Conjoncture française : l’enlisement

Denis Durand
membre du conseil national du PCF, codirecteur d'Économie&Politique

Quelques aspects de la situation économique en ce début d’année 2024.

Drame à Bercy : le 19 février, Bruno Le Maire annonce que la prévision de croissance sur laquelle était bâti son projet de budget était complètement fausse – ce que tout le monde savait depuis le début – et il en profite pour annoncer 10 milliards de restrictions supplémentaires dans les dépenses publiques.

Le prétexte : éviter que les recettes, qui seront inférieures aux prévisions, ne viennent augmenter le déficit des finances publiques au-delà des 4,4 % du PIB annoncés. Qu’une telle mesure soit dévastatrice pour nos services publics déjà exsangues, il n’en a cure, ni qu’elle puisse être de nature à affaiblir encore plus la croissance, et donc les rentrées fiscales : ce qui compte en réalité, c’est de réduire les dépenses pour les services publics, et de répondre ainsi aux exigences des marchés financiers. La remise en vigueur, cette année, des règles budgétaires européennes suspendues depuis le début de la pandémie lui en fournit une commode justification.

Cependant, les médiocres performances de l’économie française comme des principales économies européennes, liées pour une part importante à la pression de l’impérialisme américain et de son arme favorite, le dollar (voir dans ce numéro notre dossier « Se libérer du dollar ? », inquiètent la classe dirigeante. « Personne ne peut accepter que la croissance européenne soit un point en dessous de la croissance américaine » a déclaré, martial, le même Bruno Le Maire à une réunion des ministres des Finances européens, le 23 février à Gand. Et que propose-t-il ? De détourner encore davantage l’épargne des ménages vers le marché financier avec un « produit d’épargne européen », et de relancer la titrisation des crédits bancaires ! « Plus jamais ça ! », clamaient-ils tous après la crise des Subprimes, et aujourd’hui ils recommencent, dans un climat d’exubérance financière qui  présente d’étranges points communs avec celui de 2007 ! Cet aveuglement au désastre des porte-parole gouvernementaux du capital fait froid dans le dos.

L’économie mondiale continue de se remettre difficilement de deux chocs hors normes : la « grande récession » consécutive à la crise financière de 2007-2008, puis l’arrêt de pans entiers de l’économie sous l’effet des confinements imposés par la crise sanitaire de 2020. De nature en apparence toute différente, ces deux chocs avaient – nous allons le montrer – des origines communes dans les ressorts profonds d’un capitalisme financiarisé et mondialisé en crise. Ce qui est sûr, c’est qu’on leur a appliqué le même remède : un déferlement de dollars, d’euros, de yens, de livres sterling créés de toute urgence par les banques centrales et déversés sur les banques et les marchés financiers.

Des milliers de milliards au secours du capital…
pour approfondir ses cercles vicieux

Cet argent a soutenu les achats de titres financiers, empêchant un effondrement généralisé des cours. Il a ainsi préservé la rentabilité des portefeuilles financiers. Il a aussi été placé massivement en titres d’État, permettant aux gouvernements de s’endetter pour gonfler « quoi qu’il en coûte » les profits par des aides directes aux entreprises (financement du chômage partiel en Europe), par un soutien de la demande des ménages (primes versées aux familles américaines), par des plans de relance ciblés sur les sources de rentabilité pour le capital privé (Inflation Reduction Act de Joe Biden, plan Next Generation EU de l’Union européenne), et maintenant par le rush dans les dépenses militaires.

Les firmes multinationales ont ainsi disposé des fonds nécessaires pour commencer à réorganiser leurs chaînes d’activité que la mondialisation financière avait dangereusement fractionnées entre 1990 et 2008, pour recomposer leurs structures financières (ces jours-ci encore, les fusions, acquisitions ou scissions de groupes industriels ou de services se succèdent), et pour accélérer leurs stratégies visant à réduire le coût du travail (réductions d’emplois, y compris dans la recherche), à pressurer toujours davantage leurs fournisseurs (y compris les agriculteurs dans le cas de la grande distribution et des industries agroalimentaires) et à capter, via par exemple le rachat de startup, les gains tirés des avancées de la révolution informationnelle.

