu’elles cherchent elles-mêmes, confusément, à construire, en progressant à partir des luttes effectives.


[1] Paul Boccara, « Théorie marxiste et voies autogestionnaires de la révolution en France », La Pensée, n° 249, janvier 1986.

[2] Karl Marx, La question juive, 10/18, Paris, 1968, p. 45.

[3] Karl Marx, La guerre civile en France, 1871, édition nouvelle, Editions sociales, Paris 1953, p. 44.

[4] Karl Marx, Le Capital, critique de l’économie politique, édition en trois volumes des Editions sociales, Paris, 1976, Livre II, p. 742.