La Fondation Gabriel Péri et la revue Économie&Politique présentaient samedi 24 mai 2025 les conclusions de leur séminaire commun « Capitalisme : vers un nouveau paradigme ? » qui, en cinq séances, a cherché à discerner ce qui a changé, et ce qui n’a pas changé, dans le système économique capitaliste au cours des dernières décennies. Car, sans même remonter à ce que nous avons caractérisé comme une crise systémique au milieu des années soixante, beaucoup de choses ont changé.
L’enregistrement intégral de la journée
sur le site de la Fondation Gabriel Péri
https://gabrielperi.fr/seance/60-ans-de-crise-du-capitalisme/
Ont été abordés successivement
- la place prise par l’enjeu écologique, en contraste avec une expansion du capitalisme qui traitait jusque-là la nature comme une ressource susceptible d’être exploitée sans frein [2] ;
- ce qu’on a successivement désigné comme une « informatisation de la société », puis comme une « révolution numérique », et aujourd’hui comme l’avènement d’une « intelligence artificielle », autant de manifestations de ce qu’il convient, à notre avis, de prendre en compte comme une révolution informationnelle touchant tous les aspects de la civilisation [3] ;
- la libéralisation financière et l’intensification des mouvements de capitaux qui ont structuré l’économie mondiale autour de firmes multinationales mettant en réseaux capitaux, ressources naturelles et ressources informationnelles pour réaliser et capter le maximum de profits à l’échelle de la planète [4].
- le nouveau régime monétaire inauguré par l’abandon de la convertibilité du dollar en or, à partir de 1971, et la mise en évidence du rôle vital des banques centrales dans le capitalisme contemporain [5] ;
- enfin, l’un des points de départ de nos échanges a été la remarque d’Alain Bauer, grand influenceur de la vie politique contemporaine, à propos d’une « Sainte Alliance » entre l’État et le capital qui, après avoir apporté la prospérité des « Trente glorieuses », serait selon lui aujourd’hui rompue [6].
La recherche d’une nouvelle alliance entre l’État et le capital qui, à la lumière des événements les plus récents, ne semble pas avoir été trouvée comme issue durable aux difficultés, pourrait inspirer un fil conducteur à des échanges à venir.
Le séminaire a en effet été l’occasion de confronter nos préoccupations aux points de vue de personnalités très diverses, qui en général ne partagent pas la grille de lecture du monde contemporain dont se réclame Économie&Politique, revue marxiste d’économie.
Interroger notre bagage théorique
Pour aller plus loin, il nous semble maintenant utile d’interroger cette grille de lecture elle-même : qu’a-telle à dire sur les transformations du capitalisme contemporain ? À ce stade des réflexions, les événements tendent plutôt, selon nous, à confirmer sa pertinence mais cela ne dispense pas d’interroger et de faire progresser le bagage théorique dont nous disposons.
Rappelons – car il est nécessaire de le rappeler, c’est un signe des temps – qu’économistes et historiens reconnaissent communément dans l’histoire du capitalisme une succession de stades : un stade primitif a laissé place, au début du XIXe siècle, avec l’épanouissement de la révolution industrielle, à un stade classique, concurrentiel. Puis une crise systémique, la « grande dépression » du dernier quart du XIXe siècle, a débouché sur le passage à un capitalisme de monopoles, ou monopoliste, dont les traits fondamentaux – la domination d’un capital financier, fusion du grand capital industriel et du capital bancaire – prévalent encore aujourd’hui, alors même que le capitalisme est entré dans une phase nouvelle.
Au XXe siècle, le terme de capitalisme monopoliste d’État (CME), introduit par Lénine en 1920 pour désigner une transformation perceptible dès la Première guerre mondiale et alors que s’amorçait une nouvelle crise systémique qui deviendrait évidente avec le krach de 1929, a été adopté dans tout le mouvement communiste international pour rendre compte du poids qualitativement nouveau pris par l’intervention de l’État dans l’économie. Mais c’est Paul Boccara, s’opposant à un dogmatisme devenu intenable dans les années 1960, qui en a donné une analyse et une explication rigoureuses. Il faut saluer au passage le renouveau de l’important travail réalisé par l’Association des Amis de Paul Boccara pour faire connaître ses travaux [7]. À partir d’une lecture critique de toute la littérature économique, des origines jusqu’au début du XXIe siècle, et en s’inscrivant dans le renouveau des études sur le troisième livre du Capital qui a marqué les années 1960, il a développé les analyses qui s’y trouvent sur la tendance à la suraccumulation de capital et sur la façon dont le système y répond sous la forme de ce que Paul Boccara a proposé d’appeler une dévalorisation : une partie du capital cesse d’exiger son taux de profit, soit qu’elle disparaisse, soit qu’elle accepte ou soit contrainte de fonctionner à un taux de profit réduit, la différence étant captée par des capitalistes plus puissants. Il a reconnu, dans ce double processus de suraccumulation-dévalorisation du capital, la cause profonde du retour plus ou moins périodique des crises qui caractérise l’histoire du capitalisme, et aussi le moteur des transformations du système, de son passage par des stades successifs.