Ce faisant, un petit nombre de groupes multinationaux géants ont pu préserver, voire améliorer leur rentabilité (voir encadré). Mais, en épuisant les deux sources de la richesse – la nature et sa transformation en produits utiles par le travail humain – ils n’ont pas amélioré l’efficacité globale de l’économie mondiale : faute de donner libre cours à la capacité d’initiative et d’innovation d’une main-d’œuvre très qualifiée, la création de richesses n’a pas suivi le gonflement de l’argent en circulation. Comme le montrent les statistiques de la Banque des Règlements internationaux, à 100 dollars de crédit correspondaient, dans les 50 principales économies du monde, 50 dollars de PIB en 2000, et seulement 39 dollars en 2021.

Longtemps, l’argent émis sans contrepartie dans la création de richesses par le travail humain a surtout fait monter les prix des titres financiers, dans une exubérance interrompue de temps en temps par des krachs auxquels les banques centrales réagissaient en redoublant de création monétaire : la rentabilisation du capital y trouvait son compte. L’utilisation des gains de productivité pour faire baisser le coût du travail engendrait plutôt une tendance à la baisse des prix à la production. Mais à partir de 2022, des chocs dus à des causes apparemment extérieures à la vie économique – la hausse des prix de l’énergie consécutive à l’invasion russe en Ukraine – ont révélé le déséquilibre ainsi créé entre une débauche d’avances d’argent et une répression systématique des capacités créatrices des êtres humains, déclenchant un processus inflationniste dont on avait perdu le souvenir depuis trente ans.

Figure 1 – Glissement annuel de l’indice des prix à la consommation

Bank for International Settlements (2024), Consumer prices, BIS WS_LONG_CPI 1.0 (data set), https://data.bis.org/topics/CPI/data (accessed on 20 February 2024).

Le dilemme des banques centrales
aggrave les impasses des politiques économiques

Dès qu’elles ont vu se profiler la perspective d’une « boucle prix-salaires » qui pourrait menacer les marges bénéficiaires comme dans les années 1960 et 1970, les autorités monétaires des États-Unis ont réagi en remontant à toute vitesse les taux d’intérêt auxquels elles prêtent aux banques, et en mettant fin à la politique de quantitative easing qui consistait, depuis quinze ans, à acheter par milliers de milliards des titres sur le marché financier. Dépendantes du dollar pour l’accès de leurs économies aux financements internationaux (voir dans ce numéro le dossier « Dollar, quelle alternative ? »), les autres banques centrales ont dû suivre.

Figure 2 – Taux directeurs des banques centrales

Bank for International Settlements (2024), Policy rates, BIS WS_CBPOL 1.0 (data set), https://data.bis.org/topics/CBPOL/data (accessed on 20 February 2024).

Figure 3 Le tournant de la politique de la BCE en 2022

Source : Banque centrale européenne, situation hebdomadaire consolidée de l’Eurosystème

Le retournement des politiques monétaires a eu les effets attendus. Les taux d’intérêt à long terme, ceux qui influencent les décisions d’investissement publiques et privées, ont monté et le montant des crédits en cours aux ménages, aux entreprises et aux collectivités publiques a diminué.

Figure 4 Rendement des emprunts d’État à dix ans

Source : OCDE

Conséquemment, la masse monétaire (la quantité d’argent en circulation), particulièrement M1 qui regroupe les billets et les comptes courants en banque, immédiatement disponibles pour des paiements, a diminué.

Figure 5 Masse monétaire dans la zone euro

Source : Banque centrale européenne

Le recul du pouvoir d’achat des salaires, et des revenus du travail en général, observé en 2022 et 2023 a pesé sur la consommation, et les investissements des entreprises ont ralenti, sans pour autant que l’emploi et la croissance s’effondrent dans les pays développés.

Et de fait, la hausse des prix a nettement ralenti aux États-Unis et en Europe en 2023, principalement du fait de l’assagissement des prix de l’énergie et des produits agricoles. Le durcissement des politiques monétaires a-t-il donc réussi à briser les enchaînements inflationnistes sans provoquer une récession susceptible de nuire tout autant aux profits ? Les records battus par les Bourses indiquent que les marchés semblent y avoir cru mais les banques centrales ont tempéré l’euphorie en observant la persistance d’une « inflation sous-jacente », particulièrement dans les services, et en repoussant la perspective d’une baisse de leurs taux d’intérêt.

Les dilemmes devant lesquels les banques centrales se sont elles-mêmes placées sont un des éléments révélateurs de la profondeur de la crise. Ainsi, s’il est vrai qu’elles ont nettement durci leurs politiques depuis deux ans, les taux d’intérêt « réels » (diminués du taux d’inflation) restent, encore aujourd’hui, bien inférieurs à ce qu’ils étaient au début de la financiarisation de l’économie. Aux États-Unis, ils viennent tout juste de remonter au même niveau que le taux de croissance de l’économie, et ils lui restent bien inférieurs en France.

Figure 6 Comparaison du rendement « réel » des emprunts d’État à 10 ans
avec le taux de croissance de l’économie

Source : OCDE

Cela indique que les banques centrales ne peuvent plus se permettre d’agir avec la brutalité dont elles avaient fait montre dans des périodes antérieures, où elles avaient pu penser que l’économie aurait la force de supporter une récession. Elles n’ont pas envie d’être encore appelées au secours « quoi qu’il en coûte » au prochain craquement du système financier et elles n’ont pas oublié, par exemple, combien a coûté, en 2023, la faillite d’une des plus grandes banques du monde, le Crédit Suisse.

Or, le tournant restrictif adopté par les politiques monétaires en 2022 est encore loin d’avoir produit tous ses effets négatifs sur l’emploi, l’investissement et la croissance : c’est aussi ce qui explique la prudence des prévisions relatives aux années 2024 et 2025.

Ce faisant, les banques centrales approfondissent le dilemme des politiques économiques. Car la hausse des taux d’intérêt rend l’endettement public de plus en plus cher. Il est officiellement prévu qu’en France la charge de la dette atteindra 52 milliards d’euros en 2024, 56 milliards en 2025, 61 milliards en 2026 et plus de 70 milliards en 2027.

Les contradictions rencontrées par les politiques budgétaires, non seulement en France, mais aux États-Unis et même, désormais, en Allemagne, sont l’une des voies par lesquelles la persistance des contradictions économiques alimente une crise politique tout aussi persistante, caractérisée par la perte de confiance des peuples dans leurs gouvernements et leurs institutions politique.

Une crise anormalement durable du capitalisme financiarisé et mondialisé

On peut en effet montrer que les contradictions de la reprise après le rebond de 2021 reflètent une crise structurelle de l’accumulation capitaliste. Ce n’est pas la première que le capitalisme rencontre. Dans la « grande dépression » de la fin du XIXe siècle déjà, le capital avait cherché une nouvelle configuration des conditions technologiques, sociales financières de son accumulation, et il avait réussi à la trouver en se transformant en un capitalisme de monopoles. De façon comparable, la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État avait répondu à la crise systémique suivante, celle des années vingt et trente. Ce sont les mécanismes de ce capitalisme monopoliste d’État social qui sont entré eux-mêmes en crise depuis maintenant plus de cinquante ans. Mais, fait nouveau, la recherche d’une issue, dont on a pu croire qu’elle tirerait parti de la révolution informationnelle, n’aboutit pas à un redressement durable de l’efficacité du capital et à un nouvel essor de son accumulation.

C’est que pour libérer les formidables gains de productivité dont cette révolution technologique devrait être porteuse, il faudrait donner priorité au développement des capacités humaines contre la recherche de rentabilité du capital : mais le système capitaliste ne peut nier à ce point ses propres règles ! Krach après krach financier, la création monétaire débridée des banques centrales l’a préservé jusqu’à présent d’un effondrement catastrophique mais elle entretient les causes de la maladie dont il souffre : la poursuite désespérée de la rentabilité financière au détriment de l’efficacité économique, sociale et écologique.

L’activité va-t-elle conserver un rythme modéré, suffisant pour éviter une récession mais insuffisant pour résoudre les problèmes du chômage, des services publics, des énormes dépenses exigées par la lutte contre le réchauffement climatique ? Ou bien tel ou tel événement géopolitique va-t-il provoquer de nouvelles turbulences que la création monétaire des banques centrales ne suffira peut-être pas, cette fois, à calmer ? Ces questions d’actualité traduisent l’état d’incertitude radicale où se trouvent les acteurs économiques.


Encadré : les actionnaires du CAC40
échappent-t-ils à la crise ?

« Crise du capitalisme » ?  Tout de même, entend-on souvent, jamais les profits des multinationales n’ont été aussi astronomiques, jamais les dividendes des actionnaires du CAC40 n’ont été aussi généreux : ce n’est pas la crise pour tout le monde, le grand capital s’en tire bien ! En réalité, si on regarde les données d’un peu plus près, on constate surtout une déconnexion, qui ne pourra pas durer éternellement, entre ces profits et l’économie dont ils sont tirés.