Ainsi, après l’entrée en crise du capitalisme monopoliste dans les années 1920, l’issue à ces difficultés a été recherchée dans différents mécanismes par lesquels l’État opère une dévalorisation de capital. Systématisés avec des transformations structurelles et institutionnelles profondes, affectant le jeu du régulateur central des économies capitalistes, le taux de profit, ils ont permis de surmonter la dépression des années trente et de sortir du chômage de masse en remontant fortement l’efficacité du capital et, par-là, sa rentabilité. Simultanément, ils ont permis d’accroître massivement les dépenses sociales, publiques et salariales. Aussi cette nouvelle phase de développement du capitalisme, le CME, a-t-elle été qualifiée de « sociale » pour rendre compte des compromis imposés par le rapport de forces social et international issu de la Deuxième guerre mondiale.
Cette approche théorique a prouvé sa pertinence en annonçant, dès la fin des années 1960 – au moment où la dévaluation de la livre sterling, en 1967, marquait le début d’une crise du système dollar établi à Bretton Woods – que cette nouvelle phase, celle du capitalisme monopoliste d’État, allait entrer à son tour en crise. Mais qu’en est-il des évolutions qui se sont produites depuis cette entrée en crise ? La conversion des politiques économiques au néolibéralisme a-t-elle fait perdre de son importance à l’intervention des États dans l’économie ? En un mot, le capitalisme mondialisé et financiarisé est-il encore du capitalisme monopoliste d’État ? Est-il une issue à la crise ? L’austérité qui accompagne cette crise retire-t-elle au CME son caractère social ? Et comment interpréter les nouvelles convulsions financières, économiques, monétaires, géopolitiques qui saturent l’actualité des dernières années, des derniers mois et des dernières semaines ?
Nous avons des raisons de penser que notre patrimoine théorique nous donne des outils efficaces pour discerner les ressorts profonds de ce que les événements peuvent sembler avoir de chaotique, et que ces outils peuvent intéresser toutes celles et tous ceux qui, comme nous, voudraient transformer le système économique contemporain et ont besoin pour cela de comprendre ce qui se cherche dans sa crise. Réciproquement, nous avons besoin d’éprouver ces outils en les confrontant à tout ce qui peut aider à appréhender ce qu’il y a de radicalement nouveau dans les événements récents, y compris dans un dialogue avec les productions d’écoles de pensée différentes.
Par exemple, les formes prises par les efforts de Trump pour raffermir l’hégémonie du dollar sur le monde, après la contre-offensive menée par l’administration Biden au sortir de la pandémie, ne nous ont pas tout à fait pris au dépourvu : on se reportera en particulier avec intérêt aux analyses d’Yves Dimicoli publiées dans Économie&Politique.
Mais les événements vont vite. C’est pourquoi, après l’ouverture des débats par Guillaume Roubaud-Quashie, président de la fondation Gabriel Péri, et par le codirecteur d’Économie&Politique, la journée finale du séminaire « Capitalisme, vers un nouveau paradigme ? » a commencé par une table ronde consacrée à l’actualité immédiate, animée par Serge Wolikow, président du conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri.
« De quoi Trump est-il le nom ? »
Vincent Vicard, directeur adjoint du Centre d’Études Prospectives et d’Informations internationales (CEPII), a montré en quoi la guerre commerciale de Trump entraîne des changements probablement irréversibles dans la structuration de l’économie mondiale, tout en conservant une certaine continuité avec les efforts déployés, dès les précédentes administrations démocrates, pour raffermir l’hégémonie contestée des États-Unis. Évelyne Ternant, membre du comité exécutif du PCF, a mis ces événements en perspective avec la mise en cause possible de l’« exorbitant privilège » du dollar et avec le besoin d’une nouvelle mondialisation de coopération dont l’avènement exigerait que l’Union européenne, aujourd’hui vulnérable, rompe avec sa soumission à l’impérialisme américain. Par contraste, Dominique Bari, ancienne correspondante de L’Humanité à Pékin, a mis en évidence les ressorts du succès avec lequel la Chine s’oppose, jusqu’à présent, aux agressions de Trump, tout en affrontant les contradictions de son propre développement. (voir dans ce numéro sa contribution à notre dossier).