Figure 7 L’exubérance irrationnelle des actionnaires

Sources : INSEE, FMI, Vernimmen

Le graphique montre que les profits des entreprises non financières, mesurés dans la comptabilité nationale française, évoluent à peu près comme leur valeur ajoutée, dont ils captent une proportion historiquement élevée depuis 1990. On voit que cette tendance est sans rapport avec l’explosion des dividendes distribués par les sociétés du CAC 40.

C’est que le CAC40 n’est pas l’économie française. Ce sont des multinationales sélectionnées pour leur rentabilité bien supérieure à celle des entreprises ordinaires. Elles captent de la rentabilité dans le monde entier et leur expansion y est bien plus rapide que celle du marché national [1]. Elles tirent leurs profits d’une exploitation croissante de millions de travailleurs sur toute la planète.

Ces profits augmentent de façon anormale en comparaison de la valeur ajoutée mais ce n’est pas seulement une question de répartition des richesses. Car une fois ces profits accumulés, ils exigent à leur tour le même taux de profit qui les a engendrés, et donc un prélèvement sur les richesses créées qui ne cesse de s’alourdir. La dictature de la rentabilité, qui imprègne toute l’économie, prend la forme d’une obsession de la baisse du coût du travail qui inspire au patronat des choix technologiques défavorables à l’emploi, à la formation de la main-d’œuvre, à la recherche, à l’environnement ; de spéculations financières de plus en plus coûteuses en capital ; et d’un pompage sans cesse accru des aides publiques au détriment des services rendus à la population, et au détriment de l’efficacité de l’appareil productif. Trop de capital assoiffé de rentabilité pour une économie qui n’en peut mais !

Pour prendre un exemple caricatural mais bien connu, s’il est vrai, comme on le dit, que Bernard Arnault a doublé en deux ans sa « fortune », c’est-à-dire la valeur de ses parts dans le groupe LVMH, et celle de ses autres placements financiers, alors cela signifie que les 10 milliards de revenus qui lui garantissaient un taux de profit de 10 % quand il possédait 100 milliards doivent devenir 20 milliards lorsque ce sont 200 milliards qui exigent leur rentabilité.

Jusqu’à quand cette course folle à la rentabilité, aussi nuisible au système économique qu’au système écologique et au système anthroponomique, pourra-t-elle continuer ? On voit sur le graphique ci-dessus que lorsque les profits distribués du CAC40 s’écartent trop de la tendance de l’économie mondiale, cela annonce un krach : c’était le cas en 2007, et cela pourrait bien être le cas aujourd’hui. Peut-être faut-il prendre au sérieux ces autres signes avant-coureurs qu’ont été, l’an dernier, les faillites du Crédit Suisse, de la Silicon Valley Bank et de plusieurs autres banques moyennes victimes, aux États-Unis, de la remontée des taux d’intérêt.


La France enlisée dans une Europe vulnérable

Les difficultés particulières de l’économie française s’enracinent dans une crise particulièrement aiguë du marché du travail capitaliste.

Certes, contrairement à ce qu’on pouvait attendre, l’emploi ne s’est pas effondré en Europe au moment des confinements, ni sous l’effet du durcissement des politiques monétaires en 2022. Mécaniquement, ce décalage entre l’évolution de l’emploi et celle de l’activité économique a pu être lu comme une baisse inquiétante de la productivité apparente du travail [2]. Mais que reflète-t-elle, plus en profondeur ? l’inadéquation des statistiques d’emploi et de chômage, et par exemple l’effet en trompe-l’œil, sur le nombre de chômeurs, du basculement de deux millions de jeunes dans le statut d’apprentis ? L’absentéisme croissant des salariés sous l’effet des burn out et autres ravages de l’exploitation sans limite du travail ? Le maintien artificiel en vie d’« entreprises zombies » grâce aux aides publiques ?  Ou, plus fondamentalement encore, le besoin objectif d’une sécurisation des emplois et des compétences, que le soutien au capital par le gouvernement macronien aurait pris en compte à son corps défendant sous forme de financement du chômage partiel et de prêts garantis par l’État, mais tout en continuant d’encourager le patronat à viser, non l’efficacité productive mais la rentabilité du capital par la baisse du coût du travail ?

Frédéric Boccara montre dans ce numéro qu’en accentuant sans cesse la pression sur les chômeurs, et sur tous les salariés, au nom d’un plein emploi néolibéral qui consiste à considérer 5 % de chômage comme un idéal à atteindre – objectif, au demeurant, sans cesse renvoyé à plus tard – le gouvernement va encore aggraver cette crise.