Un nouveau programme de travail
Dans une deuxième séance, Frédéric Boccara, membre du comité exécutif national du PCF, Sandrine Michel, professeure à l’université de Montpellier, Marie-Claire Cailletaud, vice-présidente de la Fondation Gabriel Péri, Stéphanie Gwizdak, syndicaliste dans le groupe Thales, et Luiz Awazu, ancien directeur général adjoint de la Banque des Règlements internationaux, ont travaillé à discerner plus précisément les ressorts profonds de la crise.
Les troubles récurrents de la sphère économique et financière s’expliquent par un excès structurel de capital accumulé, au regard des profits qu’il est possible d’extraire du travail humain, dans l’état actuel des techniques et des normes sociales. Mais cette explication annonce-t-elle un effondrement inéluctable, ou plutôt un pourrissement durable ? Quelles formes prend la « Sainte-Alliance » entre l’État et le capital, constitutive du capitalisme monopoliste d’État social, en une époque de politiques néolibérales où les multinationales ne sauraient néanmoins se passer d’aides publiques massives ? Quelles leçons tirer des nombreux signes qui confirment que l’exploitation du travail est au cœur de la crise écologique ? Comment interpréter les évolutions récentes de la productivité apparente du travail ? Les salariés mis sous pression par la mondialisation capitaliste, mais aussi mis en communication entre eux à l’échelle mondiale par la révolution informationnelle, ne peuvent-ils pas y inventer de nouveaux modes d’action syndicale répondant à une aspiration grandissante à l’exercice de nouveaux pouvoirs dans la cité et dans l’entreprise ?
Autant de domaines d’étude à approfondir dans de prochaines rencontres, dont Alain Obadia, président d’honneur de la Fondation Gabriel Péri, a esquissé en conclusion un programme possible.
Notre plus grand souhait serait en effet que cette journée puisse ouvrir un nouveau cycle de travaux et d’échanges portant sur les dimensions économiques mais aussi sociologiques, politiques et culturelles de la civilisation contemporaine, tant du côté des classes sociales, des constructions d’identité, de la relation au travail, que de la conception de l’État, des institutions et de la politique, ou encore de l’articulation avec tous les moments classiquement nommés de la « reproduction » sociale, qui sont plutôt pour nous ceux de la « ré-génération sociale humaine », impliquant tout particulièrement les services publics d’éducation, de santé ou de recherche. Nous en sortirions mieux à même de comprendre ce monde, pour pouvoir le transformer.
[1] L’enregistrement de la journée est disponible sur le site de la Fondation Gabriel Péri (https://gabrielperi.fr/seance/60-ans-de-crise-du-capitalisme/) et Économie&Politique rendra compte de ces échanges.
[2] Voir https://gabrielperi.fr/z2/capitalisme-vert/
[3] Voir https://gabrielperi.fr/seance/capitalisme-et-nouvelles-technologies-quelles-transformations-quelles-alternatives/ et Frédéric Boccara, Robert Boyer, « Capitalisme et nouvelles technologies, quelles alternatives ? », Économie&Politique, n°812-813 (mars-avril 2022) : https://www.economie-et-politique.org/2022/05/29/capitalisme-et-nouvelles-technologies-quelles-alternatives/
[4] Voir https://gabrielperi.fr/seance/quelle-nouvelle-phase-de-mondialisation/ et Nasser Mansouri-Guilani, Vincent Vicard, « Une nouvelle phase de la mondialisation ? », Économie&Politique n° 824-825, mars – avril 2023 /
[5] Voir https://gabrielperi.fr/seance/politiques-macroeconomiques-une-nouvelle-donne-2/ et Jézabel Couppey-Soubeyran, Denis Durand, « Politiques macro-économiques : une nouvelle donne? », Économie&Politique, n° 802-803, mai-juin 2021, https://www.economie-et-politique.org/2021/06/21/politiques-macroeconomiques-une-nouvelle-donne/ ainsi que https://gabrielperi.fr/seance/la-finance-moteur-ou-obstacle-face-aux-transformations-necessaires-de-leconomie/ et Esther Jeffers et Tibor Sarcey, « La finance, moteur ou obstacle face aux transformations nécessaires de l’économie ? », Économie&Politique, 808-809 (novembre-décembre 2021), https://www.economie-et-politique.org/2022/01/27/la-finance-moteur-ou-obstacleface-aux-transformations-necessaires-de-leconomie/
[6] Voir https://gabrielperi.fr/seance/une-nouvelle-alliance-entre-letat-et-le-capital/ et Évelyne Ternant, « La Sainte-Alliance entre l’État et le capital, Économie&Politique, n° 822-823 (janvier-février 2023), https://www.economie-et-politique.org/2023/03/15/la-sainte-alliance-entre-letat-et-le-capital/#_edn1
[7] Voir le site de l’association, https://www.associationpaulboccara.org/ et l’ouvrage collectif paru en septembre 2024 aux éditions de L’Humanité, Connaître et lutter avec Paul Boccara.
Quelques échos
de la journée du 24 mai 2025
Colloque organisé en partenariat avec Économie & politique
9h30 – 10h
Ouverture : Guillaume Roubaud-Quashie, président de la Fondation Gabriel-Péri
Où en est-on dans la recherche d’une « nouvelle alliance » entre l’État et le capital?
Les six séances du séminaire « Capitalisme, vers un nouveau paradigme? » ont permis la confrontation de points de vue très divers sur les évolutions récentes du système économique. Consacrées successivement aux politiques économiques, au « capitalisme vert », à la finance, à la révolution informationnelle, à la recherche d’une nouvelle alliance entre l’État et le capital, à la mondialisation, elles ont mis en évidences la recherche de réponses à une crise qui met en cause les ressorts profonds de la civilisation capitaliste et libérale. Ce qui en ressort tend à suggérer que cette recherche n’a pas abouti à un « nouveau paradigme » qui apporterait des réponses durables à cette mise en cause. En particulier, on ne voit pas se dessiner les traits d’une « nouvelle alliance » entre l’État et le capital, comparable à celle qui s’est épanouie pendant ce qu’on a appelé les « trente glorieuses ». Il paraît donc utile de poursuivre l’analyse, d’autant plus que les derniers événements marquent une accélération des évolutions en cours.
Intervenant : Denis Durand, animateur de la commission économique du PCF, codirecteur d’Économie&Politique.
10h15 – 13h
Disruptions dans la mondialisation capitaliste?
Quels sont les ressorts systémiques des événements qui se succèdent depuis l’élection de Donald Trump ? Sa tentative répond-elle à l’échec d’une « nouvelle alliance » mondiale entre l’État et le capital ? Quels nouveaux rapports de forces les mutations géopolitiques en cours depuis la fin du XXe siècle sont-elles en train de produire ? Quelles forces peuvent imposer une alternative radicale ?
Intervenants :
- Évelyne Ternant, docteure en économie, membre du comité exécutif national du PCF
- Vincent Vicard, adjoint au directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) et responsable du programme scientifique Analyse du Commerce International.
- Dominique Bari, journaliste, ancienne correspondante permanente de l’Humanité en Chine et au Viet Nam, membre du CS de la Fondation Gabriel-Péri.
Animation : Serge Wolikow, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne, président du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel-Péri.
14h30 – 17h30
De nouvelles « contradictions entre les forces productives et les rapports de production »?
La phase de difficultés durables dans laquelle l’accumulation capitaliste est entrée depuis soixante ans présente des caractéristiques inédites dans l’histoire. Que peut-on attendre de ce qui mûrit dans les révolutions – écologique, informationnelle, démographique, monétaire, anthropologique… – à l’œuvre dans la civilisation capitaliste et libérale ? Nous tenterons de répondre à ces questions en interrogeant les acquis théoriques des différents courants hétérodoxes de la pensée économique au regard des nouveautés apparues depuis la fin du XXe siècle, et en mobilisant les apports de syndicalistes et de chercheurs de différentes disciplines.
Intervenants :
- Frédéric Boccara, économiste, membre du comité exécutif national du PCF
- Marie-Claire Cailletaud, syndicaliste, membre honoraire du CESE, vice-présidente de la Fondation Gabriel-Péri
- Stéphanie Gwizdak, ingénieure à la sécurité numérique, syndicaliste du groupe Thales
- Luiz Awazu Pereira da Silva, ancien ministre du Brésil, ancien directeur général adjoint de la Banque des Règlements internationaux,
- Sandrine Michel, professeure des universités en sciences économiques à l’université de Montpellier.
Animation: Thalia Denape, économiste, membre du conseil national du PCF.
17h30 – 18h
Conclusions
- Alain Obadia, président d’honneur de la Fondation Gabriel Péri.
Accéder aux séances du séminaire Capitalisme: vers un nouveau paradigme?