La remontée du taux de chômage au troisième trimestre a bien marqué un tournant. Non seulement elle s’est confirmée au quatrième trimestre mais toutes les prévisions pour 2024 laissent attendre une poursuite de la hausse, malgré la stimulation de l’activité et de l’emploi qu’on pourrait attendre de la préparation des Jeux Olympiques. Encore ne s’agit-il, on le sait, que de la définition très restrictive du chômage que retient le Bureau international du Travail.

Figure 8 Nombre de personnes touchées par la « contrainte sur l’offre de travail »

Source : INSEE, enquête Emploi

La contrepartie de la faiblesse de l’emploi – que le gouvernement s’emploie à aggraver en détruisant systématiquement le service public de l’éducation nationale – est l’affaiblissement de la capacité de création de richesses du pays. Les profits mêmes des actionnaires du CAC40 révèlent qu’ils n’ont cure du site de production national (voir encadré) ! ATOS [3], General Electric [4], Alcatel Submarine Networks, VigeoEiris, EGIS, Souriau, Technip, Morpho, CENEXI, EXXELIA, Linxens, Ingenico Group, Alstom, Manurhin, Latécoère, OMMIC, HGH… la liste des entreprises stratégiques passées sous le contrôle de financiers le plus souvent américains s’allonge tous les jours.

Cette hémorragie est l’un des visages de la désindustrialisation qui touche l’économie française plus que le reste de l’Europe [5]. Elle a un autre visage : le déficit de notre balance commerciale, que l’excédent des services permet de plus en plus difficilement de compenser.

Figure 9 France – balance des transactions courantes

Source : Banque de France

Car la France subit, comme toute l’Europe, les conséquences de l’hégémonie du dollar sur le monde (voir dans notre dossier l’article de Frédéric Boccara, « Pour une tout autre globalisation : comprendre la domination du dollar et avancer vers une monnaie commune mondiale alternative »).

La réponse à l’enlisement de l’Europe,
enjeu politique majeur

Il est parfaitement clair que toute tentative de s’émanciper de cette logique de subordination et de stagnation se heurtera à des réactions violentes du capital, des marchés financiers, des multiples relais de l’impérialisme américain. Pour faire plier les peuples, les « banques » sont de nos jours plus efficaces que les « tanks » : c’est ainsi que le capital a pu « faire un exemple » en écrasant la résistance du peuple grec.

La seule façon de se protéger de cette menace consiste donc à construire une base saine pour doter nos économies de la capacité de créer efficacement des richesses en dégageant progressivement les choix des entreprises et des banques de leur dépendance envers le capital. C’est-à-dire commencer par l’emploi, et par la formation qui est le moyen de donner toute leur efficacité aux capacités de tous les êtres humains. Et, pour y parvenir, utiliser le levier d’une nouvelle utilisation de l’argent : mobilisation des crédits bancaires au service de projets de créations de richesses conçus, décidés et contrôlés par les travailleurs dans les entreprises, mobilisation de la création monétaire de la BCE pour refinancer ces crédits et pour alimenter un fonds de développement économique, social et écologique pour réparer les services publics et donner une portée inédite à leur développement.

Souhaitons que la campagne des élections européennes soit un moment démocratique pour débattre de ce diagnostic et de ces propositions.


[1] Sylvain Bersinger, Évolution des dividendes du CAC40 : Une statistique moins utile que les données nationales, ASTERèS, 8 février 2024.

[2] Voir Frédéric  Boccara, « -1,9 % : la productivité du travail a-t-elle vraiment baissé ? », Économie&Politique, numéro 828-829 (juillet-août 2023), https://www.economie-et-politique.org/2023/06/12/baisse-de-la-productivite-apparente-du-travail-realite-signification-et-enjeux/ .

[3] Voir dans notre rubrique « Entreprises, luttes, gestion » le projet de la CGT pour l’avenir d’ATOS.

[4] Voir dans ce numéro l’article d’Évelyne et Muriel Ternant « General Electric Steam Power (GEAST), la lourde ardoise d’une vente irresponsable ».

[5] Voir Évelyne Ternant, « La politique industrielle de l’Union Européenne : rupture ou continuité ? » dans nos numéros 830-831 (septembre-octobre 2023) et 832-833 (novembre-décembre 2024).